‹ Ma mission en PrusseChapitre 3 sur 10 · TRAITÉ D’ALLIANCE OFFENSIVE ET DÉFENSIVE · texte numérisé non relu

TRAITÉ D’ALLIANCE OFFENSIVE ET DÉFENSIVE

II est évident que les succès de la Prusse en 1866 ont été dus non-seulement à la puissance de son armement, mais aussi au traité conclu avec l’Italie. Quels ont été les véritables négociateurs de cet acte, et l’ambassadeur de France en Prusse ne devrait-il pas en revendiquer la paternité? Voilà ce que l’on a insinué, ce qu’un journal, sans toutefois l’affirmer, a donné lieu de 'supposer, en me mettant en quelque sorte en demeure de m’expliquer ('L

Je m’explique, et je publie ci-après tout ce que

(') Le Français, dans son numéro du 9 janvier 1871.

L’auteur de l'article m’attribue, en ce qui concerne l’Italie, des opinions qu’il serait superflu de discuter ici. Je me persuade qu’il sera disposé à changer d’avis, quand il aura pris connaissance de ma dépêche du 5 janvier 1868, qu’il trouvera plus loin.

ma correspondance avec le ministre des affaires étrangères contient d’essentiel au sujet de ee grave incident, me réservant d’ajouter ensuite quelques courtes observations :

Berlin, le II Janvier 1866.

Monsieur le ministre ,

Le roi Guillaume a résolu d’envoyer le collier de son ordre de l’Aigle noir au roi Victor-Emmanuel. M. d’Usedom a été chargé hier par le télégraphe d’en informer M. le général La Marmora. Cette détermination a été suggérée au Roi par le président du conseil. Poursuivant la tâche qu’il s’est imposée d’exercer à Vienne une action plus ou moins efficace par des procédés autres que ceux de la cordialité, M. de Bismarck conseille déjà depuis plusieurs mois à son souverain de donner ce témoignage spontané de bonne amitié au roi d’Italie. Ses efforts étaient jusqu’à présent restés infructueux ; le Roi jugeait utile d’attendre une occasion , ou un moment plus opportun ; d’autre part, il lui semblait peu convenable, quand l’Autriche , par l’arrangement de Gastein , venait à peine de manifester son intention d’entretenir de bonnes relations avec la cour de Berlin, de prendre, sans cause apparente, l’initiative d’une démarche qui devait nécessairement être considérée à Vienne comme un acte bien plus désobligeant encore pour la cour impériale que gracieux pour le gouvernement italien. La conclusion du traité de commerce récemment signé

ALLIANCE ENTRE LA PRÜSSE ET L’ITALIE. 69 entre l’Italie et le Zollverein, a fourni à M. de Bismarck le moyen de décider le Roi à prendre, sans plus de retard, la résolution que j’ai l’honneur de vous annoncer....

Veuillez, etc.

Berlin, le li février 1866.

DÉPÊCHE

Monsieur le ministre,

Appréciant cette situation nouvelle

(l’état des rapports existants entre les grandes cours germaniques) , le président du conseil , sans aller au fond des choses, ni toucher ouvertement à des éventualités que je n’ai pas cherché à pressentir, m’a donné à entendre que 1e cabinet de Berlin juge luimême que la conduite de l’Autriche n’est pas de nature à justifier, quant à présent, de la part de la Prusse , des manifestations plus énergiques. La Prusse, selon lui, doit, dans l’état actuel des choses, se borner à défendre partout ses intérêts, sans plus s’enquérir de ceux de la cour impériale, et chercher à se créer avec d’autres puissances des relations et une communauté de vues auxquelles elle peut aisément se prêter, du moment où elle n’en est pas empêchée par les liens qui l’unissaient à l’Autriche. Ayant rencontré le nom de l’Italie, il s’y est arrêté, pour m’apprendre que, suivant ce que lui mandait M. d’Usedom, le cabinet de Florence inclinait visiblement à chercher, dans un rapprochement avec celui de Vienne, la so-

lutioii de la question de Venise. Je lui ai fait remarquer qu’on ne saurait assurément l’en blâ mer, quel que fût le sacrifice pécuniaire dont il payerait ce résultat, dût-il être de cinq cents millions de francs. La guerre, m’a répondu le président du conseil, ne lui en coûterait pas deux cents, et ne laisserait pas pendantes des difficultés de frontières que la paix est impuissante à résoudre entre ces deux puissances....

Veuillez, etc.

Berlin, le 11 mars 1866.

PAnTICUUKRK.

M. de Bismarck m’a donné connaissance d’uii rapport de M. de Bernstorff, adressé au Roi , et dans lequel cet ambassadeur , après avoir affirmé que l’Angleterre verrait avec le plus vif mécontentement une rupture entre les deux grandes cours allemandes, recommande, en termes pressants, d’éviter une guerre dans laquelle la Prusse serait exposée à rencontrer la malveillance de toutes les grandes puissances , sans en excepter la France , ajoutant que tel est l’avis de tous les hommes politiques à Londres. C’est en ce sens que serait, suivant M. de Bismarck, également conçue la correspondance du ministre du Roi à Saint-Pétersbourg, le comte de Redcrn , frère du grand maréchal , et qui a deux filles mariées en Autriche. De son côté, M. d’Usedom écrirait de Florence que des informations récentes le portent à croire que nous serions mal disposés pour

la Prusse, et il se fonde surtout sur les efforts que nous ferions, en ce moment même, pour détourner le gouvernement italien de l’intention où il serait de prendre des arrangements éventuels avec le cabinet de Berlin

Berlin, le 14 mars 1866.

DÉPÊCHE

Monsieur le ministre,

On annonce la prochaine arrivée d’un

officier général italien , le général Govone , qui viendrait à Berlin, chargé d’une mission importante; cette nouvelle, qui aurait été divulguée, dit-on, par une indiscrétion du maréchal de Wrangel, a causé une certaine émotion. Si elle se confirmait, on ne manquerait pas de croire que la Prus.se et l’Italie négocient un traité d’alliance offensive et défensive en prévision d’une guerre prochaine, et je n’ai pas besoin de vous dire à quel point cet incident éveille déjàl’attention publique et celle de mes collègues allemands.

Veuillez, etc.

Berlin, le 16 mars 1866.

DÉPÊCHE

M. le général Govone est arrivé

avant-hier à Berlin. Suivant M. le comte de Bismarck

et M. le ministre d’Italie, il serait charge d’une mission militaire , et son voyage aurait exclusivement pour objet d’étudier les perfectionnements apportés aux armes de guerre.

Veuillez, etc.

Berlin, le 18 mars 1866.

FSRTICCLIÈRE.

Monsieur le ministre ,

Je vous ai écrit, en vous annonçant l’arrivée du général Govone, que, suivant M. de Bismarck et M. le ministre d’Italie, cet envoyé du cabinet de Florence, venu directement par la Suisse, était uniquement chargé d’étudier l’état militaire de la Prusse. Oubliant sans doute ce qu’il m’avait dit dans ce sens, M. de Bismarck m’a appris hier que le général Govone était autorisé à entrer en arrangements avec le gouvernement prussien. Les communications qu’il a faites au président du conseil portent en substance : Que l’Italie n’est pressée de conclure aucun accord , c’est-à-dire qu’elle entend se réserver sa liberté d’action , mais qu’elle était prête cependant , si tel était l’avis du roi de Prusse , à conclure avec elle un traité dont l’objet serait déterminé, et l’exécution fixée à une date prochaine. M. de Bismarck lui a répondu que la Prusse n’était pas encore en mesure de négocier sur cette double base. L’état de ses rapports avec l’Autriche ne s’est pas encore suffisamment aggravé , et le gouver-

nement prussien est tenu de faire ressortir plus complètement l’obligation de recourir à l’emploi de la force , avant de contracter l’engagement de faire la guerre et de la déclarer à date fixe. Il est, d’autre part, obligé d’aviser préalablement à ses relations avec les Etats secondaires de l’Allemagne, ce dont il s’occupe en ce moment, mais il ne pourra adopter des résolutions définitives et engager sa parole que quand il aura pourvu à ces diverses nécessités; en d’autres termes, la Prusse désirerait se lier avec l’Itabe , mais à titre purement éventuel pour le moment. De part et d’autre, cependant, on semble ne pas avoir renoncé à continuer ces pourparlers. Dans une seconde entrevue , on s’est communiqué l’état des forces dont chacune des deux parties serait en mesure de disposer , le cas échéant.

