‹ Ma mission en ChineChapitre 94 sur 180 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

droits, puisque, dans nombre d'entreprises en Europe, en Afrique, dans F Amérique du Sud, les financiers, les industriels, les ingénieurs français et belges avaient déjà pris l'habitude de coopérer et que cette coopération n'aurait été ici recherchée par les Belges qu'en vertu même de nos droits, résultant du traité de 1885. Après quelques jours d'entretiens nouveaux et de réflexion, nous convînmes, le baron de Vinck et moi, de soumettre à nos gouvernements la suggestion que nous avait inspirée à tous deux l'examen d'une situation dans laquelle il nous paraissait expédient de joindre et unir, plutôt que de nous combattre, les titres, droits et arguments que nous tenions les uns d'un traité dont la terminologie même n'était pas Absolument favorable ni décisive, les autres d'une offre ferme déjà faite par les autorités chinoises. La devise belge, « l'union fait la force », paraissait particulièrement de mise en cette circonstance, et plus propre qu'aucune autre à nous ménager un succès qui, sans cette union et ce concert, risquait de n'être pas atteint.

C'est le 13 décembre que nous avions, le baron de Vinck et moi, télégraphié respectivement à Bruxelles et à Paris pour soumettre à nos gouvernements la suggestion sur laquelle nous nous étions personnellement mis d'accord. Dès le 18, le baron de Vinck recevait de Bruxelles une réponse encourageante. Le 28 du même mois, je recevais moi-même de Paris l'avis qu'avec l'agrément du gouvernement de la République les industriels français étaient prêts à rechercher les bases d'une entente et coopération franco- belge pour la construction de la ligne de Loukeou-k'iao à Han-këou, mais que nos financiers ne pourraient être utilement pressentis et consultés que quand nos rapports circonstanciés auraient permis de

connattre de façon plus précise les conditions selon lesquelles devrait être contracté Temprunt sollicité par la Compagnie chinoise dont le taotai Cheng avait été nommé le directeur. C'est le 9 janvier 4897, après réception et examen de mes rapports détaillés sur la combinaison proposée, que M. Hanotaux me fit savoir que les financiers français acceptaient en principe d'étudier avec les financiers belges la suggestion qui leur était soumise. Le gouverneur de la Société générale de Belgique, M. le baron Baeyens, s'était mis, à cet effet, en relations avec le président de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Tous deux offraient d'envoyer à Shanghai des délégués qui seraient chargés d'examiner et de régler avec le taotai Cheng les conditions financières de l'emprunt et les clauses industrielles du contrat à conclure pour la construction et l'exploitation de la ligne. M. Hanotaux ajoutait qu'avec l'assentiment des financiers français et belges il avait cru devoir tenir la Banque Russo-Chinoise au courant de la transaction projetée.

La méthode et procédure ainsi proposée, très conforme assurément aux habitudes circonspectes et prudentes de nos établissements financiers, avait l'inconvénient d'être lente, en raison de la distance entre la Chine et l'Europe, et de mettre à l'épreuve la patience du taotai Cheng qui, pour complaire à ses maîtres et pour répondre à la volonté du gouvernement de Pékin, avait hâte de conclure et de prouver qu'il était en mesure d'exécuter le programme approuvé par l'Empereur. Il y avait, d'ailleurs, à craindre les intrigues et manœuvres de nos compétiteurs qui ne manqueraient pas de mettre à profit les délais et retards de notre procédure pour essayer de se substituer à nous et d'enlever plus rapidement la concession désirée. Le

baron de Vinck et le nouveau consul de Belgique a Hankeou, M. Francqui, officier de l'armée belge, que la confiance du roi Léopold II avait spécialement désigné pour ce poste, réclamaient avec instance une réponse plus catégorique et plus prompte. Le roi Léopold lui-même, qui sentait le vent venir dans ses voiles, craignait de voir compromettre par trop de lenteurs le succès d'une négociation dont il attendait de si brillants et féconds résultats. Le taotai Cheng, de son côté, insistait auprès du baron de Vinck pour que, dès maintenant, et sans qu'il y eût à attendre les délégués annoncés, un contrat provisoire pût être conclu entre le consul de Belgique et lui.

Les financiers belges et français ayant toutefois fait observer que les conseils de leurs établissements ne leur permettaient pas de conclure sans que leurs délégués eussent été à même de conférer et de négocier avec le taotai Cheng, celui-ci, assuré par le baron de Vinck de la bonne volonté et du désir de ôonclure des financiers de son pays, se résigna à accepter la procédure proposée et ^à attendre la venue des délégués. Tous ces pourparlers préliminaires avaient dû, pour les besoins de la cause et par précaution, être conduits exclusivement entre le taotai Cheng et le baron de Vinck. Il était entendu que je ne devais pas paraître et qu'aucun indice ne devait prématurément révéler l'entente intervenue entre la Belgique et la France. Le baron de Vinck avait, d'ailleurs, grand soin de ne faire aucune démarche sans s'être au préalable consulté avec moi. J'ajoute que c'était notre consul général à Tien-tsin qui remplissait par intérim les fonctions de consul de Belgique dans ce port, que c'était de même par l'entremise de notre consulat général à Shanghai que le baron de Vinck correspondait avec son

consul à Han-keou et qu'enfin c'était un interprète de la Légation de France à Pékin, M. Leduc, qui servait d'interprète au baron de Vinck dans ses entretiens avec le Tsong-li ya-men et surtout avec Li Hong-tchang. Li Hong-tchang, informé^ je suppose, par la Banque Russo- Chinoise, et assez pénétrant, du reste, pour deviner luimême les dessous d'une entente secrète qui n'avait rien pour lui déplaire, fut l'âme et la cheville ouvrière de toute la négociation. Sans que le baron de Vinck ou moimême nous ayons eu à lui faire d'aveux ou de confidences expresses à ce sujet, il avait évidemment très vite saisi et compris, puisque je n'intervenais pas et que je laissais le baron de Vinck agir, que nous étions d'intelligence. La pensée que, dans cette affaire, la Belgique était d'accord avec la France et la Russie ne pouvait que le satisfaire et lui donner confiance, étant conforme à la ligne générale de politique qu'il avait lui-même adoptée et qui lui paraissait être la seule à laquelle la Chine dût se tenir. C'est Li Hong-tchang qui, dans cette importante négociation comme dans toutes celles que le gouvernement chinois eut alors à suivre, a pris les responsabilités, a conseillé et dicté les décisions, a été, en somme, le vrai ministre et chancelier de l'Empire. Sans lui, rien n'eût été possible. Plus d'une fois, au cours des longs pourparlers qui se poursuivirent entre lui et le baron de Vinck, lil me laissa entendre, ne fût-ce qu'à des silences ou à de significatifs mouvements de paupières, parfois aussi à certaines interrogations malicieuses, qu'il était parfaitement au courant de tout, qu'il approuvait tout et qu'il était, lui aussi, d'intelligence avec nous et avec la résolution que la France et la Belgique avaient prise d'agir en collaboration et de concert.

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