CHAPITRE II
Arrivée à Pékin. — Mes instructions. — Situation de la Chine au printemps de 4894. — Premières impressions et premières conversations avec, es membres du gouvernement chinois.
J'arrivai à Pékin le 18 avril, par une pluie battante qui, les hautes murailles de la vieille ville une fois franchies, permettait à peine de distinguer les rues à travers lesquelles ma chaise à porteurs s'avançait péniblement dans des fondrières d'eau et de boue. Le lendemain, un radieux soleil dans un ciel parfaitement bleu illuminait notre Légation, vieux palais chinois adapté à nos usages, et le jardin planté de lilas dont les fleurs venaient de s'ouvrir.
Les premiers jours passés dans cette résidence, qui devait être la mienne pendant près de trois ans et demi, furent consacrés à reconnaître ma demeure, à entrer en relation avec les secrétaires et interprètes qui allaient être mes collaborateurs, a examiner les plans et à donner les ordres pour les travaux urgents qui devaient remettre en état le palais délabré où depuis 1861 nous étions installés, à méditer de nouveau les instructions écrites dont le ministre des Aff'aires étrangères m'avait muni à mon départ, à me rendre compte de la situation que je trouvais à mon arrivée, et à préparer mon programme d'action pour l'œuvre que j'avais à accomplir.
INTRODUCTION XXI
Pour les travaux matériels de la Légation, pour la réfection des toitures, des vérandas et des terrasses, pour la restauration des principales pièces de réception, pour la mise en communication plus confortable et plus facile des divers pavillons dont se composait la Légation, le Père Favier, vicaire général de la Mission catholique de Pékin, architecte et décorateur expert, qui avait bâti à Pékin et à Tien-tsin nombre d'églises, d'écoles et d'autres édifices, qui savait mieux que personne diriger et commander la main-d'œuvre indigène, voulut bien assumer la responsabilité de tout ce qu'il y avait à faire. Par ses soins, en quelques mois, avant Tautomne, tout fut achevé à mon entière satisfaction. Notre vieille Légation, tout en conservant l'aspect de palais chinois qu'il était désirable de lui maintenir, était rendue plus habitable, plus propre aux devoirs de représentation et d'hospitalité que j'avais à remplir, plus digne enfin d'être dans ce lointain Orient la maison de France.
Quant à la situation que je trouvais, aux instructions qui m' étaient données, au programme que j'avais à. exécuter, ce n'est pas en quelques jours, et alors que tout était encore si nouveau pour moi, que l'examen auquel je me livrai pouvait avoir un résultat définitif et suffisant. Les graves événements qui allaient surgir devaient, d'ailleurs, sur bien des points, modifier et étendre le caractère et le but de mon action. Il ne sera pas inutile cependant d'indiquer ici, et sous réserve des amendements qu'un avenir prochain allait y apporter, les principaux articles du programme qui m'avait été tracé.
Ma première obligation, mon premier soin devait être
la coDservatioa, le maintien de tout ce qui était acquis, des droits, concessions, avantages, privilèges qu'avaient homologués et consacrés les traités et conventions conclus entre la France et la Chine depuis le premier traité signé à VVhampoa le 24 octobre 1844 par M. de Lagrené jusqu'aux conventions conclues le 26 juin 1887 entre M. Constans et le gouvernement chinois. Je devais veiller à ce que toutes les clauses et stipulations de ces divers traités concernant les relations de commerce et de navigation, les tarifs douaniers, la protection de la religion chrétienne ainsi que des églises et édifices attachés aux Missions, rétablissement de notre Légation et de nos consulats, l'ouverture de certains ports, et, dans ces ports, de quartiers destinés à la résidence de nos nationaux, les relations entre Tlndo-Chine et la Chine, etc., etc., fussent strictement observées et respectées. Des recommandations spéciales m'étaient faites pour l'exercice de notre protectorat religieux et le règlement avec le gouvernement chinois de tous les litiges relatifs aux Missions catholiques qui n'avaient pas encore été apaisés. J'étais invité à examiner à ce dernier égard s'il y avait lieu d'apporter au protectorat des Missions quelque modification et si l'introduction en Chine de la hiérarchie catholique paraissait opportune ou désirable, telle décision à ce sujet ne devant être prise qu'après accord préalable entre le gouvernement de la République et le Saint-Siège.