Je vous ai annoncé que le général de Moltke avait fait viser son passe-port pour Nice. M. de Bismarck se demande , depuis qu’il a reçu les communications de l’envoyé d’Italie , s’il convient que l’envoyé de la Prusse effectue ou ajourne son départ; il se proposait hier de prendre à ce sujet les ordres du Roi, mais il m’a paru disposé à attendre que le général Govone se fût plus complètement expliqué, ou qu’il eût sollicité de nouvelles instructions de son gouvernement, avant de décider lui-méme à quel moment il était opportun de donner suite à la mission du général de Moltke.

La légation d’Italie observe avec moi une réserve absolue. Je ne sais si je dois le regretter. Les confidences de M. de Bismarck , que je ne puis cependant

décliner, me placent déjà dans une situation sufEsam-

inent délicate

Veuillez, etc.

Berlin, le 21 mars 1866.

DÉpftcHt.

Monsieur le ministre ,

Le général Govone, dont je

vous ai annoncé l’arrivée à Berlin, a eu plusieurs conférences avec M. le comte de Bismarck , et j’apprends qu’il aura l’honneur d’étre reçu aujourd’hui par le Uni en audience j)articulière. .Te n’ai pas besoin d’ajouter que la présence de cet officier général , et ses entrevues avec le président du conseil, donnent lieu à des suppositions qui préoccupent au plus haut point la légation d’Autriche et les ministres des autres cqurs allemandes.

Veuillez, etc.

Berlin, le 27 mars 1866.

IMKTICUUÈnK.

Monsieur le ministre ,

(M. de Bismarck) m’a entretenu de ses pourparlers avec le général Govone et le ministre d’Italie, qui, à son grand déplaisir, n’ont encore fait aucun progrès sérieux. Voici où en seraient les choses, et je suis d’autant mieux en état de vous

ALLIANCE ENTRE LA PRUSSE ET L’ITALIE. 75 en rendre compte, que M. de Barrai, ministre d’Italie, s’est enjjn décidé, de son côté, à ne pas me cacher entièrement ses démarches et les intentions de son gouvernement.

Vous connaissez les premières explications qu’ont échangées M. le général Govone et le comte de Bismarck. L’envoyé italien proposait un traité stipulant la guerre à date certaine, et en quelque sorte immédiate; M. de Bismarck lui répondait qu’il ne savait pas encore si la Prusse pourrait faire la guerre à l’Autriche, et moins encore à quel moment elle pourrait être déclarée ; qu’il ne j)Ouvait donc contracter que des engagements éventuels. Los deux plénipotentiaires SC sont tenus respectivement sur ce terrain; en réalité, ils se défiaient et ils se défient encore l’un de l’autre. On craint à Florence que, se trouvant en possession d’un acte qui mettrait en quelque sorte toutes les forces de l’Italie à sa disposition , la Prusse n’en fasse connaître les dispositions à Vienne, et ne détermine le cabinet autrichien , en l’intimidant, il lui faire pacifiquement les concessions qu’elle convoite. A Berlin, on craint que l’Italie, si on s’engage à négocier sur ces bases , n’en informe directement l’Autriche avant de rien conclure, et n’essaye ainsi d’en obtenir l’abandon de la Vénétie, moyennant une compensation pécuniaire. Il me parait évident que ces appréhensions ont porté les négociateurs à se tenir si bien sur leurs gardes, qu’ils n’ont réussi, pendant les premiers jours, à s’entendre sur aucun point. M. Govone en était venu à observer une certaine abstention , qui ne s’accommode guère avec l’impa-

7(i MA MISSION EN PKUSSE.

tience naturelle à M. de Bismarck, quand celui-ci a modifie son lanyaye et proposé de conclure un traité portant, en substance, quel’Italie s’engageaità participera la guerre, si elle venait à éclater entre la Prusse et l’Autriche dans le délai de trois mois. Ce terme relativement court a paru au négociateur italien se concilier avec ses instructions , et lui permettre de se prêter à la proposition de M. de Bismarck, après avoir communiqué avec, son gouvernement par le télégraphe; il a donc demandé au président du conseil de libeller le projet de convention et de lui en remettre copie, pour qu’il j)ût en faire connaître le texte à son gouvernement avant de passer outre. M. de Bismarck, de son côté, aurait voulu procéder à la signature, sans autre référence, craignant toujours qu’on ne soumit l’acte à Vienne avant de le rapporter à Berlin, et hier encore il n’avait rien remis au général Govone. S’en expliquant avec moi, il regrettait d’avoir retenu le général de MoltkeP^, bien que sa présence à Berlin soit fort utile à la veille d’une mobilisation de l’armée, attendu la part active qu’il a prise aux mesures préparatoires en sa qualité de chef de l’état-major général ; et le président du conseil se demandait s’il n’était pas préférable d’arrêter tout ici, et de le faire partir sans plus de retard , avec les propositions de la

(') On avait, en effet, annoncé le départ pour l’Italie de cet officier général, qui, devant prendre la voie de France, avait même fait viser son passe-port à l’ambassade. J’avais consigné cette circonstance, le 16 mars, dans une lettre particulière.

alliance entre la PRUSSE ET L’ITALIE. 77 Prusse et muni des pouvoirs nécessaires, ou de lui substituer un autre officier. Tel était hier’, suivant ce qui me revient, l’état des négociations. M. le ministre d’Italie avait cependant demandé un entretien au comte de Bismarck , et je suppose qu’ils se sont vus aujourd’hui

Le ministre des affaires étrangères à F ambassadeur de France en Prusse.

, Paris, le 31 mars 1866.

PARTICDLIKRE ET CONFIDENTIELLE.

Mon cher Monsieur Benedetti,

J’ai lu avec un grand intérêt les lettres particulières que vous m’avez adressées dans le courant de ce mois. Je vous en exprime tous mes remerciments. Si je les ai reçues sans y répondre immédiatement, c’est que je n’avais rien à modifier aux instructions que je vous ai tracées à différentes reprises. Nous sommes toujours dans les mêmes dispositions. Tout en reconnaissant la gravité de la nouvelle crise à laquelle nous assistons, nous ne voyons point dans le différend , tel qu’il se présente aujourd’hui , de motif suffisant pour nous départir de notre attitude de neutralité. Nous nous en sommes expliqués en toute franchise avec la cour de Prusse. Lorsque nous avons été interrogés par le cabinet de Vienne, nous lui avons aussi déclaré fermement que nous voulions

rester neutres, bien qu’il nous eût fait observer que notre neutralité était plus favorable pour la Prusse que pour l’Autriche. Nous attendrons donc le conflit armé, s’il doit éclater, dans l’attitude où nous sommes actuellement. Le Roi lui-même a bien voulu reconnaître avec vous que les circonstances présentes n’offraient point les bases de l’accord que Sa Majesté désire. La marche des événements nous fixera sur la nature et lu portée des intérêts qui se trouveront engagés, et l’extension que prendra la guerre, aussi bien que les questions qu’elle soulèvera, détermineront alors les éléments de l’entente qui pourra intervenir entre la Prusse et nous.

Quant aux négociations que le cabinet de Berlin a ouvertes avec l’Italie, je puis vous donner l’assurance qu’il n’y a rien de fondé dans ce qui a été rapporté à M. de Bismarck, au sujet d’une intervention de notre part auju'ès du cabinet de Florence. Notre position à l’égard de l’Italio, dans cette circonstance, est dominée par deux considérations importantes. D’une part, à l’époque des conférences de Varsovie, nous avons, ainsi que vous le savez, déclaré aux Italiens que, s’ils SC faisaient les agresseurs en Vénétie, ils agiraient à leurs risques et périls. Nous ne pouvions pas les encourager à se prêter aux ouvertures de la Prusse sans engager très-gravement notre responsabilité. D’autre part , nous n’avons pas pensé non plus que nous dussions prendre surnous d’apporter aucun obstacle à l’accomplissement des destinées de l’Italie,

. en la détournant de combinaisons qu’il lui appartient

d’apprécier dans l’entière liberté de son jugement. C’est en ce sens que je me suis exprimé avec M. Nigra, Voilà toute la vérité sur notre manière de voir. J’approuve d’ailleurs complètement votre attitude et votre langage, et je vous saurai beaucoup de gré de continuer à me tenir aussi bien informé de tous les détails de cette crise.

Veuillez, etc.

Signé : Dbocin de Lhdys.

Berlin, le 3 avril 1866.

pauticulière.

Monsieur le ministre.

