‹ Ma mission en ChineChapitre 3 sur 180 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ma nomination à Pékin. — Mon voyage et mes stations à Rome.

Saigon, Shang-hai et Tien-tsin.

J'étais ministre de la République au Brésil lorsque au mois de mars 1893 M. Develle, ministre des Affaires étrangères, me fit pressentir par M. Nisard, alors directeur des affaires politiques, sur ma disposition à accepter éventuellement le poste de Pékin auquel j'étais destiné. — Je me déclarai prêt à seconder les intentions du ministre. J'étais toutefois retenu encore à Rio-Janeiro par le règlement d'affaires que je désirais terminer. Je ne pus m'embarquer pour la France qu'à la date du 10 juillet, je ne fus définitivement nommé à Pékin qu'au mois d'octobre, et je ne quittai Paris pour aller prendre possession de mon nouveau poste que le 22 janvier 1894.

J'avais eu un délai de six mois pour me préparer à cette mission que les circonstances allaient rendre si par-

ticulièrement intéressante, et qui, par bien des côtés, mo tentait. J'avais consulté attentivement les archives du ministère, je m'étais entretenu avec quelques-uns des précédents titulaires du poste, notamment avec M. Berthemy, qui avait dirigé notre légation en 1865, et dont les souvenirs étaient restés très présents. J'avais vu, d'autre part, des professeurs, des missionnaires, des voyageurs dont l'expérience et le savoir me furent singulièrement précieux et instructifs, MM. Pierre Laffitte et Chavannes, professeurs au Collège de France, M. Henri Cordier, professeur à l'École des Langues orientales vivantes, M. Deveria, interprète au ministère des Affaires étrangères, le Père Delpech, supérieur des Missions étrangères, M. Giquel, l'un des fondateurs de l'arsenal de Fou-tchéou, M. Grandidier, qui me fit les honneurs de sa magnifique collection de porcelaines, M. Arnold Vissière, qui devait m'accompagner comme premier interprète à Pékin. J'avais lu un assez grand nombre d'ouvrages français et anglais sur l'histoire, les institutions, les développements politiques et économiques, la littérature et les arts de la Chine. J'avais eu enfin des instructions très précises, tant du ministre, M. Casimir-Perier, qui avait, au mois de novembre 1893, succédé à M. Dupuy, comme président du Conseil, et à M. Jules Develle, comme ministre des Affaires étrangères, que des deux directeurs de ce dernier ministère, MM. A. Nisard et Gabriel Hanotaux, qui, l'un et l'autre, avaient pris ma mission à cœur et qui avaient tracé avec grand soin le programme de mon action.

MM. Nisard et Hanotaux avaient été amenés à penser, au cours de leurs entretiens avec moi, que, sur ma route

INTRODUCTION vil

de Paris à Pékin, deux étapes préliminaires devaient m'être recommandées comme spécialement intéressantes et instructives, l'une à Rome, qui serait une préparation et initiation opportune à Texercice du protectorat reli- :gieux, dont j'allais être chargé, l'autre à Saigon, où je pourraie, avec le gouverneur général de l'Indo-Ghine, M. de Lanessan, et avec le chef de notre mission exploratrice du Mékong, M. Auguste Pavie, conférer, d'abord «ur la délimitation exacte qu'il importait de donner à la frontière sino-annamite depuis la Rivière Noire jusqu'au Mékong, puis sur les diverses questions relatives aux rapports de bon voisinage, de communication et de commerce à établir entre nos possessions d'Indo-Chine et l'Empire chinois. — M. Casimir- Perier avait approuvé <îette double suggestion. Dans l'instruction écrite que je reçus à mon départ, j'avais ordre de m'arrêter quelques jours à Rome et d'étudier à Saigon et à Hanoï les questions fondamentales des relations politiques et économiques entre l'Indo-Ghine et la Chine.

