‹ Ma mission en ChineChapitre 30 sur 180 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

il exprimait le désir que les délais de ratification du traité, fixés au 8 mai, pussent être prorogés. Il nous demandait avec anxiété sous quelle forme se traduirait le consentement du Japon à la mesure de rétrocession qui lui était proposée, et si cette rétrocession serait assurée par un acte officiel avant qu'il ne fût procédé à réchange des ratifications du traité du 17 avril. Le prince K'ing et les ministres du Tsong-li ya-men multipliaient leurs visites aux trois légations respectives, mais surtout aux légations de France et de Russie, d'abord pour nous renouveler l'expression de leur gratitude, mais plus encore pour savoir avec plus de précision ce qu'ils devaient faire, ce à quoi ils pouvaient s'attendre et s'ils n'avaient pas d'autres risques à courir. Le Prince et les ministres, mis en goût par ce premier espoir de rétrocession des territoires mandchouriens, me sondaient en outre sur la possibilité qu'il y aurait d'obtenir de môme la rétrocession de Formose qui, me disaient-ils, refusait de se soumettre au joug japonais et se préparait à la rébellion. Comme je leur répondis qu'il n'était pas possible de remettre ainsi en question tout le traité de Shimonoseki, ils n'insistèrent pas ce jour-là. Mais ils devaient revenir à la charge, et nous eûmes, quelques jours plus tard, à tenir un langage très catégorique et très précis pour ne pas les laisser s'engager et nous engager nous-mêmes dans une vaine et dangereuse tentative qui eût singulièrement compromis notre action.

L'empereur du Japon avait ratifié, dès le 20 avril, c'est-à-dire trois jours avant la démarche des ministres de France, de Russie et d'Allemagne, le traité signé le 17 à Shimonoseki. Il en coûtait cruellement, dans ces conditions, au gouvernement japonais d'avoir, sur le conseil des

trois puissances de l'Ouest, à renoncer à une partie considérable des résultats déjà acquis et que la ratification impériale venait de consacrer. Le comte Mutsu, pressé par les trois ministres de répondre à leur démarche du 23 avril, avait d'abord, par l'entremise du comte (alors baron) Hayashi, répliqué que, vu l'extrême importance de la décision à prendre et Témotion considérable qui s'était emparée du pays, le gouvernement impérial avait besoin de se consulter lui-même. Au dehors, en Asie comme en Europe, l'attente, l'incertitude, l'anxiété causaient une tension extraordinaire. La presse britannique et l'agence Reuter, en félicitant le gouvernement britannique de n'avoir pas pris part à la démarche des trois puissances, semblaient prévoir une réponse négative du gouvernement japonais. A Paris, l'opinion, la presse, le Parlement paraissaient divisés. L'opposition d'extrême gauche, dont M. Alexandre Millerand allait se faire l'interprète dans une interpellation à M. Hanotaux, regrettait une intervention en faveur de la Chine, qui, au risque d'offenser et d'irriter le Japon, joignait l'inconvénient de nous associer, non pas seulement à la Russie, mais à l'Allemagne dans un acte décisif de politique extérieure. A Pékin, l'espoir et l'inquiétude ne faisaient que croftre. Dans le doute que certains conservaient sur l'accueil réservé par le Japon à la démarche des puissances, le parti de la guerre relevait la tête. Quelques membres du grand Conseil demandaient quelle force de résistance présentaient encore les troupes chinoises amassées entre Pékin, Tien-tsin et Chan-hai-Kouan. Mais cette dernière velléité belliqueuse était d'avance condamnée. Il était clair que le Japon disposait de la force, que, sans l'intervention de l'Europe, il eût été libre d'accomplir tout son destin, et que, vrai-

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