J’ai reçu hier soir la lettre particulière que vous avez eu la bonté de m’écrire le 31 mars, et je vous en suis d’autant plus reconnaissant, qu’elle est arrivée fort à propos pour me convaincre que je ne me suis pas trop avancé dans un entretien dont j’ai à vous rendre compte. Hier, M. de Bismarck m’ayant fait prier d’aller le trouver, m’a communiqué un télégramme de M. d’Usedom annonçant que le prince Napoléon, après avoir vu le roi Victor-Emmanuel à Turin, était arrivé à Florence, et que la plupart des ministres italiens, après avoir été reçus par Son Altesse Impériale, étaient soudainement partis pour aller eux-mêmes à Turin assister à un conseil sous la présidence du Roi; que de ces incidents on concluait que le prince était chargé d’une mission dont l’objet serait la solution de la question vénitienne, au moyen d’un accord direct

entre l’Italie et l’Autriche. En me faisant part de ces informations, M. de Bismarck m’a fait remarquer qu’il ne s’y serait pas arrêté, si l’attitude du gouvernement italien et de ses agents ne lui inspirait une certaine défiance. Il m’a rappelé que le généralGovone a été envoyé à Berlin sans qu’on en ait exprimé le désir à Florence, qu’il s’est annoncé comme étant autorisé à négocier, et qu’il s’est borné à écouter les ouvertures qui lui ont été faites, déclarant, après coup, qu’il n’avait pas été muni des pouvoirs nécessaires pour signer un acte quelconque. M. de Bismarck a noté que le comte de Barrai, se substituant en quelque sorte à cet envoyé dans le cours des négociations, a accepté un projet de traité dont il a soumis depuis plusieurs jours le texte à son gouvernement, qui s’est borné jusqu’à présent à faire savoir qu’il en acceptait les clauses en principe. Ces circonstances lui donnant lieu de penser que le cabinet de Florence poursuit plus d’un dessein à la fois, M. de Bismarck m’a demandé ce qu’il devait croire des conjectures de M. d’Usedom.

J’ai répondu au présidentdu conseil que je ne possédais aucun renseignement de nature à me permettre de répondre à la question qu’il me posait ; que le gouvernement de l’Empereur, cependant, ayantdécidé d’observer la plus stricte neutralité, je ne pouvais présumer qu’il employât ses soins h détourner le gouvernement italien d’une résolution pour laquelle le cabinet de Florence n’avait à prendre conseil que de lui-méme, et que je serais surpris, dans tous les cas.

s’il avait fait choix du prince Najiolcon pour tenter un rapprochement entre l’Italie üt l’Autriche.

Je n’ai pas insisté, cependant ; mais je ne me félicite pas moins de trouver dans votre lettre l’assurance que mes observations répondaient jileinemeut aux vues

du gouvernement de l’Empereur

Veuillez, etc.

Le 6 avril, je mandais par le télégraphe que les plénipotentiaires italiens avaient reçu leurs pleins pouvoirs avec l’autorisation de signer le traité. Dans une lettre du même jour, pour confirmer cet avis , et en me référant à des informations du même ordre que j’avais transmises antérieurement, j’ajoutais :

Les représentants de la Prusse

en Angleterre, en Russie et même eu France, continuent à sonner l’alarme, prétendant <jue le danger est à Paris. M. de Bernstorff y met une insistance qui mécontente au plus haut degré le président du conseil. M. de Goltz écrit que l’irritation des hommes d’affaires est extrême, et (pi’ils blâment hautement la conduite du cabinet de Berlin.

Ce qui montre clairement que le gouvernement français était loin d’encourager les tendances de la Prusse, et qu’il n’avait engagé sa liberté d’action à un titre quelconque.

Que résulte-t-il de ces divers extraits de ma correspondance? En premier lieu, que j’ai eu soin, avant comme pendant la négociation, d’instruire le gouvernement de tous les incidents propres à diriger son attention sur les rapports existants ou éventuels entre la Prusse et l’Italie; que j’ai annonce , à l’avance , l’arrivée du négociateur de l’Italie à Berlin ; que, jugeant puérile la prétention, exprimée devant moi , de réduire sa mission à une simple étude militaire, je me suis employé et j’ai réussi à être exactement renseigné et à informer non moins exactement, en temps opportun et tandis que les négociations étaient encore pendantes, le ministère des affaires étrangères ;• que je suis parvenu à obtenir mes renseignements de M. de Bismarck d’abord, et à pouvoir les contrôler ensuite auprès de la légation d’Italie. Si je ne rapporte aucun de mes entretiens avec M. le général Govone, c’est que l’envoyé du cabinet de Florence, et je l’ai consigné dans mes dépêches, n’a jamais consenti, malgré les efforts que j’ai faits dans ce but, à s’expliquer avec moi sur le véritable objet de ses démarches. Je n’ai donc pris aucune part à ces négociations. Devais-je faire plus, et en l’absence de toute instruction nouvelle, prendre sur moi d’entraver l’accord qui s’établissait entre les plénipotentiaires de la Prusse et de l’Italie? Que

l’on consulte les dates , et l’on sera convaincu que dès le 18 mars, ou trois semaines avant la conclusion du treiité, qui n’a été signé que le 6 avril, j’avais mis le ministère au courant des choses , que j’ai continué à ne lui laisser rien ignorer, et que dans sa lettre du 31 mars le ministre, par les explications mêmes qu’il voulut bien me donner, maintint, sans rien y modifier, les directions générales dont j’étais tenu de faire la règle absolue de ma conduite , et qui me prescrivaient de me borner uniquement à observer et à rendre compte. J’ai déjà dit que je ne possède pas copie des dépêches officielles qui m’étaient adressées par le ministère , mais je ne crois pas me tromper en affirmant que celles du mois de mars 1866 ne renferment aucune recommandation dont j'aurais pu tirer prétexte pour sortir démon abstention. L’eussé-je d’ailleurs essayé en mon nom personnel, et sans appuyer mes paroles d’un ordre ou même d’une invitation de mon gouvernement, que j’aurais dérogé en pure perte à mes instructions. On l’a vu, et on le verra mieux encore plus loin , au moment où les cabinets de Berlin et de Florence ont cherché à se concerter, les amours-propres étaient engagés; les positions prises en Prusse et en Autriche autant qu’en Italie, et de simples observations n’auraient certes pas détourné les gouvernements des desseins

qu’ils méditaient. Mes devoirs les plus impérieux me commandaient au contraire de me conformer strictement aux intentions de mon {gouvernement , qui ne voyait pas dans ce conflit, tel qu’il se présentait à ce moment, de motif suffisant pour se départir de son attitude de neutralité. Pouvais-je dès lors m’engager à Berlin dans une autre voie? Je n’étais pas cependant sans inquiétude. Mis par M. de Bismarck dans l’oblifjation de rectifier les avis que le ministre de Prusse lui transmettait dè Florence, durant les derniers jours de mars, sur des démarclies que nous aurions tentées pour combiner un rapprochement entre les gouvernements d’Italie et d’Autriche, je l’ai fait avec circonspection, et je ne me suis senti complètement couvert qu’après avoir reçu la lettre de M. Drouyn de Lliuys. C’est ce qu’atteste la réponse que j’y ai faite le 3 avril , et j’appelle sur ce dernier incident toute l’attention du lecteur.

Et maintenant, je m’adresse à la loyauté du public mieux informé : était-on fondé à prétendre que l’ambassadeur de France à Berlin avait pris part aux négociations ouvertes entre l’Italie et la Prusse? Ceux qui l’ont donné à entendre, sans étayer cette conjecture d’aucune information plausible, n’ont-ils pas excédé les limites d’une saine et juste critique, et faut-il que dans tous les rangs on cherche.

SOUS des formes diverses, à expliquer nos revers par la trahison? N’est-ce pas en effet prétendre qu’un agent diplomatique a trahi à la fois l’honneur et son pays, que de laisser croire qu’il a contribué, sans y avoir été invité, à la conclusion d’un traité élaboré dans un intérêt étranger? Démontrcz-le, si le fait est certain , et vous aurez accompli l’aclc d’un bon citoyen; mais, si rien ne le prouve, ne l’insinuez pas prématurément , car il en reste toujours quelque chose.

