LIVRE PREMIER
divers : la Russie au ferme dessein de protéger sa frontière sibérienne et de se réserver libre Taccès du Pacifique; l'Allemagne à l'ambition de prendre rang en Extrême-Orient, d'y consolider sa situation politique et commerciale, et aussi de paraître servir les desseins de la politique russe, tout en détournant vers F Asie l'activité de sa grande voisine de l'Est; la France au désir de ne point se séparer de la Russie et d'assurer, par l'assistance prêtée à la Chine, ses relations de bon voisinage et d'amitié avec l'Empire du Milieu. Les trois puissances avaient -eu en outre le souci de sauvegarder et maintenir pour l'avenir l'influence et le prestige de l'Occident. Ce sont -ces considérations qui s'étaient imposées à l'esprit de M. Gabriel Hanotaux et de ses collègues du cabinet présidé par M. A. Ribot, ce sont elles qu'il invoqua lorsque, dans la séance du 31 mai, il répondit à l'interpellation que lui avait adressée à la Chambre M. A. Millerand.
La France et la Russie s'étaient assurément, comme M. Millerand le fit remarquer, prononcées pour la Chine, ou plutôt encore, et par une pensée politique semblable à celle dont s'inspirait notre attitude en Orient envers l'Empire ottoman, pour l'indépendance et l'intégrité d'une puissance asiatique avec laquelle la France et la Russie avaient, comme l'Angleterre elle-même, une longue frontière commune. La pensée de la politique franco-russe (je ne mentionne pas ici l'Allemagne qui avait d'autres projets et qui ne tarda pas à poursuivre d'autres et contradictoires intérêts) était juste et opportune puisque, par le service rendu à la Chine, elle mêla et confondit désormais l'intérêt de la Chine elle-même avec celui de l'Europe, et que, peu à peu, par une évolution dont la courbe ne fut pas tout de suite aperçue, elle amena le Japon à se
rallier à notre formule, celle du maintien de l'intégrité et de l'indépendance de la Chine. Cette formule, destinée à devenir celle des divers traités d'alliance du Japon avec la Grande-Bretagne (1902, 1905, 1911), comme des accords franco-japonais et russo-japonais de 1907, a été d'abord celle de l'intervention du mois d'avril 1895. La France, qui, après s'être prononcée pour la Chine en 1895, s'est en 1907 liée avec le Japon par l'accord ici rappelé, ne s'est pas contredite, puisqu'on 1907 comme en 1895 elle proclamait comme maxime et devise de sa politique en Asie orientale le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de l'Empire chinois. Ce qui résulte des événements et des traités, c'est que c'est le Japon qui, dans sa sagesse et dans la pensée profondément réfléchie de ses hommes d'État, le prince Ito, le comte Hayashi, le marquis Komura, le prince Katsura, a compris que sa propre politique dans l'Asie orientale et vis-à-vis de la Chine devait être en accord avec la politique même des puissances d'Occident le plus intéressées à l'équilibre et à la paix de l'Orient. 11 est permis de dire, à la lumière des événements qui se sont succédé de 1894 à 1907 et à 1915, que l'intervention des puissances, du moins de la France et de la Russie, en 1895 a été le principe et le germe de l'évolution qui devait faire du Japon l'ami et l'allié non seulement de l'Angleterre, mais de la France et de la Russie. La France peut donc, comme la Russie, son alliée, se féliciter de son attitude et de son rôle de 1895 : elle a, en remplissant son devoir et en sauvegardant ses intérêts de grande puissance de l'Ouest, préparé et déterminé la politique qui devait, par l'accord de la Triple-Entente et du Japon, sauvegarder le statu qtio, l'indépendance et la paix de l'Asie orientale.