La partie nouvelle de ma tâche consistait à activer et à poursuivre avec le gouvernement chinois les négociations concernant la délimitation définitive de la frontière depuis la rive droite du fleuve Rouge jusqu'au Mékong
INTRODUCTION xxiil
et l'ouverture, sur cette frontière, des relations commerciales entre l'Indo-Chine et la Chine. Je devais, d'accord avec le gouvernement chinois, déterminer les points où seraient placés les bureaux de douanes et les consulats dont la création paraîtrait nécessaire. Je devais enfin assurer le raccordement des lignes télégraphiques entre les deux pays. Ainsi serait complétée entre nos possessions indo-chinoises et le Céleste Empire l'œuvre commencée depuis la signature du traité de 1885 et destinée à définir, en même temps que les confins des territoires, les conditions dans lesquelles s'établiraient entre eux les communications et les échanges.
Au nombre des autres questions sur lesquelles était appelée mon attention figuraient la question dite de l'audience impériale, c'est-à-dire du cérémonial selon lequel je devais remettre mes lettres de créance à l'Empereur, ou plutôt des rapports de stricte égalité et réciprocité à établir entre les deux gouvernements pour la réception et le traitement de leurs agents diplomatiques, et la question de la représentation du gouvernement chinois en France par un ministre qui, au lieu d'être accrédité simultanément auprès de deux ou plusieurs gouvernements^ serait uniquement accrédité à Paris.
Mes instructions me prescrivaient enfin, après quelques recommandations spéciales sur un certain nombre d'affaires courantes, de ne jamais perdre de vue, dans les démarches que j'aurais à faire et dans l'action que j'aurais à exercer à Pékin, le concert et l'union qu'il convenait de maintenir avec Faction de la Russie, notre alliée. Les int^êts de la Russie en Extrême-Orient étant
plus étendus et plus considérables que les nôtres, il était naturel et nécessaire que notre concours lui fût assuré et que le caractère de notre alliance fût manifeste à la Chine elle-même et aux puissances représentées à Pékin. Les événements dont T Extrême-Orient allait être le théâtre achèveraient de donner à cette clause finale de mes instructions toute la signification et toute la portée qui y étaient contenues. Ils allaient être la première mise à l'épreuve, la première démonstration de l'alliance francorusse et nous fournir ainsi l'occasion de notre première victoire.
La Chine, à cette date d'avril 1894, était réellement en sommeil. Elle se berçait dans l'illusion d'une puissance et d'une force dont il ne subsistait, en fait, que la masse, l'énormité et le poids, et d'une fiction en vertu de laquelle elle se croyait encore l'Empire du Milieu et Tombilic du monde et s'efforçait d'éviter, comme une lèpre, le contact avec l'étranger. Ce fut ma surprise, dans le premier regard plus attentif que je pus fixer sur la Chine, dans les premiers entretiens que j'eus avec les membres duTsongli-ya-men, de constater quels pouvaient être l'aveuglement, l'orgueil, la prétention à l'isolement, le Noli me tangere farouche de cette puissance sino-mandchoue qui, quelques mois à peine plus tard, devait se réveiller si brusquement de ce rêve insolent et s'apercevoir qu'elle n'était pas seule au monde. Brillante, prospère, bien administrée sous les règnes de K'ang-hi, Yong-tcheng et K'ien-long, la Chine, après avoir connu, sous les règnes de Kia-K'ing, Tao-Kouang et Hien-fong, les désastres des guerres civiles (conspiration du Nénuphar blanc, rébel-
INTRODUCTION xxv