On a vu quel était l’état des choses à la fin de mars. M. de Bismarck avait remporté un véritable succès ; de part et d’autre on avait fait un premier pas dans la voie des armements. Ne pouvant se méprendre sur les dangers qu’il était déjà facile de prévoir, l’Autriche fit un effort vigoureux pour les conjurer. Dès le 26 mars, son représentant à Berlin fut chargé de donner des explications verbales, et le 1" avril il remettait à M. de Bismarck une communication écrite, datée de la veille, tendant à démontrer que le gouvernement impérial avait été conduit à prendre quelques dispositions militaires en Bohême, uniquement par les troubles qui avaient éclaté dans cette province, mais qu’il ne pouvait être soupçonné de nourrir une pensée d’agression contre l’un de ses confédérés

(0 Dépêches des 26 mars et 1" avril 1866, n”* 49 et 54.

Sur l’interpellalion du cabinet de Berlin, les États secondaires, de leur c6té, furent à peu près unanimes à déclarer qu’aux termes de l’article IX du pacte fédéral le conflit devait être porté devant la Diète à Fraucfort: c’était prendre parti jiour l’AutricIic

A cette double dcmarclie, M. de Bismarck répondit, le 4 avril, au cabinet de Vienne que les intentions contre lesquelles il croyait devoir protester lui avaient été prêtées par suite des préparatifs qu’i! avait ordonnés ; que la Prusse jirenait acte de ■ ces déclarations, en donnant l’assurance que, de son côté, elle n’avait jamais eu la pensée de prendre l’initiative d’un acte de {fiierre. J’en informais le même jour M. Drouyn de Lliuys, en ajoutant:

An iniiiistère des affaires étrangères, on

n’admet pas (|ue cet échange d’assurances ])acifiques ait modifié la situation des choses, ni l’état des rapj)orts existants entre les deux grandes cours germaniques. On soutient, au contraire, que l’Autriche continue et développe .ses armements, qu’on a donné à Vienne l’ordre d’acheter les chevaux nécessaires à quatre régiments d’artillerie, que les hommes en congé sont, au moins en partie, rappelés sous les drapeaux ; à cet égard , on prétend posséder des informations certaines pour ce qui concerne les districts

(’) Dépêche du I" avril 18G6, n* 55.

limitrophes de la frontière prussienne; on raconte enfin qu’il arrive en Bohême de nouvelles troupes. De ces renseignements divers, on conclut que l’Autriche n’est pas de bonne foi dans .ses déclarations ; M. de Bismarck s’est exprimé fermement dans ce sens avec le ministre de et, en lui faisant re-

marquer à quel point , selon lui , les actes du cabinet de Vienne étaient en contradiction avec son langage, il a maintenu que la Prusse était placée dans 1a nécessité de pousser activement les dispositioi*s qu’elle a résolu de prendre pour mettre son territoire à l’abri d’un coup de main. On m’assure, en effet, bien qu’on ait prétendu le contraire, que les ordres donnés parle ministère de la guerre s’exécutent avec toute la célérité que ses agents peuvent y apporter P*

En même temps , et afin sans doute de jeter— entre les deux pays un nouvel élément de discorde, M. de Bismarck invitait le représentant de la Prusse à Francfort à demander une réunion extraordinaire de la Diète, dans laquelle il devait présenter un plan de réforme fédérale.

A ce sujet, j’écrivais le 3 avril :

Gomme je le prévoyais , le président du conseil , exécutant le programme qu’il s’est tracé , se dispose à saisir la Diète d’une motion pour la révision du pacte fédéral; il prépare, en ce moment, les instructions qu’il adressera à cet effet au ministre de Prusse

P) Dépêche du 4 avril 1866, n'ôT.

90 MA MISSION EN l’BUSSE.

à Francfort; elles lui prescriront de proposer, après en avoir développé les motifs , la réunion d’une assemblée composée de députés directement élus par la voie du suffrage universel, et proportionnellement à la population de chaque Etat, en convenant que les cours confédérées auront, durant la période électorale , à se concerter sur le programme qui devra être soumis à ses délibérations , ou qu'on lui abandonnera le soin de le fixer elle-même, si, au moment de sa convocation, les cours n’ont pu se mettre d’accord. M. de Bismarck est convenu avec moi qu’il n’a encore obtenu que l’assentiment général du Roi à un plan de cette nature ; qu’il devra lui en soumettre et lui en développer les détails, en lui portant les instructions destinées à son ministre à Francfort; mais s’il admet que le Roi puisse élever des objections sur des points de détail , il ne suppose pas qu’il veuille revenir sur une détermination qu’il a accueillie après en avoir reconnu la nécessité. Il m’était revenu que l’on avait élaboré au ministère des affaires étrangères le programme que la Prusse proposerait de soumettre à l’assemblée dont elle veut provoquer la réu nion, et ce programme consisterait à lui demander s’il n’y aurait pas lieu, dans l’intérêt général de l’Allemagne, de confier exclusivement à l’une des puissances confédérées :

1° La direction militaire;

2’ La représentation diplomatique ;

3' Les services consulaires ;

4° La protection des frontières et des cotes.

J’ai peine à croire que ce renseignement soit exact, et que M. de Bismarck, quelle que soit son audace , ose demander à l’Allemagne d’abdiquer volontairement entre les mains de la Prusse. D’autre part, il serait téméraire, sinon puéril, de supposer qu’une assemblée issue du suffrage universel ne se hâte de revendiquer d’autres pouvoirs que ceux dans les limites desquels on voudrait circonscrire ses délibérations. J’ai cru devoir néanmoins, sans rien révéler des informations qui m’étaient parvenues , faire observer au président du conseil que ses projets , s’ils pouvaient être agréés par les confédérés de la Prusse, créeraient un état de choses qui ne saurait manquer^ d’éveiller la sollicitude des puissances , et que je devais le rendre attentif à cette éventualité; que, pour ma part, je ne m’imaginais pas qu’on pût toucher à la situation respective des États allemands, et modifier, au profit de l’une ou de l’autre des grandes cours germaniques , le pacte fédéral , sans troubler | l’équilibre européen. J’ai tenu à lui présenter ces ( considérations, afin qu’il ne pût pas invoquer mon silence comme une sorte d’approbation qu’il viendrait à m’opposer dans le cas , peu probable d’ailleurs , oû il obtiendrait de la Diète des avantages qui ne se concilieraient pas avec nos intérêts. Il a reconnu la justesse de mes observations, et me rappelant les ouvertures que M. de Goltz a été chargé de vous faire, il a ajouté que le moment était venu pour lui de les renouveler, et pour nous, de nous expliquer sur les garanties que nous croirions devoir stipuler. Je lui ai

répondu que j’étais demeuré étran{;er à ces pourparlers , (]ue n’en connaissant que ce qu'il avait liien voulu m’en apprendre lui-même , je n’avais aucun éclaircissement à lui donner à ce sujet. .le lui ai fait remarquer, ilii reste, que son j>rojet ne me semblait pas devoir être favorablement accueilli à Francfort,^ et (ju’il serait vraisemblablement repoussé par l’unanimité de la Diète. «C’est une éventualité, lui ai-je dit, que vous devez avoir prévue, et je me permettrai de vous demander quelle résolution vous prendre* dans ce cas. — Notre j)rojet , m’a-t-il répondu, peut ^tre rejeté, mais il sera discuté; il aura l’assentiinent de l’ojjinion publitpie dans toute rAllema{;ne, et on ne voudra j)as le décliner par une jirocédure .sommaire ; il nous vaudra de modifier les dispositions des esprits et de les convaincre que la Prusse est l’unique puissance en mesure de satisfaire les aspirations nationales; s’il le faut, nous sortirons de la Diète, et nous prendrons conseil des circonstances. »

Ces aj)préciations ne me semblent pas sérieuses. Ou je me trompe, ou M. de Bismarck se nourrit d’illusions , s’il s’imagine que sa proposition aura la vertu de convertir le sentiment public en le ralliant à sa politique. Tel n’est pas, d’ailleurs, le but qu’il poursuit; son ambition a pour objet d’assurer à la Prusse une action prépondérante en Allemagne; et, comme il lui est démontré désormais que la guerre avec l’Autriche peut seule le conduire à ce résultat, il Ja veut , et il la poursuit à outrance contre les dispositions personnelles du Roi qui la redoute , contre le

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS EN I8GC. 93 gré de l’Autriche qui désire l’éviter, contre l’o|iinion^ publique en Allemagne et en Europe. Sa combinaison 1 fédérale n’est qu’un expédient, comme je vous l’ai déjà dit, imaginé pour irriter le cabinet de Vienne et jeter la confusion en Allemagne, pour gagner du temps, et pour pousser de toutes parts aux arme- ' ments : je le lui ai dit , et il ne m’a pas désavoué. Son jeu consiste à obtenir que l’Autriche dÿeloppe ses préparatifs militaires , et à mener les choses de façon que la Prusse paraisse y aviser à son tour, uniquement pour pourvoir à sa défense. Quand les deux puissances seront sous les armes, la guerre, selon lui, éclatera d’elle-méme

Contraindre le gouvernement de Vienne a mettre sur pied toutes ses forces militaires en le suivant pas a pas, de manière a placer l’une devant l’autre les armées de l’Autriche et de la Prusse, voilà le véritable objet de tous les efforts de M. de Bismarck eu ce moment. Aussi, quand il considérait le moment actuel comme propice à une entente plus étroite entre la | France et la Prusse, il avait, je crois, uniquement en vue de prémunir le Roi contre une défaillance à laquelle il craint que Sa Majesté puisse être entraînée par les appréhensions que lui inspire notre attitude.

