LIVRE III
Vinck, préoccupé lui-même des rumeurs dont l'écho lui parvenait, et de premières indiscrétions répandues dans les Légations d'Angleterre, d'Allemagne, des États-Unis, pressait M. Francqui et les délégués de conclure. C'est ainsi que, pour ne pas laisser l'occasion leur échapper, et dans la crainte d'être prévenus, les délégués se décidèrent à signer, le dO mai (1), avec le taotai Gheng un contrat provisoire dans lequel, prenant sur eux de modifier au dernier moment les conditions d'abord convenues, ils acceptèrent le taux d'intérêt de 4 pour 400 au lieu de 5, tandis que, par compensation, le prix d'émission était abaissé de 92 à 90, et que de notables avantages industriels étaient assurés au pays où serait contracté l'emprunt.
A peine le contrat était-il signé que les Légations d'Angleterre, d'Allemagne et des États-Unis s'émurent et crurent devoir élever des protestations contre un acte qu'elles prétendaient considérer comme contraire au principe de la porte ouverte et du traitement de la nation la plus favorisée. Le ministre d'Allemagne, qui avait été in extremis informé de l'entente secrète intervenue entre les gouvernements belge et français, ainsi qu'entre les industriels et les financiers des deux pays, alla porter ses doléances jusqu'au prince Kong, à qui il dénonça le danger que faisait courir à la Chine la participation occulte de la France et, vraisemblablement, de la Russie, à une entreprise que le gouvernement chinois avait entendu ne concéder qu'à une nation neutre.
Le Tsong-li ya-men et surtout Li Hong-tchang ne se
(1) Le traité ne fut, à vrai dire, que paraphé le 10 mai, la signature proprement dite eut lieu le 27 du même mois, après approbation et ratification par décret impérial.
laissèrent pas intimider par une opposition qu'ils avaient prévue. Li Hong-tchang y avait paré en faisant hâter la consécration, par décret impérial, du contrat du dO mai. J'avais, de mon côté, ne jugeant pas encore le moment venu de me découvrir moi-même, prié le chargé d'affaires de Russie, M. Pawlow, d'intervenir auprès de Li flongtchang pour le rassurer, s'il en était besoin, contre la manœuvre des Légations protestataires. Li Hong-tchang^ qui savait déjà m petto à quoi s'en tenir sur le fond des choses, répondit aux Légations d'Angleterre, d'Allemagne et des États-Unis, que le contrat signé entre les délégués belges et le taotai Cheng ne contrevenait en rien aux droits des autres puissances et aux stipulations des traités, qu'au reste ce contrat avait déjà reçu l'approbation impériale et ne pouvait être contesté. Le baron de Vinck, d'autre part, prit acte officiellement auprès du Tsong-li ya-men de Parrangement conclu entre les délégués belges et le taotai Cheng, de façon à prévenir toute protestation nouvelle. Li Hong-tchang se borna à le prier de télégraphier à son gouvernement pour que le contrat provisoire fût aussitôt que possible transformé en instrument définitif.
Les délégués belges d'ordre plus spécialement financier, et qui avaient été investis des véritables pouvoirs pour négocier et signer le contrat définitif, MM. Dufourny et Walin, arrivèrent à Shanghai dans les derniers jours de mai. Avant d'aller rejoindre le taotai Cheng qui les attendait à Han-keou, et tandis que MM. Masy, Rizzardi, de Borchgrave et d'Orival faisaient une première étude sommaire de la ligne entre Han-keou et Lou-keou-k'iao, MM. Dufourny et Walin crurent devoir monter à Pékin pour conférer avec le baron de Vinck et avec moi. Ils