lion musulmane, rébellion des Taï-ping) et de la guerre étrangère (guerres avec l'Angleterre et avec la France), puis^ sous les minorités de T'ong-tche et de Kouang-siu, les difficultés avec TAngleterre, la France et la Russie à cause des questions de frontière (Birmanie, Annam, Turkestan), avait, depuis une dizaine d'années, recouvré le calme et la paix. Elle s'était abandonnée de nouveau à son rêve d'igoorance, d'infatuation et de torpeur. L'empereur £ouang-siu était, depuis 1889, sorti de minorité. Il régnait, et peut-être, s'il eût été plus maître de sa volonté et de son destin, s'il eût pu suivre librement ses penchants et son instinct, eût-il été, comme le prouvèrent ses sentiments patriotiques pendant la guerre sino-japonaise et ses tentatives de réforme en 1898, un souverain libéral et éclairé. Mais, et quoiqu'il eût nominalement le titre suprême^ le pouvoir était en fait resté dans les mains de l'Impératrice douairière, sa mère adoptive, qui, selon la loi chinoise et en vertu des traditions domestiques, demeurant chef de la famille, continuait à dominer le souverain lui-même. Le vrai règne de rimpératrice Ts'eu-hi, ainsi perpétué à travers deux régences et maintenu sous le règne nominal de son fils adoptif, fut, malgré les hautes qualités d'intelligence et d'énergie de la souveraine, le règne de la faveur, de l'intrigue, de la corruption. Quelques hommes remarquables parmi les membres du grand conseil ou des divers ministères, ainsi que parmi les maréchaux tartares et les vice-rois, soutinrent de leur mérite et de leur prestige personnel l'édifice branlant et délabré de l'Empire et purent, dans la crise qui approchait^ amortir ou retarder
XXYiii MA MISSION EN CHINE
çait à Tien-tsin, en sa qualité de commissaire impérial des ports du Nord, une sorte de surintendance de la politique extérieure, militaire et navale de l'Empire, était, depuis de longues années, le favori et le protégé de la souveraine. Elle lui laissait assurément une grande latitude dans l'exercice de son pouvoir; mais lui-même, de son côté, se fût bien gardé de l'indisposer et de ne pas tenir compte de ses volontés ou caprices.
L'Empire ne montrait alors aucun souci de l'avenir. Il était en paix avec toutes les puissances, sans s'apercevoir de la croissance du Japon et sans beaucoup se préoccuper de se concilier ou de ménager les puissances de l'Ouest dont les intérêts lui paraissaient se combattre, et dont, en s'attachant à perpétuer les rivalités, jalousies et divisions, il se faisait fort de prévenir ou d'écarter le danger et la menace. La Chine s'enfermait plus que jamais dans son isolement. Les étrangers n'étaient, chez elle, que tolérés. Les missionnaires, catholiques ou protestants, avaient surtout le don de l'irriter. Elle les laissait maltraiter, n'opposant aux réclamations des ministres et représentants étrangers que des réponses dilatoires ou insuffisantes. Les représentants eux-mêmes, dont le séjour à Pékin n'avait pu lui être imposé que par la force, avaient peine à exercer leur mandat, leurs relations avec le gouvernement impérial ayant un caractère le plus souvent formaliste et contraint. Les séances au Tsong-li ya-men étaient vaines, fatigantes et d'ordinaire sans résultat. Il était fort difficile de savoir ce qui se passait au Palais et au grand Conseil. Il fallait deviner, dans les brèves communications de la Gazette de Pékin, dans la
INTRODUCTION xxix
rédaction obscure et sibylline des décrets impériaux, dans les confidences suspectes et intéressées des indigènes fréquentant les Légations, les événements ou incidents de k vie quotidienne. Il semblait que, pour le moment, tout fût subordonné à la célébration, désormais prochaine, du jubilé de l'Impératrice douairière qui allait accomplir au mois de novembre le cycle de la soixantième année. De grands travaux étaient faits, à cette intention, au palais de Pékin, ainsi qu'au palais d^été. Les fonctionnaires, dans toute l'étendue de l'Empire, envoyaient à l'Impératrice des cadeaux de toute sorte, argent, bijoux, étoffes, objets d'art, dissimulés sous des suppliques, des poèmes ou des fleurs. Des sommes considérables parvenaient ainsi à la souveraine qui disposait, en outre, du trésor de la dynastie et de quelques-uns des revenus de l'État, notamment des crédits affectés à la représentation extérieure et à l'amirauté.