La protection des missions catholiques et la propagande -de notre influence civilisatrice avaient été, depuis 1844, les principaux motifs de notre intervention en Chine ^insi que de notre établissement en Indo-Chine. L'exercice du protectorat unissait notre action, en Extrême- Orient comme en Orient, à celle de l'Église et du Saint- Siège, et ce mandat de la puissance qui avait été depuis tant de siècles considérée comme la Fille aînée de l'Église n'avait provoqué d'objections, n'avait rencontré de résistance ni en France même, ni au dehors. La République française avait, depuis 1870, continué à cet égard la tra-

dition des régimes antérieurs, t l'anticléricalisnie n'étant pas, selon l'expression de Gambetta, article d'exportation » . Le Saint-Siège avait, de son côté, conservé à la France ce privilège et ce rôle de protectrice des Missions qui perpétuait et prolongeait dans les temps nouveaux la primauté de notre culture intellectuelle et morale. Ce n'était que depuis quelques années que l'Allemagne avait essayé, en Chine d'abord, de soustraire à notre influence l'un des vicariats apostoliques, celui du Chan-tong méridional, dont une congrégation allemande, la congrégation de Steyl, avait reçu la direction. L'Allemagne avait, en outre, pour combattre notre privilège, incité la Chine à se mettre directement en rapports avec le Saint-Siège et à lui proposer l'établissement de relations diplomatiques. Léon XIII s'était, un moment, laissé séduire par cette perspective. Il avait prêté l'oreille aux offres venues de Pékin. Il n'avait pas fallu moins que plusieurs mois de négociation, toute l'énergie vigilante du gouvernement français, la haute influence de notre ambassadeur auprès du Vatican et l'attachement du Saint-Père à la France pour que finalement, dans l'automne de 1886, Léon XIII renonçât à la tentation et se résolût à laisser les choses dans le statu quo ante. Le protectorat français demeurait donc intact, sauf dans le vicariat du Chan-tong, le ministre de France restait à Pékin le protecteur des Missions, et le gouvernement de la République avait sagement pensé qu'il y avait autant de correction que de déférence, sinon même de bonne et délicate politique, à ce que son nouveau représentant, en se rendant à Pékin, s'arrêtât à Rome pour y être reçu par le chef suprême de l'Église.

INTRODUCTION ix

Mon audience chez le Saint-Père, paéparée par une visite au cardinal secrétaire d'État, Mgr RampoUa, eut lieu le 30 janvier 1894. Elle m'a laissé un inoubliable souvenir, tant par la haute et admirable personnalité du Souverain Pontife que par le puissant intérêt du langage qu'il me tint. Bien que huit années se fussent écoulées depuis les négociations de 1886, le Saint-Père restait encore sous l'impression de ses premiers projets et du rôle qu'il avait rêvé pour un représentant, pour un légat spirituel de l'Église à Pékin. Après m'avoir dit, pour prévenir tout malentendu et tout froissement, qu'il ne s'agissait pas de revenir sur ce qui avait été décidé en 1886 et qu'il était, quant à lui, parfaitement résolu à ne rien tenter ou proposer sans s'être assuré l'entier assentiment du gouvernement de la République, le pape Léon XIII, tout en se montrant très touché de la démarche de déférence dont je m'acquittais auprès de lui, ne voulut pas laisser échapper l'occasion d'exposer toute sa pensée sur ce qu'il avait conçu et un moment projeté. Le Saint-Père, dans un très beau et lumineux langage, d'une voix forte, l'œil étincelant de clarté, me dit qu'il lui avait paru, lorsqu'en 1886 lui furent transmises les ouvertures du gouvernement chinois, que peut-être l'heure était venue de consolider, de régulariser l'établissement de l'Église en Chine par l'application à l'Empire du Milieu du régime de la hiérarchie ecclésiastiquie déjà introduit dans plusieurs régions de l'Asie, aux Indes et au Japon. L'établissement de la hiérarchie ecclésiastique en Chine, outre qu'il mettrait fin à la période en quelque sorte préliminaire et coloniale et