Je vous ai dit que -c’est là le moyen suprême employé par les adversaires de la politique de M. de Bismarck, et que M. de Goltz lui-même est loin de se montrer rassuré sur nos dispositions. Le président du conseil sent parfaitement que là est aussi le danger

le plus grave auquel il soit exposé , et il voudrait s’y soustraire en nous liant par des arrangements qui rendraient nu Roi une entière confiance. Mais, à mon sens, il se méprend en présumant que le Roi serait, dès à présent, disposé à nous faire les sacrifices que nous aurions à lui demander. Pour ma part, je ne supj>osc pas que les circonstances y aient suffisamment préparé Sa Majesté, et c’est dans cette conviction que j’ai décliné les insinuations du président du conseil. Ma correspondance ne vous a laissé que trop pre.sscntir toutes les péripéties auxquelles il convient de s’attendre; les choses dépendent encore d’une volonté unique, celle du Roi, qui est en butte aux sollicitations les plus vives et les plus opposées à 1a fois. T out est donc possible, et je ne serais pas éloigné de croire au triomphe des amis de la paix, si le Roi, pur son obstination et ses doctrines en matière constitutionnelle, n’avait lui-même créé, à l’intérieur, une situation qui l’engage personnellement. La lutte qu’il a soutenue contre la représentation nationale et toutes les nuances du parti libéral, ne lui permettrait guère aujourd’hui de faire avec dignité les concessions dont il devrait prendre l’initiative ; en constituant un nouveau ministère, il ne pourrait le choisir que dans les rangs de l’opposition. Dans sa manière d’envisager les prérogatives de la couronne, ces concessions d’ailleurs constitueraient une atteinte à ses drqits souverains , et, d’autre part, on n’aperçoit aucun homme influent en situation de composer un cabinet assez fort pour seconder le Roi dans son évolution, le lendemain

surtout du jour où la Prusse, reculant devant l’attitude énergique de l’Autriche , aurait essuyé un échec pour longtemps irréparable. On en est si bien convaincu ici , que beaucoup de bons esprits en sont venus à croire que, comme M. de Bismarck, le Roi est lui-«> même placé dans l’alternative d’accepter le conflit avec l’Autriche ou d’abdiquer, extrémité que j’indique comme l’un des traits saillants de la situation, sans y ajouter plus d’importance qu’il ne convient.

J’ajoute cependant que M. de Bismarck ne s’est prêté aux vues du Roi , dans toutes les questions de politique intérieure, que dans la pensée de consolider sa position ministérielle, et pour mieux contraindre son souverain à le suivre dans la voie où il a toujours pensé, depuis qu’il a touché aux affaires publiques, que la Prusse devait s’engager résolument , si elle veut conquérir en Allemagne et en Europe la position qu’elle a de tout temps ambitionnée. H a souvent regretté l’obstination du Roi à revendiquer des prérogatives contestées par l’immense majorité de la Chambre; il s’en est toutefois constitué le défenseur passionné, dans la persuasion qu’il y puiserait luimême une force plus grande pour assurer le succès de sa politique extérieure, avec ou sans l’assentiment volontaire de Sa Majesté. « Je suis parvenu, me disait-il hier, à déterminer un roi de Prusse à rompre les relations intimes de sa maison avec la maison impériale d’Autriche, à conclure un traité d’alliance avec l’Italie révolutionnaire, à accepter éventuellement des arrangements avec la France im-

périalc, à proposer à Francfort le remaniement du pacte fédéral avec le concours d’iine assemblée populaire. Je. suis fier d’un pareil résultat; j’ifjnore s’il me ^era permis d’en recueillir les fruits; mais, si le Itoi m’abandonne, j’aurai préparé le terrain en creusant un abîme entre l’Autriche et la Prusse, et le parti libéral, montant au pouvoir, achèvera la tâche cjue je m’étais imposée, n

J’entre dans ces détails. Monsieur le ministre, parce qu’ils vous aideront à apprécier exactement l’état dçs choses à Berlin, et à juyer des incertitudes que je suis , malgré moi , obligé de signaler chaque jour il votre attention P*

.Te n'ai pas besoin de dire que ma correspondance officielle confirmait les renseignements contenus dans ma lettre particulière. Je pourrais citer notamment mes dépêches des G et 9 avril.

Mal inspirée, l’Autriche fit à ce moment, si je puis m’exprimer ainsi, le jeu de M. de Bismarck. Elle réplif|ua sans retard, et dès le lendemain du jour où il lui en avait été donné connaissance, à la dernière note de la l’russe, et les rapports entre les deux cours se tendirent de plus en plus.

J’écrivis officiellement le 9 avril :

Ainsi que j’ai l’honneur de vous le mander ]>ar le télégraphe, le comte Karolyi a donné lecture aujourd’hui, et laissé copie à M. le comte de Bismarck,

(0 T.etlre particulière du 3 avril 186Ü.

tl’une dépêche du ministre des affaires étrangères d’Autriche. Après avoir pris acte de la déclaration contenue dans la dernière note du cabinet de Berlin , et par laquelle il affirme que « rien n’est plus loin de la pensée du Roi que d’entreprendre une guerre offensive contre l’Autriche » , le comte de Mensdorffexprime la conviction que la Prusse, étant de son côté rassurée par la déclaration analogue dont le cabinet de Vienne a pris l’initiative, jugera convenable de ne pas donner suite aux ordres de mobilisation publiés dans la Gazette officielle, et qui sont en voie d’exécution. M. le comte Karolyi est invité à s’exprimer en ce sens avec M. de Bismarck, et à solliciter l’assurance que ces mesures seront révoquées.

Ces informations me sont communiquées par M. de Bismarck, que j’ai pu voir un instant après la conférence qu’il a eue avec M. le ministre d’Autriche. Le président du conseil a ajouté que la dépêche du comte de Mensdorff se tait sur les armements de l’Autriche; on ne s’y réfère que pour maintenir qu’ils sont imaginaires. L’Autriche n’aurait donc à prendre aucune disposition pacifique , et ce serait uniquement à la Prusse qu’incomberait le devoir de revenir sur les préparatifs militaires pour rétablir les choses sur le pied où elles étaient naguère. Toujours suivant M. de Bismarck, la communication qui lui a été faite serait rédigée sous une forme impertinente , et affecterait les allures d’une sommation à laquelle la Prusse ne saurait déférer

(') Dépêche du 9 a\TÎl 1866, n“ 63.

Le lendemain je faisais part à M. Drouyn de Lliuys, dans une lettre particulière, des appréciations dont la nouvelle démarche de l’Autriche était l’ohjet à Berlin.

