LIVRE III
Le secret cependant fut bien gardé. A Pékin, les entretiens entre le baron de Vinck et Li Hong-tchang avaient lieu, non au Tsong-li ya-men, mais au temple où l'ex- Vice-Roi avait fixé sa résidence. A Han-keou, la négociation se poursuivait entre le consul de Belgique et le taotai Cheng. Les consuls de France à Shanghai et à llan-keou, qui étaient naturellement dans la confidence, avaient Tordre de garder la plus absolue réserve et discrétion. Cheng avait, dans Tintervalle, au commencement de la nouvelle année chinoise, vu ajouter à sa direction de la Compagnie générale de la ligne Lou-keou-k'iao à Hankeou, celle de la ligne de Tien-tsin à Chan-hai-kouan, celle de la ligne en construction de Tien-tsin à Pékin, celle de la ligne projetée de Wou-song à Shanghai. Il avait, en outre, la surintendance et direction des Forges de Hanyang où devait être construite une partie du matériel des nouvelles lignes, et la direction de la Banque Impériale, dont il espérait faire la Banque des chemins de fer et où avaient été versés les 13 millions de taëls représentant la contribution de l'État, ainsi que des deux commissaires des ports du Nord et du Sud à la construction de la ligne de Lou-keou-k'iao à Han-keou. Il devenait ainsi, par l'accumulation dans ses mains de tant de directions et de responsabilités, une sorte de Jay Gould ou de Vanderbildt de la Chine.
Lorsque les délégués belges, MM, Masy, Rizzardi et de Borchgrave, et le délégué français, M. d'Orival, arrivèrent à Shanghai le 17 avril, ils étaient sans pouvoirs spéciaux pour négocier et conclure. Ils étaient avant tout des ingénieurs, représentants des industriels des deux pays, chargés d'examiner le tracé de la future ligne, et leur intention était, en effet, de se livrer sur place, entre Han-
keou et Pékin, aux études préliminaires du terrain. S'ils •eussent procédé ainsi, le taotai Cheng et le vice-roi Tchang Tche-tong, qui les avaient attendus jusqu'ici avec une patience méritoire, risquaient de se décourager et d'entrer en défiance. Il y avait urgence, après plus de trois mois d'attente, à continuer sans plus de retard les négociations nécessaires et à ne pas fournir au taotai Cheng la tentation de s'adresser à d'autres, aux représentants des syndicats américain, allemand, anglais, qui assiégeaient sa porte. C'est ce que mon collègue de Belgique et moi nous nous attachâmes à faire comprendre à nos gouvernements, en insistant par télégramme pour <}ue les délégués reçussent par la voie télégraphique les pouvoirs leur permettant de conclure avec le taotai «Cheng un premier contrat, du moins provisoire. Nos :gouvernements comprirent les raisons que nous faisions Taloir. Les délégués reçurent les pouvoirs nécessaires et tse rendirent à Han-keou dans les derniers jours d'avril pour aborder aussitôt les négociations requises.
L'atmosphère de Han-keou. dans l'attente, était devenue peu à peu plus fiévreuse. Les agents financiers, les intermédiaires, les journalistes qu'avaient attirés les bruits répandus sur les projets attribués au taotai Cheng, se livraient aux appréciations, aux commentaires les plus passionnés. Des surprises de surenchère étaient à «raindre. Le taotai Cheng opposait lui-même, à la façon ■chinoise, les compétiteurs les uns aux autres pour s'assurer des conditions plus favorables. Le nouveau consul de Belgique, M. Francqui, récemment arrivé à son poste, et peu habitué encore aui procédés des fonctionnaires chinois, s'inquiéta, et les délégués s'inquiétèrent avec lui, des rivalités qui leur étaient suscitées. Le baron de