LIVRE PREMIER
pire, notamment du grand Conseil et du censorat. Il comparait les difficultés, les obstacles auxquels il s'était heurté, avec la liberté, la latitude qu'avaient laissées au comte Ito, son futur interlocuteur, l'esprit élevé du Mikado et les ressorts mieux ajustés de la constitution et des lois japonaises. Il y avait dans Li Hong-tchang, je l'ai souvent remarqué alors et plus encore par la suite, l'étoffe, les allures et l'ardeur d'un grand révolutionnaire. S'il eût vécu dix ou quinze années de plus, il eût certainement joué, de 1911 à 1915, lors des événements qui marquèrent la fin de l'Empire, un rôle dans lequel il eût montré plus d'ampleur et d'autorité, et tout autant de finesse et de ruse, que n'a pu le faire son ancien lieutenant et élève Yuan Che-k'ai.
Mais, tout en nous découvrant ainsi certains des dessous du Palais et de la vie politique chinoise, ce sur quoi Li Hong-tchang^ dans ses conversations avec nous, insistait avec autant d'art que de ténacité, c'est sur l'intérêt urgent qu'avaient, selon lui, les puissances d'Occident à ne pas laisser le Japon prendre en Chine, à la faveur des circonstances, une avance, une maîtrise qui ne pourraient plus, dans la suite, lui être disputées. Il nous rappelait les avantages qui risquaient de nous être contestés et ravis, l'influence qui serait combattue, la supériorité qui pourrait nous être enlevée. Il s'appliquait surtout à éveiller chez la Russie la défiance du péril dont la menacerait l'établissement ou l'hégémonie du Japon en Corée et dans la Mandchourie méridionale. Li Hong-tchang a, dès alors, manœuvré en ce sens comme un patriote chinois, parfaitement conscient de l'appui que la Russie, et, avec elle, la France, son alliée, pourraient apporter à la Chine. Tout ce que le Vice-Roi nous a dit a cette date, soit dans nos
t8 ' MA MISSION EN CHINE
légations, soit dans ce temple délabré de Hien-leang-ts'eu où il nous recevait, n'était, sur bien des points, que le prélude ou le commentaire préventif des pensées et desseins qui allaient se former dans l'esprit des gouvernements de l'Ouest, et d'abord de la Russie et de la France, si particulièrement intéressées à l'équilibre et à l'avenir de l'Extrême-Orient.
Dès que le Palais et le grand Conseil eurent pris leur décision sur la mission de Li Hong-tchang et les pleins pouvoirs dont il serait muni, sa nomination et le texte .même des lettres patentes dont il serait porteur furent notiflés, par le télégraphe, au gouvernement japonais auquel il était également assuré que l'ambassadeur du gouvernement chinois aurait bien tous les pouvoirs qu'à la date du 17 février le télégramme du gouvernement japonais ci-dessus cité avait d'avance spécifiés comme la condition sine qua non de la nouvelle mission. Le gouvernement japonais agréa aussitôt la nomination qui lui était soumise, ne faisant sur la rédaction des lettres patentes que deux ou trois légères observations dont il fut immédiatement tenu compte. Il indiquait en même temps que les négociations auraient lieu à Shimonoseki, à l'entrée même de la mer intérieure du Japon. Il demandait enfin que le plénipotentiaire chinois n'arrivât à Shimonoseki que vers le 20 mars.
Li Hong-tchang avait, dans ses dernières audiences à Pékin, obtenu que l'Empereur se mît, par télégrammes, en communication directe avec les souverains et chefs d'État de FOccident, pour leur recommander la cause de la Chine et la mission de son ambassadeur. Des télégrammes furent adressés dans ce sens aux présidents de la République française et des États-Unis, ainsi qu'au roi