Je lui disais :

Je profite de l’obligeance d’une personne qui retourne en France, pour ajouter quelques mots aux télégrammes et a la dépêche que j’ai eu l’honneur de vous adresser hier. La communication faite par le comte Karolvi àM. de Bismarck est sévèrement jugée par tous mes collègues : selon eux, elle est à la fois imj)riidente et inopportune ; c’est de l’eau, disait l’un d’entre eux, au moulin de M. de Bismarck. Il ajoutait que l’objet et la forme de la dépêche de M. de Mensdorff sont également blâmables : c’est, disait-il encore, l’empereur d’Allemagne s’adressant au margrave de Brandebourg. Il n’en fallait pas davantage pour blesser les plus intimes susceptibilités du Boi, et fournira M. de Bismarck le moyen le plus puissant pour entraîner son souverain aussi loin qu’il veut le conduire ; et ceci, au moment où la note du 26 mars avait placé l’Autriche dans une excellente situation. Ce que l’on ne conçoit pas, c’est la prétention du cabinet de Vienne : il n’a, dit-il, pris l’initiative d’aucune démonstration armée, et veut être cru sur parole; mais, d’un autre côté, il ne veut pas s’en rapporter à la déclaration, également pacifique, contenue dans la dernière note du cabinet de Berlin, et exige que la Prusse désarme Puisque j’en suis

il la Russie, laissez-moi noter que j’ai toujours remarqué, non sans surprise, l’indifférence avec laquelle le cabinet de Saint-Pétersbourg m’a paru, depuis l’origine, envisager les prétentions de la Prusse et l’éventualité d’un conflit entre les deux grandes puissances germaniques; que je n’ai pas été moins frappé de la constante sécurité dans laquelle j’ai trouvé M. de I Bismarck, sur l’attitude et les intentions de l’empire

du Nord. J’apprends que le

cabinet autrichien a suggéré hier, par le télégraphe, aux cours secondaires, de rejeter, sans autre examen, la proposition de la Prusse de réunir un parlement allemand , mais de prendre en même temps une résolution par laquelle la Diète resterait saisie de la réforme du pacte fédéral. Que fera 1a Prusse devant un vote conçu dans ce sens ? Se séparera-t-elle de la Confédération, et, dans ce cas, ne prendra-t-elle aucune autre disposition ? Je ne crois pas que les projets de M. de Bismarck soient encore définitivement arretés pour une pareille éventualité, ou plutôt qu’il ait déjà l’assentiment du Roi. Il ne procède avec Sa Majesté que dans la mesure des nécessités urgentes, et il attend, pour prendre ses ordres, que le moment soit venu de les provoquer. Il me disait hier que si la Diète n’accepte pas la discussion sur le projet qui doit lui être soumis aujourd’hui même, la Prusse devra mobiliser, évidemment pour donner à réfléchir aux petits États,

les corps d’armée du Rhin Ce qui

est peut-être plus important en ce moment, c’est l’accueil que l’Autriche fera à la réponse qui sera donnée

par la Prusse à la dernière dépêche de M. de MensdorlT, réponse qui ne peut manquer d’être négative, et écrite sur un ton qu’il est aisé de deviner. La Prusse refusant de désarmer, l’Autriche se décidera -t-elle à armer ostensiblement? Si elle en agissait ainsi, dans trois semaines ou un mois les deux armées seraient en présence

.le ne désire pas multiplier ces citations outre mesure ; je ne puis cependant m’en abstenir, si je veux démontrer que, heure par heure, en quelque sorte, j’ai, en 1866, tenu le gouvernement en parfait état d'informations, et que, sans craindi'e d’engager ma propre responsabilité, je lui ai toujours soumis mes impressions personnelles. A ce double titre, je ne saurais m’empêcher d’insérer l’extrait suivant d’un rapport du 17 avril. M. Drouyn de Lhuys avait eu avec M. de Goltz, au sujet de la réforme fédérale, un entretien dans lequel il avait sagement fait les réserves que comportait notre intérêt.

En m’en donnant connaissance, il me recommanda de me placer sur le même terrain. Je me conformai à ses ordres, et j’eus ainsi l’occasion d’amener M. de Bismarck à s’expliquer plus complètement à cet égard :

Le président du conseil, disais-je,

(') Lettre particulière du 10 avril 1866.

en est venu à m’avouer qu’il ne saurait prévoir luimême, en ce moment, le sort qui est réservé à sa proposition . Sera-t-elle agréée parla Diète, ou admise seulement après avoir été mutilée ou travestie? Si le Parlement doit se réunir, de quels éléments se composera-t-il? Sera-t-il conservateur ou libéral, réformateur ou révolutionnaire? Rien ne lui permet encore de pressentir ni les résolutions de la Diète, ni l’esprit dans lequel on procéderait aux élections, si elles devaient avoir lieu. Il constate uniquement, avec une sorte de satisfaction, que l’opinion nationale, surprise au premier moment, et portée à repousser la convocation d’une assemblée offerte par la Prusse, tend à revenir à d’autres dispositions qui pourraient se manifester avec une autorité suffisante pour embarrasser les gouvernements hostiles à la réforme, sinon les contraindre à l’appuyer. 11 compte sur cette évolutiondu sentiment public en Allemagne pour s’opposer à toute résolution qui tendrait à dénaturer la révision du pacte fédéral telle qu’il la conçoit ; et c’est à cet égard seulement qu’il semble avoir, pour le moment, arrêté sa ligne de conduite. Il est deux points, notamment, sur lesquels il parait résolu à ne faire aucune concession, et ces deux points sont précisément ceux qui semblent rencontrer, à Vienne, et dans plusieurs cours secondaires, la plus vive résistance ; je veux parler de la réunion du Parlement h date certaine, et de l’obligation pour les États confédérés de se concerter, durant la période électorale, sur le programme dans les limites duquel l’assemblée devra circonscrire ses

délibérations. Telles sont les données e.ssentielles de son plan auxquelles il ne souflrira , autant que possible, aucune modification importante, et il se flatte, si d’autres éventualités plus graves ne viennent à surgir, de pouvoir s’appuyer, dans la lutte qu’il aurait à soutenir, sur le concours du parti libéral intervenant, coninie il vient de le Faire à Carlsrulie, jiar l’organe des Chambres électives des Klats secondaires.

Je lui ai fait remarquer que, suivant des informations dignes de foi, la Diète, avant d’accepter le principe de la réforme fédérale par l’organe d’un l’arlement, exigera que la Prusse articule les questions sur le.s(|uelles il sera upjielé à délibérer. Il m’a répondu (ju’il s’y refusera obstinément, une sendilable communication ne ])ouvant être faite sans devenir forcément l’objet d’I^n examen ipie les procédures ordinaires de la Confédération permettraient de perpétuer. J’ai répliqué que la Diète ne s’empresserait pas davantage de statuer sur les d(uix points qui constituent sa proposition, telle qu’il l’a formulée, et que je ne me rendais pus plus compte des moyens qu’il lui serait jiermis d’employer pour la contraindre à se prononcer, que je ne comprenais l’attitude que la Prusse jiourrait prendre devant les décisions dilatoires dont il est aisé de faire usage h Francfort. Ce sont là, m’a-t-il dit, les accidents de la lutte que nous avons engagée, et il serait prématuré d’y adapter dès à présent notre conduite ; nous attendrons, pour arrêter nos résolutions, de pouvoir jirendrc conseil des nécessités du moment.

DEHNIÉRES NÉGOCIATIONS EN 18G6. 103

Revenant sur la conception qui vous a elé exposée par M. (le Goltz, tendant à fractionner en deux groujies les influences en Allemagne et à l(;s soustraire également à la direction de l’Autriche, il a ajouté que les développements de cette combinaison devaient être poursuivis sans parti pris, et qu’il gardait sa liberté d’action pour en régler l’emploi selon les circonstances. J’ai également représenté à M. de Bismarck (|u’en accédant à la convocation d’un parlement, la Diète ferait une concession «pii peut-être ne serait pas moins un danger pour la l'russe que jiour les autres Etats de la Confédération : « Si, en elfet, ai-je dit, le suffrage universel choisissait des hommes entreprenants, ils ne tarderaient pas à revendiquer les attributions d’une assemblée constituante, et à franchir résoliiment les limites (jue vous auriez tracées à leurs pouvoirs. — Le Parlement, m’a-t-il répondu, ne nous embarrasserait que s’il était médiocrement libéral; dans ce cas, il se renfermerait dans ses attributions, et il s’arrêterait à des remaniements (jui ne nous donneraient pas satisfaction , et <|u’il nous serait difficile, cependant, de décliner ; s’il était au contraire— franchement conservateur ou révolutionnaire, nous serions, dans la première hypothèse, en situation d’e-n diriger les débats; dans la seconde, en mesure d’intervenir jioiir en arrêter les écarts; et dès ce moment, la Confédération, telle qu’elle a été constituée en 181 5, se trouvant dissoute par la force des cho.ses, rien ne s’opposerait plus à notre dessein d’organiser dans le nord de l’Allemagne, de concert avec les

États compris dans notre sphère d’action, une association conforme à nos \œux. »

.l’entre dans ces détails, Monsieur le ministre, parce qu’ils me paraissent dignes d’étre notés à plus >i’un titre; ils nous révèlent, notamment, que M. de Uismarck n’hésite pas, pour assurer le triomphe de ses desseins, à recourir à des expédients dont il lui est impossible de calculer la portée, et qu’il en accepte d’avance toutes les conséquences avec une extrême témérité. Son hut est, dit-il, do faire prévaloir une comhi-