consacrerait l'organisation définitive de l'Église, rattacherait les Missions de Chine à l'administration directe,, non plus de la Propagande, mais de la secrétairerie d'État, les soumettrait au gouvernement immédiat du Saint-Siège, dont les recommandations et les ordrea seraient plus sûrement obéis pour le bien commun, non seulement de l'Église et des Missions, mais de la puissance protectrice elle-même qui n'aurait plus à craindre que telle ou telle province, sous des influences^ de nationalité ou de direction locale, échappât à son action. Léon XIII ajoutait que, s'il était de son devoir de Pontife, successeur de saint Pierre, de faciliter et d'accepter ce progrès de l'Église parmi les infidèles, l'établissement de la hiérarchie dans un milieu si nouveau impliquait la présence d'un représentant de l'Église qui, sans avoir le moindre caractère diplomatique ou temporel, assurerait, au point de vue strictement religieux et ecclésiastique, l'exécution des instructions romaines et le maintien de l'unité. La présence de ce délégué ecclésiastique, nécessaire ou du moins désirable pour l'institution des évoques, pour la réunion et la présidence des synodes, pour le bon ordre de l'administration canonique, offrirait un concours précieux à la puissance protectrice dont elle seconderait l'action et consacrerait l'autorité, étant bien entendu que le délégué n'aurait que des pouvoirs spirituels et que le ministre de France aurait seul la charge et la responsabilité des relations avec le gouvernement et les autorités indigènes. Léon XIII, après avoir amplement développé sa pensée et ce qui avait été son dessein, conclut comme il avait

INTRODUCTION XI

commencé, à savoir que, pour le moment, et s'il avait laissé libre essor à sa parole, il n'avait nulle intention d'apporter au présent statu quo aucune modification qui n'eût pas le plein assentiment du gouvernement français, mais que peut-être l'avenir montrerait combien sa pensée était prévoyante et combien son dessein était aussi favorable et salutaire à la puissance protectrice qu'à l'Église même.

Je n'avais, après avoir écouté ce beau langage, — comme je n'avais mission ni de discuter, ni de négocier, et que, d'ailleurs, il avait été clairement convenu quelles choses restaient en l'état, — qu'à exprimer de nouveau au Saint- Père le sentiment de haute déférence qui m'avait amené auprès de lui, le dévouement avec lequel j'étais résolu à remplir mon devoir, le soin attentif que je mettrais à étudier et à faire connaître à mon gouvernement tout ce qui, dans l'exercice du protectorat des Missions, comme dans les autres parties de ma charge, me paraîtrait pouvoir servir les intérêts qui m'étaient confiés. Je renouvelai ces mêmes assurances, avec plus de détail encore, au cardinal secrétaire d'État, en le priant de considérer que ma visite au Saint- Père, qui était un acte de haute et respectueuse déférence, n'ayait pu me donner Toccasion ni me laisser la liberté de rouvrir des entretiens, à plus forte raison une négociation, que je n'avais pas mandat de poursuivre. J'ajoutai que ce que je pouvais lui affirmer hautement, c'est que j'étais prêt, selon mes instructions et selon mes propres résolutions et désirs, à m'acquitter pleinement de ma charge et à donner au protectorat des Missions toute l'énergie, toute

l'étendue, toute l'efficacité qui seraient en mon pouvoir. Je sortis du Vatican convaincu, comme sans doute

notre ambassadeur, M. Lefebvre de Béhaine, l'avait été en 1886, que si, en effet, le Saint-Père n'avait pas renoncé in petto à son rêve d'une extension de rÉglise en Chine^ il ne lui sacrifierait pas cependant le maintien avec la France de relations dont il sentait tout le prix et qui étaient l'un des fondements de son édifice religieux et politique. La suite de ce récit montrera avec quelle efficacité fut exercé, tant que je dirigeai notre Légation de Pékin, de 1894 à 1897, le protectorat des Missions. L'efficacité de ce protectorat, d'une part, et, de l'autre, les difficultés, les troubles qui, à dater de la guerre sino-japonaise, survinrent en Chine, persuadèrent sans doute le Saint-Père qu'il valait mieux, pour le moment, ne rien chaager au régime qui, depuis 1860, avait donné de si incontestables résultats. Le pontificat de Léon XIII et celui de Pie X se sont achevés sans que la question eût à être de nouveau abordée. L'état actuel de la Chine et du monde ne permet pas de prévoir qu'il y ait lieu d'ici longtemps de la rouvrir.

