‹ Ma mission en ChineChapitre 82 sur 180 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

être viable et réalisable, comme l'expérience l'a prouvé, qu'avec l'assentiment et le concours de la France.

La réception faite à Li Hong-tchang dans notre pays fut moins indiscrète et moins intéressée que celle qui lui avait été réservée en Allemagne. Bien que l'ex- Vice-Roi ait visité aussi quelques-uns de nos grands établissements industriels, au Creusot, au Havre, à Saint-Chamond, bien qu'il ait eu des conversations utiles avec des financiers, tels que les présidents du Crédit Lyonnais, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, du Comptoir d'Escompte et de la Société Générale, il ne fut chez nous l'objet d'aucune sollicitation ou d'aucune offre trop pressante. M. Henri Germain, loin de le flatter et dé rechercher sa faveur, lui donna d'excellents conseils, et dont il fit son profit, sur l'effort que la Chine devait tenter pour régulariser son administration financière, pour instituer et publier annuellement un budget général de ses recettes et de ses dépenses, pour s'organiser comme un État moderne. Li Hong-tchang fut reçu en audience par le Président de la République, M. Félix Faure, à qui il remit les lettres par lesquelles l'empereur Kouang-siu remerciait la France pour le service rendu après la paix de Shimonoseki. Il eut plusieurs entretiens avec M. Hanotaux, avec les ministres des Finances, de la Guerre, de la Marine, des Colonies. Il aborda avec eux quelques-uns des sujets que je continuais à traiter à Pékin, et auxquels sa présence à Paris prépara des solutions plus faciles et plus promptes. Il laissa, malgré quelques bizarreries et rudesses de forme, l'impression d'un homme d'État singulièrement avisé, très ouvert à l'intelligence des hommes et des choses d'Occident, et très fin à discerner les réalités et les apparences. Son séjour à Paris, ses conversa-

tions avec les uns et les autres, de même que les entretiens qu'il avait eus à Saint-Pétersbourg avec le prince LobanofT^ avec M. Witte, avec le marquis de Montebello, lui avaient permis de mesurer toute la force du lien existant entre la France et la Russie et de la politique dont l'alliance franco-russe était l'instrument. Quelques semaines passées en Europe l'avaient convaincu que c'était •cette politique, dans la situation actuelle de l'Occident, •qui offrait à la Chine le plus de sécurité et d'assistance. 11 avait déjà fait in petto son choix, il y resta fidèle et je crois très fermement qu'il n'eut jamais l'occasion de le regretter ou de s'en repentir.

Les deux dernières étapes du voyage de Li Hongtchang furent TAngleterre et les États-Unis. Elles furent, l'une et l'autre, assez brèves, l'ex-Vice-Roi n'ayant, auprès du gouvernement britannique comme auprès du gouvernement des États-Unis, d'autre sujet à aborder que l'éventualité de la revision des tarifs douaniers de la Chine, en faveur desquels il demandait un relèvement de 8 pour 100. En Angleterre, il fut reçu en audience par la Reine à Windsor et décoré de l'ordre de Victoria. Il fut l'hôte de la Banque d'Angleterre et de la Chambre de commerce de Londres. Il eut des entretiens avec les ministres. Mais il n'était pas et ne fut jamais personagrata auprès des hommes d'État anglais, qui le trouvaient trop russe et qui sentaient n'avoir point ses sympathies personnelles. Aux États-Unis, Li Hong-tchang ne s'arrêta qu'à New- York. Il gagna ensuite le Canada et vint s'embarquer à Vancouver pour rentrer de là en Chine à bord d'un des steamers rapides de la ligne des < Empresses ».

Il était de retour le 3 octobre à Tien-tsin, où il fut salué

de ma part, et dès son arrivée, par le Consul général de la République dans ce port, M. du Chaylard. Il commença par se reposer quelques semaines, attendant les instructions de l'Empereur. Le 20 octobre, il monta à Pékin. Dès le lendemain, il était reçu au Palais, par l'Empereur, puis au Palais d'Été par Tlmpératrice douairière. Le 24, deux décrets, le concernant, furent publiés dans la Gazette de Pékin : l'un par lequel il était nommé membre du Tsong-li ya-men, l'autre par lequel il était déféré devant le tribunal des Rites, pour s'être promené, au mépris des règlements, dans les jardins du Palais d'Été. Le second décret, dont Li Hong-tchang, après les honneurs dont il venait d'être l'objet en Occident, dut être quelque peu surpris et froissé, était destiné sans doute, dans la pensée de la Cour et des hauts mandarins de Pékin, à remettre l'ambassadeur, dès son retour, dans le rang, comme un simple sujet, et à lui rappeler que les rites et usages de Chine gardaient leur empire même sur le grand personnage que l'Occident venait d'accueillir avec tant de faveur.

Li Hong-tchang se sentit d'abord un peu décontenancé tant de cette taquinerie du formalisme pékinois que de la nomination qui, en l'appelant au Tsong-li ya-men sans autre poste dans la haute hiérarchie mandarinale, paraissait le diminuer. Dès la première visite qu'il me fit, comme dans celle que je lui rendis, les 25 et 28 octobre, je l'avais trouvé assez triste et amer. Peut-être jetait-il un regard de regret sur son ancienne vice-royauté de Tien-tsin et sur l'éclat de sa récente ambassade. Mais il ne tarda pas à réfléchir, à bien examiner la situation et à se reprendre. Or, et quelles que fussent les apparences,

un grand changement venait de survenir dans les choses de Chine. Le traité sino-russe qui avait été ratifié par l'empereur Kouang-siu le 30 septembre, quelques jours seulement avant le retour de Li Hong-tchang, unissait désormais la Chine à la Russie. Ce traité c'est Li Hong-tchang qui l'avait signé. Ce grand changement, c'est Li Hongtchang qui en avait été et qui continuerait à en être l'instrument. Quelque modeste que fût ou parût le poste qui lui était confié dans la hiérarchie de l'Empire, c'est lui cependant qui, après avoir été l'initiateur et Je premier messager de la politique nouvelle, allait en être le principal continuateur et artisan. Il allait prendre ainsi forcément dans les conseils de l'Empire, par la logique des circonstances, par la constance de sa propre pensée et volonté, par sa supériorité naturelle sur tout le personnel politique de la Cour et du gouvernement de Pékin, la place qui lui appartenait, la première. Le prince Kong était malade et ne pouvait apporter aux affaires une attention assez soutenue. Le prince K'ing n'était qu'au second plan et ne pouvait prétendre au premier rôle. Wong T'ong-ho, malgré le haut rang qu'il occupait dans la hiérarchie mandarinale, malgré sa grande réputation littéraire et administrative, malgré la confiance qu'il inspirait à l'Empereur, son élève, n'avait pas assez d'expérience »des affaires extérieures ni assez de souplesse pour prendre les rênes du pouvoir. Joog-lou, qui devait plus tard jouer un rôle, n'était encore qu'un courtisan cherchant sa voie. L'empereur Kouang-siu, bien que sorti de minorité et bien qu'effectivement revêtu de l'autorité impériale, n'osait, en fait, se soustraire à la direction souveraine de l'Impératrice douairière. Celle-ci, que les émotions de la dernière guerre et le retour au pouvoir du prince Kong

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