( naison qui assure à la Prusse une influence incontestée du Mein à la lialtique et à la mer du Nord. Le moyen qu’il emploie, c’est, sans en exclure la guerre avec l’Autriche, la dissolution de la Confédération germanique, et il imagine, pour la renverser, une comhinaison qui semble destinée, à première vue, à en consolider l’existence. Sa proposition a pour base le suffrage universel et la convocation d’un Parlement national, deux leviers qui peuvent soulever des tempêtes. Il le reconnaît et il ne s’en émeut pas; c’est ipi’en réalité, s’il avoue que ses vues se bornent à dominer le nord de l’Allemagne, il ne redoute pas d’ou- I vrir à son pays d’autres perspectives qu’il envisage avec la confiance que donne la conviction ou le désir de renouer la chaîne interrompue de ses agrandis.seinents; et telle est son ambition, qu’il adopte spontanément, pour auxiliaires de sa politique, des entreprises qui échapperaient à sa direction pour relever de la fortune des armes ou des entraînements populaires, comme la guerre ou une représentation nationale

DEHMÈRES NÉGOCIATIONS EN 1866. 10-5

constituée sur le principe des nationalités. Je crois encore, pour ma part, <pie la Diète repoussera le projet de la Prusse , et qu’elle y substituera d’autres combinaisons, destinées à détourner pour le moment les dangers qui menacent la paix de l’Allemagne. Dans l’un et l’autre cas, le cabinet de Berlin se résignera difficilement à un pareil échec. Sortira-t-il de la Confédération , ou tentera-t-il do s’unir plus étroitement avec les États limitrophes des frontières prussiennes, au moyen d’arrangements particuliers, et, dans cette hypothèse, l’Autriche, avec les cours secondaires du Midi, souffrira-t-elle qu’il se constitue dans le Nord une association nouvelle que le prince de Schwarzenherg n’a pas tolérée en IS.vO, eu menaçant la Prusse de marcher sur Berlin et en la contraignant à subir l’humiliation d’Olmutz? Il serait assurément téméraire et prématuré de vouloir devancer l’avenir en cherchant à reconnaître, dès à présent, celle de ces complications qui doit se réaliser; mais, au point où sont les choses, il est difficile d’admettre que la situation actuelle puisse se dénouer sans ame-J ner un conflit ou une distribution nouvelle des in-[ fluences et peut-être des territoires do ce côté du Rhin. '

C’est dans cette prévision. Monsieur le ministre, que je ne crains pas de consigner avec détail, dans ma corresjiondance , au risque d’ètre prolixe et de tomber dans des répétitions, les faits et les appréciations qui me semblent dignes de fixer l’attention du gouvernement de l’Empereur^*^.

(’) Dépêche du 17 avril 1866, n" 70.

.ïe demanderai, dès à présent, si parmi les événements importants qui, en 1866, étaient en germe dans les démêlés de la Prusse avec l’Autriclie, il en est un seul que je n’aie signalé dès cette époqne; si j’ai négliffé de pressentir sur tous les points les vues du cabinet de Berlin ; si je me suis mépris sur le caractère et les calculs de l’Iiomme d’État qui présidait le cabinet de Berlin et en était le jirincipal et même l’unique organe. Qu’on retienne pour le moment ce que j’en écrivais le 1 7 avril 18G(), deux mois avant la guerre.

Cependant, depuis l’avant-veille, la Prusse avait expédié à Vienne la réponse qu’elle devait à l’Autriche. M. de Bismarck s’a|)pli(|ua à y démontrer que, de son propre aveu, le cabinet de Vienne avait réuni des troupes en Bobêim' , tandis que celui de Berlin s’était borné à ordonner des mesures défensives; et il en concluait que n’ayant pas, le premier, pris l’initiative de ces dispositions, il devait attendre (jue la cour impériale rapportât celles qui les avaient motivées, .l’avais pu, le jour même du 15, transmettre à Paris la substance de cette note, et le 1 7 j’en envoyais le texte '"k f.e 21, j’adressai la dépêche suivante:

(') DépCches des 1.5 et 17 avril 1866, n«* 68 et 71.

DKRSIÈRES NÉGOCIATIONS EN 1866. 107

Monsieur le Ministre,

Le cabinet de Vienne a mis à répondre à la communication de celui de Ucrlin , du 15 de ce mois, un empressement qui est, de sa part, une nouveauté digne de remarque. M. de Werther a donné connaissance et remis copie le 1 7, à M. le comte de Mensdorft’, de la dépêche du comte de lîismarck, et, dés le lendemain, le 18, le ministre des affaires étrangères d’Autriche adressait au représentant de la cour impériale en Prusse une nouvelle déjicche que le comte Karolyi a j)u communiquer hier au président du conseil. Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous l’annoncer par le télégraphe, l’Autriche, ne jugeant ni oj)portun ni convenable, d’après ce (|u’a bien voulu m’en apprendre le comte Karolyi, de débattre plus longtemps la question de .savoir laquelle des deux puissances a pris l’initiative des armements, offre à la l’russe d’y— renoncer simultanément, et, afin sans doute de ne laisser au cabinet de Berlin aucun prétexte de décliner sa proposition , elle s’engage à prendre les dispositions nécessaires à cet effet dès le 25 de ce mois, s’il consent à procéder, de son coté, dès le 2(j.

M. de Bismarck, n’étant pus entièrement rétabli, a eu l’honneur de recevoir le Iloi au ministère des affaires étrangères peu d’instants après son entrevue avec M. le ministre d’Autriche, et a pu prendre les ordres de Sa Majesté sur la communication qui venait de lui être laite. .l’ai vu moi-même dans la .soirée le président du conseil, et j’ai pu m’entretenir avec lui

MA MISSION K>- l'KUSSE.

de la nouvelle phase dans laquelle est entré le {p-ave incident qui menaçait d’une rupture prochaine les relations des d(*ux grandes puissances allemandes. A ma (picstion sur l’accueil qu’il ferait à la proposition de l’Autriche, M. de liismarck m’a réjiondii que les ])réj)aratifs militaires exécutés de part et d’antre n’étaient j>as de même neture et ne comportaient pas les memes délais; que l’Autriche, en ordonnant le 2.) le retour dans d’autres provinces des troupes concentrées en Hohéme, prendrait une mesure (pii ne saurait être effectuée avant un terme j)lus ou moins long, tandis (pie la Prusse, ne pouvant que renvoyer dans leurs foyers les hommes de la réserve récemment rappelés sous les drapeaux, renoncerait le jour même, en l’ordonnant le 2tj, et en y procédant loyalement, aux précautions qu’elle a prises pour sa défense; de telle fa(;on , qu’étant censée devancer la Prusse, l’Autriche n’aurait encore rien fuit, tandis que la première de ces deux puissances aurait déjà remjili ses engagements.

Le président du conseil a ajouté que l’ouverture du cahinet de Vienne méritait d’autant plus d’être accueillie avec réserve, que des informations dignes de foi, arrivant de tous les points de l’Empire, annonçaient un redoublement d’activité dans les armements de l’Autriche ; malgré les diiclarations pacifiques réciproquement échangées, et les intentions dont témoigne la dé|)êche de M. de ^[ensdorff, les mouvements de troupes n’auraient pas été interrompus, et, ne se contentant ])lus d’augmenter ses forces sur les frontières de la .Sih'sie, le gouvernement impérial aurait, à une

date Iros-recente, appelé les réserves dps corps réunis en Bohême. Dans cette situation , la Prusse , suivant .M. de Bismarck, ne saurait s’engager à rétablir son armée sur le pied de paix avant d’étre assurée qu’elle ne s’e.xposerait à aucun mécompte. Le président du conseil répondra donc à la communication qui lui a été faite hier ; que le gouvernement du Roi sera Sdèle à ses déclarations antérieures et révoquera les dispositions militaires qu’il a ordonnées, si l’Autriche revient, de son côté, sur les mesures qui les ont provoquées ; il évitera toutefois de s’expliquer sur la date ou le terme d’un désarmement réciproque. Je ne suis nullement en mesure. Monsieur le ministre, de contrôler les assertions au moyen desquelles le gouvernement prussien croit pouvoir justifier l’attitude qu’il se propose d’observer, et je dois me borner à vous les rapporter. Il est vraisemblable , au surplus , que la forme dans laquelle elle sera conçue donnera à sa réponse son véritable caractère; si le ton et les termes en sont également conciliants, le cabinet de Vienne, à le supposer sincèrement animé des sentiments qu’il témoigne , rappellera les troupes réunies en Bohème , en prenant acte des assurances qui lui seront données ; si, au contraire, M. de Bismarck s’exprime de manière à inspirer l’inquiétude ou la défiance , tout , évidemment, pourrait être remis en question. Je n’ai pu obtenir du président du conseil aucune explication à ce sujet

(') Dépêche du 21 avril 1866, n" 74.