La seconde étape qui m'était assignée sur la route de Paris en Chine était Saigon, où je devais me rencontrer avec MM. de Lanessan et A. Pavie. Il devait s'agir là de ce qui allait devenir la principale préoccupation, le premier objet de la politique française en Chine : je veux dire l'établissement avec le Céleste Empire, d'abord d'une frontière allant de la mer au Mékong, puis de relations, soit politiques, soit économiques, appelées à donnera nos possessions d'Indo-Chine toute leur valeur, celle d'une

INTRODUCTION xiil

des voies d'accès les plus directes, les plus fructueuses, vers rimmense marché chinois. Notre première installation en Gochinchine, puis en Annam et au Tonkin. enfin dans le Haut-Laos, avait peu à peu préparé les esprits à cette destination que devait avoir, à ce rôle que devait jouer rindo-Ghine française. Mais il y avait eu de Tincertitude, des fluctuations, des déboires, des revers dans nos tentatives initiales. Notre guerre même avec la Chine en 1884-1885 et le traité qui y mit fin n'avaient ni assez clairement délimité notre frontière, ni assuré à notre commerce des communications et des débouchés assez précis pour que l'Indo-Chine eût tout le rendement et justifiât les bénéfices que nous nous croyions fondés à en attendre. L'heure était venue, si un avenir était réservé à notre politique asiatique, de compléter l'œuvre des traités antérieurs, de définir et aborner notre territoire, de lui ouvrir des relations sûres et durables avec la Chine et de nouer avec la Chine elle-même des liens qui, en consacrant nos rapports de bon voisinage, établissent notre droit de puissance limitrophe à ne rester indifférente ni étrangère à aucun des arrangements concernant la destinée du Céleste Empire et de l'Asie orientale.

M. de Lanessan était celui de tous nos gouverneurs généraux qui avait le mieux compris jusqu'alors l'importance de nos relations avec la Chine et la nécessité de les développer. M. Auguste Pavie était, de tous nos compatriotes, celui qui connaissait le mieux, qui avait exploré avec le plus de précision les régions de l'Indo-Chine voisines du Haut-Mékong et du Yunnan. Les entretiens prolongés que j'eus à Saigon avec l'un et avec l'autre, ainsi

qu'avec leurs principaux lieutenants et collaborateurs, et que je complétai quelques jours plus tard par les conversations que j'eus à Hanoï avec le général Duchemin, commandant en chef les troupes de l'Indo-Chine, et avec M. Rodier, résident supérieur du Tonkin, me permirent de m'éclairer et de me documenter à fond, d'abord sur la frontière exacte que nous devions chercher à obtenir de la Chine, puis sur l'ensemble des avantages commerciaux et économiques qu'il y avait lieu de poursuivre, enfin sur les communications et débouchés qu'il importait d'ouvrir et sur les mesures qu'il y avait à prendre pour assurer la police commune des confins entre les deux pays. — M. de Lanessan avait le premier inauguré la méthode, sinon encore de pénétration en Chine, du moins de rapports plus confiants avec l'empire voisin et les fonctionnaires de la frontière. Il avait établi avec le général Sou, commandant des troupes du Kouang-si, des relations dont notre politique ressentit pendant plusieurs années le bienfaisant effet. — M. Pavie était à la veille d'accomplir une nouvelle et définitive exploration des régions de la Rivière Noire et du Haut-Mékong. Tout ce pays cependant lui était déjà connu. Il put, dans nos conférences de Saigon, m'indiquer les grandes lignes de la frontière à tracer entre la Rivière Noire et le Mékong. Il attira mon attention sur l'importance du Nam-hou et du district des deux Muong, Muong-hou et Wou-to, qu'il y avait intérêt à retenir dans les limites de notre territoire. Il fut d'accord avec moi pour penser qu'au lieu d'interposer entre la Birmanie anglaise, les États shans et nos propres possessions un État tampon, comme le désirait le gouvernement britannique,

