LIVRE II
Dans l'intervalle s'étaient poursuivies de Laokai jusqu'au Mékong les opérations de reconnaissance et de délimitation de la frontière selon le programme et la carte que, dès le mois d'octobre précédent, j'avais fait accepter par le Tsong-liya-men. Deux commissions mixtes francochinoises qui s'étaient réunies, l'une à Long-po (sur le Long-po-ho), l'autre à Mong-le, dans la région du Mékong, avaient mené activement leurs travaux et s'étaient mises d'accord sur presque tout le tracé de la frontière, à l'exception de quelques points de détail, soit dans le bassin de la Rivière Noire, soit dans le bassin du Namhou. Si bien qu'au moment où s'ouvraient à Shimonoseki, entre Li Hong-tchang et les plénipotentiaires japonais, les conférences d'où devait sortir la paix, j'avais, pour ma part, mené à bien, à travers les difficultés et les préoccupations de la guerre sino-japonaise, aux heures mêmes les plus critiques, l'essence essentielle de la négociation. Ce n'était assurément pas pour les princes et ministres chinois un médiocre mérite, c'était aussi une preuve de leur bonne volonté et de leur confiance à l'égard de la France que d'avoir, dans une période aussi tourmentée, aussi remplie pour eux de périls et d'angoisses, gardé assez de liberté d'esprit, assez d'empire sur euxmêmes, pour examiner et discuter avec moi les articles de deux conventions de délimitation et de commerce.
La période décisive et finale de nos négociations s'ouvrit tandis que duraient encore les conférences de Shimonoseki, à la date du 6 avril, et ne se termina que dans la dernière moitié du mois de mai. Le gouvernement chinois n'élevait d'objection, en ce qui concerne la cour vention de frontière, que sur l'attribution à la France du territoire des deux Muong-hou (Muong-hou et Wou-lo)
que la Chine réclamait comme étant des t'ou-sseu (districts vassaux) de la province de Tch'o-li (Xieng-hong). J'avais, dès l'origine, prévu cette difficulté d'autant plus épineuse que le gouvernement chinois s'était, par l'article V de la convention sino-birmane avec l'Angleterre, engagé à ne céder à aucune autre puissance les territoires faisant partie du Tch'o-it. Mais l'étude approfondie à laquelle nous nous étions livrés, la consultation attentive des cartes, textes et documents, la vérification sur place par la commission dont M. Pavie était le président, nous avaient convaincus que les territoires en question, bien qu'ayant été reliés japis aux Sip-song-panna, en avaient été détachés depuis le règne de l'empereur K'ien-long pour être rattachés à la préfecture impériale de P'ou-eul; que, depuis lors, ils avaient passé sous le régime laotien et la confédération dite des Hua-panh-ha-tang-hoc, et qu'ils n'avaient jamais, à aucun titre, appartenu au royaume d'Ava dont la Birmanie, et, par suite, TAngleterre, avaient été les héritières. La France, au surplus, n'avait jamais reconnu la convention sino-birmane, sur laquelle elle n'avait pas été consultée; elle s'était toujours et entièrement réservé le droit de poursuivre elle-même avec la Chine la délimitation jusqu'au Mékong des frontières de l'Annam, et la limite des territoires sur lesquels devait opérer la commission mixte franco-anglaise d'exploration du Haut-Mékong ne devait pas excéder le point de la rive gauche du fleuve qui serait, par la France et la Chine, reconnu comme la frontière entre le Haut-Laos et le Yun-nan. En ce qui regarde la convention commerciale, le Tsong-li ya-men acceptait volontiers les articles relatifs à la création des nouveaux consulats et au raccordement des réseaux télégraphiques, mais il opposait