LIVRE II
et devinrent à Pékin les deux puissances les plus écoutées, d'abord sans doute à cause du signalé service qu'elles venaient de rendre, mais aussi parce que les avantages dont elles recherchaient et obtinrent alors la concession ne servaient qu'à mieux marquer l'utilité commune et mutuelle des confiantes et intimes relations établies entre les trois gouvernements. Ni le comte Cassini, ni moi, nous n'eûmes jamais, malgré les difflcultés ou lenteurs auxquelles parfois encore nous nous heurtions, le sentiment d'un désaccord entre le gouvernement chinois et nous, ni la pensée que la politique dont nous étions les instruments ne fût pas aussi bienfaisante pour la Chine que pour nos propres pays.
L'un des principaux objets de ma mission, celui que mes instructions, antérieures de quelques mois à la guerre sino-japonaise, m'avaient spécialement recommandé, était la négociation et la conclusion avec le cabinet de Pékin, en complément des conventions de 1885, de 1886 et de 1887, d'arrangements destinés à achever la délimitation de notre frontière indo-chinoise et à assurer entre l'Indo-Chine et la Chine le développement de relations commerciales plus libres et plus fécondes. Notre pensée, en fixant définitivement les bornes de notre domaine, était d'établir des rapports de bon et confiant voisinage avec l'Empire du Milieu, et de rendre ces rapports le plus fructueux possible par les bénéfices de toute espèce qu'en retireraient les deux pays. J'avais, après m'ôtre arrêté et instruit à Saigon et à Hanoï, et dès mon arrivée à Pékin, entamé à cet effet avec le gouvernement chinois des négociations qui, commencées au mois de juillet 1894, se poursuivirent sans relâche pendant toute la guerre sino-japonaise, même
aux heures les plus critiques, pour aboutir au lendemain même de la signature du traite de Shimonoseki. J'avais dû d'abord compléter, par l'examen des cartes et documents chinois, confrontés avec les cartes et documents français, l'étude que j'avais faite à Saîgon, avec MM. de Lanessan et A. Pavie, de la frontière à tracer entre le Fleuve Rouge et le Mékong. M. A. Vissière m'avait été, dans ce travail, d'un très précieux secours : il avait, avec une compétence et une érudition hors de pair, élucidé, à l'aide des encyclopédies chinoises du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, toutes les obscures et difflciles questions y relatives. J'avais dû, en outre, après avoir soumis à M. Hanotaux aux mois de juin et de juillet les propositions de tracé et les suggestions de méthode qui me paraissaient le plus appropriées, attendre sa réponse 6t ses instructions définitives. Les instructions me vinrent par télégramme le 7 septembre. Le 24 du même mois, après revision et collationnement des cartes, plans et documents, j'eus une première conférence avec le prince K'ing et les ministres et me mis sans trop de peine d'accord avec eux sur deux points essentiels, d'abord sur la nécessité de corriger dans le tracé de la Rivière Noire les erreurs précédemment commises et dont la carte jointe à la convention signée en 1887 par M. Constans portait encore les vestiges, puis sur la fixation à la limite méridionale du Xieng-hong et du Xieng-kheng du point qui serait adopté comme la frontière de l'Indo-Ghine française et de la Chine sur la rive gauche du Mékong. Les deux points extrêmes de la frontière étaient ainsi déterminés dès notre première rencontre, et j'étais fondé à bien augurer de la suite de la négociation. Dans les séances des 4", 9, 15 et 19 octobre, malgré les graves