INTRODUCTION xv

il était préférable de faire du Mékong même la frontière commune, à condition de ménager et respecter ceux des territoires de la rive gauche du Mékong qui, comme les Sept montagnes à thé (Sip song panna), avaient pour la Chine un intérêt historique ou même dynastique. Je puis dire que c'est dans ces conférences de Saigon que fut, dans ses grands traits, déterminée et arrêtée la future frontière, dont la nouvelle exploration de M. Pavie devait confirmer l'exactitude. Ce fut pour moi, une année plus tard, lorsque je signai avec le gouvernement chinois la convention de délimitation du 20 juin 1895, une grande satisfaction d'avoir obtenu de la Chine la frontière même que M. Pavie m'avait démontrée comme aussi désirable pour nos intérêts que conforme à la vérité historique et géographique de toute la région située entre le sud du Yunnan et nos possessions laotiennes.

De rindo-Chine, par Haïphong, l'île de Haï-nan et Hong-Kong, je me rendis à Shanghai où, dans les derniers jours de mars, mon prédécesseur, M. Lemaire, me remit le service de la Légation. — J'avais, avant d'arriver à Pékin, une dernière étape à fournir, et aussi, selon la tradition adoptée, une dernière formalité à accomplir : je veux dire l'étape de Tien-tsin et la visite à l'illustre viceroi du Tche-li, commissaire impérial des ports du Nord, Li Hong-tchang.

Li Hong-tchang était, depuis nombre d'années, le personnage le plus connu et le plus important de l'Empire, il avait joué dans la politique extérieure de la Chine et notamment dans les relations avec la France un rôle capital. C'est lui qui, occupant dans la province septentrio-

nale et aux portes mômes de Pékin le poste le plus élevé, était comme le gardien de la ville impériale et l'introducteur désigné des ministres étrangers accrédités auprès du Fils du Ciel. — Je n'avais aucune raison pour ne pas me conformer à un usage qui me permettait d'entrer aussitôt en relations avec la personnalité la plus intéressante de l'Empire, avec l'homme d'État qui tenait déjà une si grande place dans l'histoire de son pays et de son temps. Comme je savais, en outre, que Li Hong-tchang avait sou franc parler, qu'il se plaisait à interroger et à tâter les nouveaux représentants, au moment où ils allaient prendre possession de leurs fonctions, je considérais, au contraire, comme un avantage de pouvoir, dès le principe, saisir cette occasion opportune de ne pas laisser ignorer la politique que la France avait résolu d'adopter de façon à tirer de son voisinage avec la Chine et des traités déjà conclus avec elle les conséquences que recommandait l'intérêt commun des deux puissances voisines et amies. Durant les quelques jours que je passai à Tien-tsin, j'eus quatre entretiens avec Li Hong-tchang au cours des deux visites échangées entre nous et des deux dîners qui nous réunirent, soit dans son yamen, soit au Consulat de France. La conversation avec Li Hong-tchang, esprit curieux, conscient de sa supériorité, volontiers fantasque et orgueilleux, avait bien des détours, méandres et caprices. Le vice-roi cherchait visiblement à frapper, éblouir et, au besoin, à dépister son interlocuteur. Il ne négligeait pas cependant ce qui lui paraissait l'essentiel. Après m'avoir questionné sur mes précédents postes, notamment sur le Brésil, où il y avait eu récemment une tenta-

