LIVRE III
sance, n'était capable de former un tel dessein. Ce fut Li Hong-tchang qui, déjà préparé par les spectacles auxquels il assistait depuis quarante ans et par les réflexions qu'il avait faites, surtout pendant la dernière guerre, mais persuadé et convaincu de façon plus précise et plus rigoureuse par son contact personnel avec l'Europe, par ses entretiens avec l'empereur Nicolas II, le prince Lobanoff, M. Witte et quelques autres hommes d'État russes ou français, se convertit à la politique dont l'inéluctable nécessité lui apparut à Saint-Pétersbourg et à Moscou. C'est par Li Hong tchang, par la clarté qui se fit en lui et qu'il sut à son tour faire briller aux yeux et à l'esprit des souverains de Pékin et du prince Kong, c'est par cet ambassadeur vraiment génial, et dont le voyage en Europe peut, à cet égard, être comparé à celui de Pierre le Grand dans les premières années du dix-huitième siècle, que la Chine fut amenée à prendre place dans la politique générale de l'Europe et du monde, à y figurer comme un facteur, à courir les chances et les risques du jeu de l'univers.
Dans ce printemps de 1896, la scène de la politique chinoise n'est donc pas seulement à Pékin. Elle est à Saint-Pétersbourg, à Moscou et à Paris, et aussi, quoique à un moindre degré, à Berlin, à Londres, à Washington, ou même dans telle petite capitale comme Bruxelles où la rencontre de Li Hong-tchang et de ce pénétrant opportuniste, de ce remarquable homme d'affaires qu'était le roi Léopold II, eut pour effet d'associer la Belgique à l'alliance franco-russe dans cette ère nouvelle des rapports de la Chine avec l'Occident. Pendant toute l'ambassade de Li Hong-tchang en Russie et son voyage dans les divers États de l'Ouest, je ressentis très nettement à Pékin les effets qu'avaient sur le palais impérial et sur le gouver-
nement chinois cette ambassade et ce voyage, de même que, dès le retour de Li Hong-tchang en Chine, il devint manifeste que c'est peu à peu entre ses mains que passaient le pouvoir réel, la décision, la conduite des affaires et des destinées de l'Empire. La période, ouverte par cette ambassade et qui s'étend jusqu'à la fin de l'année 4898, ou même jusqu'à la date fatale de l'insurrection des Boxeurs en 1900, peut être également désignée comme celle où l'influence dominante fut celle de Li Hong-tchang et comme celle où la Chine, intimement liée à la Russie et, par la Russie, à la France, participa en quelque sorte au mouvement et aux destinées de notre politique commune. C'est là assurément une page unique dans les annales du Céleste Empire, et il importait d'en marquer tout de suite le caractère.
Au moment môme où Li Hong-tchang, nommé ambassadeur extraordinaire en Russie par le décret impérial du 10 février 1896, s'apprêtait à quitter Tien-tsin pour Shanghai et l'Europe, je poursuivais auprès du Tsong-li ya-men deux négociations difficiles, à savoir la demande de concession du chemin de fer que la Compagnie française de Fives-Lille devait construire entre la frontière de rindo-Chine (Langson et Dong-dang) et la ville chinoise de Long-tcheou, dans le Kouang-si, et les conditions du second emprunt que la Chine se proposait de contracter en Europe pour assurer la libération de son territoire. Mon collègue de Russie, d'autre part, le comte Cassini, se préparait, d'après les instructions qu'il commençait à recevoir de Saint-Pétersbourg, à aborder devant les princes et les ministres la délicate question du nouveau tracé à imprimer au chemin de fer transsibérien et de la faculté de passage de cette ligne sur une partie du territoire de