11 était, d'ailleurs, assez malaisé de savoir en quoi consistaient et à quel total se montaient ces revenus La Chine n'avait pas de budget. Une approximation sommaire faite alors par ceux des étrangers qui étaient réputés le mieux connaître les choses de Chine évaluait le total probable des revenus à une somme de 78 millions de taëls (624 millions de francs, selon le taux chinois calculé à 8 francs le taël). Dans ce total, l'impôt foncier s'élevait au chiffre de 10 millions de taëls, le produit des douanes maritimes, administrées par un < staff > étranger, au chiffre de 15 millions, la gabelle du sel à 12 millions, etc., etc. Aucune indication n'était fournie sur les dépenses. La dette étran-
gère, en revanche, était insigniûante (iOO millions de francs environ).
Quant à la défense de l'Empire, elle n'était assurée, à une date si voisine de la guerre, que par l'armée sinomandchoue, dite des Bannières, par les armées provinciales (dont celle du Tche-li, seule, au nombre de 30000 hommes, avait quelque valeur et instruction) et les volontaires, le tout se montant, d'après VAlmanach de Gotha de 1894, à environ 387 000 hommes. La marine^ créée en 1885 par un décret de l'Impératrice douairière, comprenait, sans compter l'escadre spéciale de Canton, une trentaine de bâtiments, dont quatre navires à tourelles et douze croiseurs avec ou sans cuirasse. Mais, et quoique les bâtiments construits en Angleterre, en Allemagne, ou à l'arsenal de Fou-tchéou, fussent en euxmêmes de très bonnes unités, ni le commandement, ni les équipages n'avaient d'instruction ni de préparation. La Chine, malgré les efforts de Li Hong-tchang, le seul Chinois qui eût vraiment l'idée des besoins et de l'outillage d'un État moderne, avait préféré se reposer, comme toujours, sur son orgueil, sur le mépris des ennemis possibles, sur l'illusion de sa force présumée et de ses ressources.
Mes premières rencontres et conversations • avec le prince K'ing et les ministres du Tsong-li ya-men m'avaient laissé l'impression d'une sorte de stupeur devant les prétentions, l'ignorance et l'inertie du gouvernement avec qui j'avais à négocier et à traiter, devant la lourdeur et la difficulté accablantes de la tâche que j'aurais à remplir ,. devant le long espace de temps qui me serait nécessaire
INTRODUCTION xxxi
pour mener à bien rexécution de mon programme. Les premiers entretiens que j'eus d'autre part avec mes collègues étrangers, avec le comte Arthur Cassini, ministre de Russie, alors doyen par intérim, avec les ministres d'Angleterre, d'Allemagne, de Belgique, d'Espagne, M. O'Connor, le baron Schenck, MM. Loumyer et Délavât, avec les chargés d'affaires d'Italie, des Etats-Unis, du Japon, me confirmèrent dans cet état d'âme et me permirent de mesurer la hauteur ainsi que l'impénétrabilité du mur devant lequel je me trouvais placé.
Je ne m'en mis pas moins à l'œuvre, m'armant de patience pour un long siège, et, sans compter sur des événements que je ne pouvais encore prévoir, me disant cependant qu'après tout la Chine ne s'était pas, malgré son esprit d'exclusion, maintenue dans l'isolement farouche d'autrefois, que l'étranger avait fini par pénétrer jusque dans la capitale, par y installer ses Légations, par y négocier et conclure des traités, et que le Céleste Empire, ainsi entré malgré lui en relations avec l'Occident, n'était plus libre de se renfermer à nouveau derrière sa muraille. Je ne devais pas tarder, du reste, à éprouver que, dans ce pays qui repose sur l'agriculture et qu'administrent ses lettrés, un sillon, quand il commence à s'ouvrir, peut et doit être labouré et ensemencé jusqu'au bout; que, de même, une question qui se présente, et dont le dossier s'établit, peut et doit, selon les règles de la méthode et de la persévérance, être acheminée et conduite jusqu'à son terme, jusqu'à la solution. Nulle part, plus qu'ici, la patience et le temps ne finissent par avoir leur salaire.
