CHAPITRE I
Avantages obtenus par la Russie. — Démarches du gouvernement allemand. — La situation du gouvernement britannique.
C'est la Russie qui, comme il était naturel et comme les circonstances le comportaient, devait retirer des derniers événements et de l'intervention des trois puissances après la paix de Shimonoseki, le fruit le plus abondant et le plus immédiat. Plus particulièrement exposée et menacée par sa situation géographique entre la Corée, la Chine et le Japon, elle était aussi, selon le tour que les événements avaient pris, le plus prêle à recueillir auprès du gouvernement chinois le bénéfice de son action protectrice. Le prince Lobanoff, qui avait, avec une sûreté magistrale, formulé, au lendemain de la paix de Shimonoseki, le conseil amical que le gouvernement japonais consentit à suivre, sut, après avoir le plus contribué à préserver l'intégrité du territoire chinois, trouver de même, d'accord avec la France, le moyen de hâter la libération du territoire rétrocédé. Le comte Cassini avait été à Pékin l'agent souple et délié de cette politique dont les effets furent aussi prompts que décisifs. La Russie acquérait, de ce fait, à la Cour du Céleste Empire, une influence prépondérante que la Chine, malgré son orgueil, avait trop d'intérêt à accepter et à subir.
Le prince Lobanoff eut, d'ailleurs, l'art de ne rien pré-
n MA MISSION EN CHINE
cipiter, de ne rendre d'abord que des services et de ne présenter, par la suite, les demandes qu'il eut à faire que comme la conséquence de ces services mômes et le moyen d'en assurer à la Chine la continuité. Dans les premiers mois qui suivirent l'intervention des trois puissances et la conclusion de l'emprunt chinois garanti par la Russie, le prince Lobanoff se borna à asseoir et consolider son influence, à étudier les moyens par lesquels, soit sur le territoire mandchou, soit sur les mers baignant la Chine, la Russie pourrait être le plus à même de préserver l'Empire du Milieu contre de nouveaux dangers. C'est ainsi qu'il exprima le désir de pouvoir, à l'occasion, abriter les flottes russes dans les ports chinois, notamment à Eiaotcheou. C'est ainsi encore qu'il faisait étudier, par les ingénieurs du ministère des Communications, les tracés qui, soit sur la frontière de Mandchourie, soit, au besoin, par la mandchourie même, permettraient la construction la plus rapide et la plus profitable du chemin de fer transsibérien. C'est ainsi enfin qu'il laissait M. Witte, ministre des Finances, préparer, par la création de la Banque Russo-Chinoise, l'instrument futur de toute cette politique. Mais aucune demande ne fut, quant à présent, adressée à la Chine. Le dessein d'une politique, bienfaisante d'ailleurs et tutélaire pour la Chine, ne devait se découvrir qu'un peu plus tard, lors des conférences qui eurent lieu à Saint-Pétersbourg et à Moscou entre le prince Lobanoff et Li Hong-tchang, tandis que ce dernier représentait l'empereur Kouang-siu comme ambassadeur extraordinaire axi couronnement du tsar Nicolas II. C'est à cette date, et au troisième livre de la présente histoire, que se placera le récit des négociations qui furent alors engagées et dont les résultats devaient offrir un si extraordi-