LIVRE III
la Mandchourie. Le comte Cassini attendait toutefois, pour entamer ce sujet, dont il ne se dissimulait pas la difficulté, d'abord d'avoir reçu des instructions plus complètes, mais aussi de se rendre compte, par le cours de ma propre négociation relative au chemin de fer de Langson à Long-tcheou, des chances de succès qui s'offriraient à lui.
La nomination de Li Hong-tchang comme ambassadeur extraordinaire en Russie était une victoire pour l'Empire des tsars, dont elle attestait et consacrait le prestige. Elle dégageait aussi l'ex-vice-roi des dernières négociations avec le Japon, dont il n'avait rien à attendre, et l'orientait vers cette politique d'accord avec la Russie et la France qui, grâce à lui, allait définitivement triompher. Le nom de Li Hong-tchang n'est cependant pas celui qui était tout d'abord venu à la pensée du gouvernement chinois pour la représentation de l'empereur de Chine au couronnement du tsar. L'empereur Kouang-siu et le grand Conseil, tout en désirant ne pas laisser échapper cette occasion de marquer la reconnaissance de la Chine pour le service capital que la Russie lui avait rendu, n'avaient cependant songé, en premier lieu, à faire choix que d'un fonctionnaire, tel que ce Wang Tche-tch'ouen qui déjà avait été, l'année précédente, chargé d'une mission de courtoisie auprès de la cour de Saint-Pétersbourg. Mais la personne de Wang Tche-tch'ouen, dont le passage à Paris et les démarches indiscrètes, lors de l'imbroglio de Formose, avaient laissé un fâcheux souvenir, était devenue impossible. Ce fut, de plus, l'habileté du gouvernement russe et de son représentant à Pékin de faire comprendre que le couronnement du tsar, dans ces circonstances, au lendemain de la guerre sino-japonaise et
de llntervention qui avait sauvé la Chine, ne pouvait être considéré par la cour et le gouvernement de Pékin comme une cérémonie de pure forme et à laquelle le Céleste Empire ne prît pas une part et un intérêt répondant aux relations nouvelles désormais établies entre la Chine et la Russie. L'Impératrice douairière et le prince Kong, après quelque hésitation, se rendirent à ces raisons. Li Hong-tchang était resté, malgré ses disgrâces et les attaques des censeurs, un personnage considérable. Le choix d'un tel ambassadeur ne pouvait qu'être agréable à la Russie, qui saurait en tirer parti. La mission, d'autre part, offrait, selon l'interprétation un peu étroite du formalisme et du fonctionnarisme chinois, des risques et responsabilités qu'il ne déplaisait pas à certains courtisans du Palais et à certains membres du grand Conseil de laisser courir à l'ex-vice-roi dont la personnalité trop haute continuait à les offusquer. C'est dans ces conditions un peu mêlées et compliquées que se fit la nomination dont les conséquences ne devaient apparaître que quelques mois plus tard.
Li Hong-tchang, une fois désigné, veilla à ce que son ambassade fût entourée de toute la pompe nécessaire. Il se fit adjoindre son fils adoptif Li King-fang, qui déjà l'avait accompagné à Shimonoseki, et son plus jeune fils Li King-chou, dont il désirait ne pas se séparer. Il emmenait, en outre, un premier secrétaire, Yu Che-mei, son rédacteur habituel, vraisemblablement destiné à être l'historiographe de la mission, trois interprètes pour les langues russe, française et anglaise, Ta-k'o-che-na, Lienfang, Lo Fong-lou, cinq secrétaires, un médecin chinois et trente-cinq domestiques. L'administration impériale des douanes maritimes chinoises mettait, d'autre part, à sa