Le premier sujet, qu'après les politesses d'usage abor-
dèrent avec moi le prince K'ing et les ministres, fut la remise de mes lettres de créance et la cérémonie de l'audience impériale. Le Prince m'ayant déclaré que cette cérémonie avait lieu dans la salle dite Tch'eng-kouang-tien et que c'était là que les ministres d'Autriche-Hongrie, d'Angleterre, d'Allemagne et de Belgique avaient remis récemment leurs lettres de créance, je répondis que, cette salle n'étant pas àans l'enceinte du palais proprement dit, je devais, conformément à mes instructions et à Taccord intervenu en 1892 entre toutes les Légations, attendre, pour remettre personnellement mes lettres de créance au souverain, que le cérémonial adopté à cette occasion fût de tout point semblable au cérémonial selon lequel les ministres de Chine sont reçus en Occident. Le prince K'ing, sans insister sur un débat que je ne tenais pas moi-même à rouvrir, puisque mes instructions étaient très catégoriques, me dit que la détermination que je croirais d[evoir prendre à ce sujet n'aurait aucune influence sur nos relations et que < nous n'en serions pas moins bons amis ». Il était visible que le Tsong-li ya-men ne tenait nullement à ce que la cérémonie s'accompHt. Je me bornai donc à envoyer au Tsong-li ya-men la copie figurée de mes lettres, non sans ajouter que je gardais l'espoir de pouvoir remettre moi-même un jour les lettres originales à Sa Majesté dans les conditions et selon les formes que me prescrivaient les ordres de mon gouvernement. Quelques mois à peine devaient s'écouler avant que mon espoir ne fût réalisé et que la question de l'audience impériale, qui avait donné lieu à de si fastidieuses négociations, ne reçût la solution qu'exigeait, avec la dignité
INTRODUCTION xxxiii
de nos gouvernements, le principe d'égalité et de réciprocité entre les cours. La France avait seule, avec la Russie et TËspagne, maintenu jusqu'au bout l'attitude de fermeté qui eut à la longue sa sanction et sa récompense. Le premier obstacle ainsi et provisoirement écarté ou du moins masqué et éludé, je m'attachai, pour manifester au gouvernement chinois la résolution du gouvernement français de régler définitivement les rapports entre l'Indo- Chine et la Chine, à présenter sans retard au Tsong-li ya-men nos propositions concernant la frontière non encore délimitée entre le Fleuve Rouge et le Mékong. Il était d'autant plus nécessaire de ne pas différer les négociations à ce sujet que la Grande-Bretagne et la Chine venaient, par une convention signée à Londres le 1" mars 1894, de définir la frontière entre la Chine méridionale et la Birmanie, et que le gouvernement chinois, auquel le gouvernement britannique avait précisément, par la dernière convention précitée, reconnu les territoires situés sur la rive droite du Mékong, c'est-à-dire le Xieng-hong, jusqu'au Nam-lam, pourrait être tenté de s'assurer par avance la possession, sur la rive gauche, de territoires que nous avions intérêt à conserver ou à revendiquer. Le gouverneur général de l'Indo-Chine m'avait déjà signalé par le télégraphe les bruits qui couraient sur la tentative d'annexion de certains territoires laotiens voisins de Muong-sing. Il y avait donc urgence à entrer dès maintenant en matière et à prendre position. Dès que, grâce aux indications que M. Pavie m'avait fournies à Saigon, je pus, à Pékin même, à l'aide des documents chinois traduits et commentés par MM. DeveriaetVissière, déterminer avec
une précision suffisante la ligne frontière la plus conforme à la réalité géographique, historique et ethnographique, j'insistai auprès du prince K'ing pour que le Tsong-li ya-menne se refusât pas à examiner et à résoudre avec moi l'ensemble des questions relatives à la délimitation. Je soumis en même temps au gouvernement de la République les deux hypothèses ou suggestions entre lesquelles il y avait lieu, à mon avis, de se prononcer, selon que nous jugerions utile, opportun ou préférable, soit de revendiquer toute la partie du Xieng-hong (Tch'o-li) sise sur la rive gauche du Mékong, soit d'abandonner à la Chine toute cette région dans laquelle était compris le district des Sip song panna qui lui tenait à cœur et d'orienter notre frontière à partir des sources' du Nam-hou, par la chatne de partage des eaux, jusqu'au confluent du Mékong et du Nam-la, au nord-ouest de Muong-poung. Dans une longue conférence tenue le 9 juillet au Tsong-li ya-men, le prince K'ing, non sans hésitation, finit cependant par accepter en principe la proposition d'entrer en négociations avec nous pour le prolongement et l'achèvement de notre délimitation depuis le Fleuve Rouge jusqu'au Mékong. Ce n'est, d'autre part, que les premiers jours du mois de septembre, après avoiPv reçu et examiné mes rapports, que le mir nistre des Affaires étrangères, M. Hanotaux, put m'envoyer par le télégraphe ses instructions définitives et se prononcer pour la seconde des hypothèses ou suggestions que je lui avais soumises, l'hypothèse selon laquelle notre frontière s'orienterait depuis les sources du Nam-hou jusqu'au confluent du Nam-la avec le Mékong. A cette date.