INTRODUCTION xvii

tive d'émigration chinoise, sur mes stations à Rome, à Saigon et à Shanghiaï, il en vint assez vite au sujet qui lui offrait le plus d'intérêt, à savoir la politique française en Indo-Chine. Il avait d'abord affecté un ton assez léger, indifférent, presque dédaigneux, disant que la Cochinchine, l'Annam, le Tonkin étaient de bien pauvres pays, trop éloignés de la France, et qui ne méritaient pas tous les sacrifices qu'ils nous avaient coûtés. Mais comme, au contraire, je lui répondis que la France attachait le plus grand prix à poursuivre et à mener à bien son œuvre coloniale, que ses possessions d'Asie lui étaient particulièrement chères, et que, se trouvant ainsi voisine de la Chine, elle considérait l'établissement de bonnes et confiantes relations entre l'Indo- Chine et le Céleste Empire comme l'un des objets essentiels que la diplomatie des deux pays eût à traiter, Li Hong-tchang ne se refusa pas à comprendre que sans doute une tâche nouvelle s'imposait aux deux gouvernements et que peut-être une nouvelle ère allait s'ouvrir. Il eut en tout cas le sentiment que la question des rapports entre l'Indo-Chine et la Chine allait être une de celles auxquelles je me dédierais avec le plus de soin et de ferveur, et dont le gouvernement chinois ne pourrait pas me détourner. Je m'appliquai, d'ailleurs, à le convaincre que c'était pour le bien commun des deux pays qu'il importait que la question fût examinée, traitée et résolue, et que l'établissement de bonnes et fructueuses relations entre les deux puissances limitrophes serait le plus solide fondement de l'amitié franco-chinoise. Je tenais à le laisser sous l'impression que la France avait résolu de donner toute son extension et toute sa valeur à

raménagement de ses possessions d'Asie, et de faire de rindo-Chine l'une des voies d'accès de son commerce et de ses relations avec la Chine même; que, par conséquent, c'était là le sujet dont nos deux gouvernements auraient le plus à se préoccuper et à s'entretenir. J'ajoutai que je comptais sur le vice-roi, signataire des traités de 1885 et de 1886, pour me faciliter, par sa haute expérience et par ses sympathies envers la France, la tâche qui allait être la mienne, celle de consacrer et d'achever l'œuvre qu'il avait lui-même si heureusement inaugurée. Ma première rencontre avec Li Hong-tchang m'avait, je l'avoue, inspiré confiance dans la suite des rapports que je devais avoir avec lui. Son esprit original et prime-sautier, le tour vivant et génial de son entretien, son allure décidée, l'incontestable puissance qu'il y avait en lui, m'avaient frappé et séduit. J'avais trouvé en lui, malgré la différence de race, malgré les difficultés de la conversation par le moyen d'interprètes, un homme que son intelligence et sa volonté eussent mis hors de pair dans n'importe quel milieu et voué à la conception comme à l'exécution de grands desseins. Je ne devais le revoir qu'une année plus tard lorsqu'il fut désigné comme plénipotentiaire pour les négociations de paix avec le Japon, — et je ne devais avoir de relations vraiment suivies avec lui qu'à la fin de 1896 lorsque au retour de sa mission en Europe il fut nommé membre du Tsong-li ya-men, et s'installa à Pékin. Je me rendis compte alors que mon premier instinct et pressentiment ne m'avait pas trompé, et je retrouvai dans la personne de Li Hong-tchang Thomme d'État avisé et génial, Tintelligence puissante, la volonté

INTRODUCTION

ferme qui, après avoir si longtemps, de son yamen de Tien-tsin, dirigé la Chine, allait maintenant, à une heure difficile, et dans un poste où il paraissait être sans pouvoir, prendre en main le gouvernail pour mener la barque à travers les écueils. Je n'eus, quant à moi, qu'à me louer de la façon dont il avait compris et joué son rôle et du concours que, dans des circonstances délicates, il me prêta pour l'accomplissement de ma propre mission.

Page 1