LIVRE PREMIER
la paix à conclure entre les deux adversaires asiatiques, eût voulu que l'Europe ou du moins toutes les puissances ayant des intérêts en Asie fussent associées dans l'action à exercer. Il s'employa activement, par l'entremise de lord DufiTerin, auprès du gouvernement britannique pour décider celui-ci à s'associer à l'action qu'il y aurait à exercer ou plutôt aux conseils qu'il y aurait lieu de donner. Le gouvernement français fut d'autant plus pressant et sincère dans cette insistance auprès du gouvernement britannique qu'il tenait à ce que la démarche à tenter à Tokîo ne fût pas interprétée comme partielle et partiale à l'exclusion d'une des puissances les plus intéressées au statu quo et à l'équilibre de l'Asie orientale. M. Hanotaux n'était pas insensible en outre à l'avantage qu'il y aurait pour la France et la Russie à ne pas se trouver en un têteà-téte trop rapproché avec l'Allemagne. Le cabinet Rosebery qui était alors aux affaires n'eut malheureusement pas le même sentiment de la situation. Il avait cru devoir considérer le traité de Shimonoseki comme plutôt favorable aux intérêts de TAngleterre, soit à cause des avantages qu'il assurait au conunerce international par l'ouverture de nouveaux ports et la concession de facilités plus grandes, soit à cause de l'obstacle que la victoire du Japon opposait aux progrès de la politique russe en Mandchourie et en Corée. Lord Rosebery avait, d'ailleurs, conscience de la f(âblesse de son cabinet que menaçait une crise prochaine, et il ne se souciait pas de prendre ou de suivre, dans la circonstance, une initiative qui eût gêné le cabinet appelé à recueillir sa succession.
La démarche des trois ministres de France, de Russie et d'Allemagne à Tokio fut faite le 23 avril selon une formule dont les termes avaient été concertés entre le prince
LobanoCr et M. Hanotaux. La démarche devait garder le caractère d'un conseil amical donne par les trois puissances au Japon, auquel l'occupation permanente des territoires continentaux du Leao-tong et de la Mandchourie était représentée comme rendant illusoire l'indépendance de la Corée, comme menaçant l'indépendance même du nord de la Chine et de la capitale de l'Empire et l'avenir d'une paix durable. Les ministres de France et de Russie s'acquittèrent de la mission délicate qui leur était confiée avec beaucoup de tact et de ménagement. Le ministre d'Allemagne, au contraire, M. Gutschmidt, bien qu'il eût au cours de la guerre, en toute circonstance, prodigué au gouvernement japonais les félicitations les plus empressées, imprima à son langage un caractère de rudesse et d'exigence qui n'était nullement dans les intentions des cabinets de Paris et de Saint-Pétersbourg. Le gouvernement japonais, ainsi que l'attestent les papiers posthumes publiés après la mort du comte Hayashi, qui était à cette date vice-ministre des Affaires étrangères, ne manqua pas de remarquer la différence de ton; et il montra vingt ans plus tard, lorsque au mois d'août 1914 il invita, à son tour, le gouvernement allemand à évacuer le territoire de Kiao-tchéou, qu'il n'avait oublié ni le fond ni la forme de la communication faite en 1895 aux comtes Mutsu et Hayashi par le ministre d'Allemagne.
Le gouvernement chinois était, depuis que nous Pavions instruit de la démarche de nos gouvernements, dans une agitation extrême. Il était partagé entre la joie que lui causait l'intervention des trois gouvernements de l'Ouest et l'incertitude sur l'accueil que le gouvernement japonais réserverait au conseil amicalement donné. DansYintervalle, et pour ne pas être surpris par les événements.