INTRODUCTION XXXV
la guerre sino-japonaise battait son plein, le gouvernement impérial était absorbé par d'autres et angoissantes préoccupations. Je réussis cependant à obtenir de lui que la négociation serait continuée. Elle se poursuivit durant tout l'automne et Tbiver de 1894-95 et aboutit au lendemain même de la conclusion du traité de Sbimonoseki. Mais ce qu'il convient de noter et de relever, c'est que notre négociation avait été entamée avant la guerre, qu'elle ne fut jamais interrompue, môme dans les moments les plus critiques de l'hiver de 1894-95, et que si le dénouement fut à quelques égards facilité par les événements, ainsi que par l'attitude qu'observa le gouvernement de la République, notre résolution de mener à bien l'œuvre de délimitation entre l'Indo-Cbine était antérieure aux événements de la guerre sino-japonaise et que le gouvernement cbinois avait déclaré s'y prêter dès le mois de juillet 1894.
A peu près à la même date où j'avais abordé avec le Tsong-li ya-men cette question de la délimitation, j'avais cru devoir placer sous les yeux du prince K'ing et des ministres la liste des différentes affaires des Missions catboliques qui n'avaient pas, depuis de longues années, reçu de solution. Je saisis, pour prendre cette initiative, l'occasion du décret impérial^ publié le 30 mai par la Gazette de Pékin et recommandant aux autorités compétentes, sous peine de dégradation, de régler avant six mois les affaires restées pendantes devant les tribunaux. La liste que je remis au Tsong-li ya-men comprenait dix-sept affaires ou litiges, répartis entre les diverses provinces, et dont plusieurs remontaient à des dates déjà anciennes.
En même temps que je priai le Tsong-li ya-men de donner les ordres pour que, conformément au décret impérial, tous ces procès fussent réglés dans le délai prescrit, je demandai aux ministres de veiller à ce que les articles des traités et les règlements relatifs aux Missions catholiques fussent strictement appliqués, notamment le règlement sur lequel l'un de mes prédécesseurs, M. Berthemy, s'était mis d'accord en 1865 avec le prince Kong et qui autorisait les Missions à acheter, même en dehors des ports ouverts, des terrains et des maisons destinés à l'accomplissement de leur œuvre.
- La situation des Missions en Chine, les difficultés qui leur étaient suscitées, les longs retards subis par le règlement des réclamations, litiges et procès, suffisaient à prouver la vanité et le danger des illusions entretenues à Rome sur la possibilité d'introduire la hiérarchie catholique dans le Céleste Empire et de substituer au régime résultant des traités un régime nouveau dans lequel un représentant du Saint-Siège serait adjoint, à titre purement spirituel et ecclésiastique, au ministre de la puissance protectrice. Tous les missionnaires avec qui je pus m'entretenir dès les premières semaines de mon séjour, le Père Favier lui-môme qui s'était trouvé mêlé, un peu malgré lui, eji 1886, aux négociations poursuivies à Rome par M. Dunn, furent unanimes à m'exprimer l'avis que toute modification apportée au régime présent du protectorat ne pourrait, en affaiblissant le pouvoir de la puissance protectrice, que diminuer et compromettre l'œuvre des Missions elles-mêmes. Le premier effet de l'établissement de la hiérarchie eût été de limiter