CHAPITRE II
L'ambassade de Li Hong-tchang en Russie et la conclusion des traités et conventions entre la Chine et la Russie. — Retour de Li HoDg-tchang à Pékin et sa nomination au Tsong-li ya-men (octobre 1896).
L'ambassade extraordinaire de Li Hong-tchang en Russie se prolongea de la fin d'avril au commencement de juin 1896, se partageant entre Saint-Pétersbourg et Moscou.
C'est à Saint-Pétersbourg d'abord, puis à Moscou, pendant et après les fêtes du couronnement, qu'eurent lieu les audiences et les entretiens au cours desquels furent traités et résolus les grands sujets que le nouveau tsar et son gouvernement avaient, pour plus de solennité tout ensemble et de sûreté, évoqués devant eux à la date même où, dans toute la pompe du cérémonial moscovite, l'Empereur ceignait la couronne et la tiare. C'est l'Empereur lui-même qui, assisté de son ministre des Affaires étrangères, révéla à l'ambassadeur du Fils du Ciel le dessein de la politique qui devait être désormais commune entre la Chine et la Russie et les conditions du pacte qui devait unir les deux Empires contre le même et dangereux ennemi. Nul décor et appareil n'était mieux fait pour rehausser le caractère, pour attester la portée de la parole impériale, pour démontrer à l'ambassadeur la gravité de la décision qui devait être prise et que l'em
pereur Kouang-siu, quand elle lui serait soumise, né pourrait décliner.
Ce que le tsar proposait, en effet, à l'ambassadeur, c'était, au cas d'une nouvelle agression du Japon, un traité d'alliance et de protection entre la Russie et la Chine; c'était aussi, pour assurer à cette alliance les voies et moyens d'une exécution prompte et efficace, la faculté pour la Russie d'utiliser, le moment venu, les ports et mouillages des côtes de Chine, et d'établir, par terre, entre elle et la Chine, une ligne de communication directe et rapide. L'Empereur qui, comme tsarévitch, avait pris sous son patronage le projet de construction du chemin de fer transsibérien et qui s'était, depuis lors, dévoué sans relâche à l'accomplissement de ce grand et vaste projet, exposait maintenant à l'ambassadeur venu de Pékin pour saluer l'avènement de son règne, comment le passage en territoire mandchou de ladite ligne permettrait à la Russie d'amener au besoin toutes les troupes et forces qui seraient nécessaires pour la défense commune des deux Empires contre leur voisin de l'Est. L'assistance que la Russie avait prêtée à la Chine pour lui faire rétrocéder, à l'issue de la dernière guerre, le territoire continental conquis et annexé par le Japon, elle était en mesure de la lui assurer plus efficace encore par l'alliance contre son agresseur de 1894, par la jonction de leurs armées, comme de leurs flottes, contre les armées et les flottes du Mikado. Mais la condition primordiale et essentielle, sans laquelle tout projet d'alliance serait vain, était l'aboutissement en Mandchourie du chemin de fer qui, partant de Saint-Pétersbourg, et après avoir emprunté le territoire chinois, rejoindrait Vladivostok et la mer.