A cette communication officielle, je joignis la lettre particulière qu’on va lire :

Je ne veux ajouter qu’un mot à ma dépêche, jiour vous dire que M. de Bismarck ne parvient pas à dissimider son désappointement. Les armements de rAutriclie et l’irritation qui se manifestait à Vienne l’avaient porté à croire que l’empereur François- Joseph, après avoir permis à M. de Mensdorff d’affirmer officiellement qu’il n’avait ordonné aucune mesure militaire, ne consentirait pas à se désavouer et à reconnaître , en proposant de désarmer simultanément , qu’en réalité, et ainsi qn’on le prétendait à Berlin , on avait armé en Autriche comme en Prusse. Dans cette conviction, M. de Bismarck, selon les désirs du Boi, avait consenti à donner à sa dernière dépêche, croyant pouvoir le faire sans inconvénient, une forme courtoise. Il le regrette vivement aujourd’hui. U était trés-souffrant à ce moment, et il n’a pas pu voir le Boi , auquel il a dû se borner à envoyer sa rédaction , que Sa Majesté a remaniée ou adoucie à deux reprises. S’il avait travaillé directement avec Sa Majesté, il en aurait certainement obtenu de maintenir certaines expre.ssions qui auraient peut-être provoqué à Vienne des résolutions moins pacifiques.

L’indisposition du président du conseil pourrait donc avoir exercé sur la situation l’influence que les petites choses exercent souvent sur les grandes. Ouoi qu’il en soit, il en a fait hier, je crois, la remarque au Roi , et il tentera de renouer les fils rompus de ses

combinaisons en répondant à la dernière dépêche de M. de MensdorfF. Si le Iloi n’y met obstacle, il retardera l’expédition de sa réponse , et il la calculera de manière à inspirer à Vienne de nouvelles inquiétudes, espérant provoquer une manifestation qui changerait de nouveau la face des choses. C’est, du moins, sans qu’il me l’ait dit, ce que son langage me permet de conjecturer^'^

La réplique de la Prusse ne se fit pas attendre aDssi longtemps que j’avais eu lieu de le supposer. Elle fut au contraire envoyée à Vienne dès le 21, et, le lendemain, j’en adressai copie à Paris, en l’aecoinpagnant de la dépêche ci-après :

Berlin, le 22 avril 1866.

Monsieur le ministre.

Dans un conseil tenu hier au ministère des affaires étrangères , et après avoir pris les ordres du Roi , le cabinet prussien a décidé de répondre sans retard à la communication de l’Autriche du 18 de ce mois, remise avant-hier par le comte Karolyi à M. de Bismarck, et le président du conseil a adressé dans la soirée, au baron de Werther, une dépêche dont le ministre de Prusse à Vienne donnera- demain copie et lecture au mini.stre des affaires étrangères d’Autriche. Votre Excellence trouvera ci-joint la traduction de cette pièce et de son annexe.

W Lettre particulière du 21 avril 1870.

lis

■l’avais l’honneur de vous écrire hier que M. de Bismarck avait l’intenlioii de retarder de quelques jours l’expédition de sa réponse; il me revient qu’il a changé d’avis, sur les observations de la plupart de ses collègues, qui ont jugé utile et opportun , afin d’étahlir une h)is de plus que les armements n’ont été jjrovoqués et n’étaient continués que par l’initiative qui en avait été prise à Vienne , de manifester au contraire un empressement égal à celui de la cour impériale à déférer au vœu de l’opinion publique en acceptant sans délai une proposition qu’on ne pouvait d’ailleurs décliner. Votre Excellence remarquera du reste que le président du conseil a conçu et rédigé sa réponse dans le sens qu’il m’avait indiqué et que je vous ai fait connaître. En annonçant que le gouvernement du Roi adhère à la combinaison offerte par l’Autriche , il s’abstient de faire mention des dates (pi’elle a proposées pour l’exj)édition des ordres , se bornant à ajouter que la Prusse prendra successivement des dispositions correspondantes à celles qui seront adoptées par le cabinet de Vienne et sur lesquelles on attendra d’étre fixé j>ar des communications ultérieures, afin de s’y conformer dans une mesure exacte. Il est à noter que l’on semble également subordonner la réduction des effectifs prussiens à une résolution analogüe des États secondaires, qui ont, de hoir côté, ordonné des armements, et que le cabinet de Berlin laisse à celui de Vienne le soin de les déterminer à y procéder simultanément avec l’Autriche. Malgré toutes ces réserves, et bien qu’elles

donnent à l’adhésion de la Prusse un caractère doublement conditionnel, il y a tout lieu de présumer que la cour impériale éloignera les troupes réunies en Bohême, et que le danger d’un conflit imminent entre les deux grandes puissances est désormais conjuré ('b

Ma confiance en une solution pacifique devait être trompée par l’Autriche elle-même. On crut savoir à Vienne que l’Italie faisait avancer des troupes sur la frontière de la Vénétie, et on résolut de désarmer dans le Nord en armant dans le Midi, dans la conviction que la Prusse se conformerait à ses engagements, et qu’elle contremanderait toutes les mesures militaires dès qu’on rappellerait les troupes qu’on avait eoneentrées en Bohême. C’était s’abuser singulièrement sur les desseins du cabinet de Berlin, et je m’empressai d’en avertir le gouvernement dans deux dépêches, l’une du 25 et l’autre du 27 avril. A la première de ces deux dates, j’écrivais en outre à M. Drouyn de Lhuys, dans une lettre particulière :

Je n’avais pas revu M. de Bismarck depuis la date de ma dernière lettre particulière, dans laquelle je vous le représentais fort désappointé de la tournure que prenaient les choses. Je l’ai trouvé aujourd’hui

(*) Dépêche du 22 avril 1866, n* 76.

fort satisfait. Si exagérées que puissent être les nouvelles qui arrivent d’Italie et de Vienne, il se persuade que le cabinet autrichien juge indispensable de se tenir sur la défensive, et qu’il devra dès lors augmenter son état militaire en Vénétie; qu’il devra dans tous les cas renoncer à mettre ses forces sur le pied où elles étaient avant la concentration des troupes qu’il a cantonnées en Bohême. C’est vous dire que le président du conseil espère ne pas être tenu de désarmer. Si on lui représente que la Prusse doit considérer comme une garantie suffisante pour sa sécurité l’éloignement des troupes autrichiennes , il insistera pour l’entière exécution des engagements * qui ont été implicitement contractés de part et d’autre

dans les dépêches récemment échangées entre les deux ^ours, et cette attitude ne pourrait que déterminer l’Autriche à activer le développement de ses moyens de défense. Je n’ai pas besoin de vous dire ce que ferait la Prusse de son côté.

M. de Bismarck ne m’a pas caché d’ailleurs que le gouvernement prussien ne saurait rester indifferent à une agression de l’Autriche contre l’Italie ; la loyauté, non moins que son propre -intérêt, lui ferait un devoir, en pareil cas, de prendre parta la guerre. Eu l’entendant s’expliquer à ce sujet dans des termes qui ne comportaient aucun doute, je me suis demandé si cette évenl.tualité n’a pas été prévue ou concertée entre Berlin et Florence. Rien, jusqu’à présent, ne m’avait donné lieu de le soupçonner; mais s’il était vrai que le cabinet italien provoque un conflit avec l’Autriche, il

faudrait croire qu’il existe autre chose que le traité que nous connaissons

M. de Bismarck justifiait mes prévisions au moment même où je les formais. A la date de la lettre que je viens de citer, il invitait en effet M. de Werther, par une dépêche dont cet agent devait donner lecture sans en laisser copie, à ne pas dissimuler à Vienne que :

Du moment où l’Autriche se croyait obligée de donner un plus grand développement à ses forces militaires, et quel que fût le point de son territoire vers» lequel elle les dirigerait , la Prusse ne saurait consentir à désarmer.

J’exposai cette situation nouvelle, et propre à éteindre les dernières espérances que conservaient encore les amis de la paix, dans deux dépêches et dans une lettre particulière où je disais :

La communication que M. de Werther a

faite hier au comte de Mensdorff ne peut manquer d’éveiller les plus vives inquiétudes à Vienne et de provoquer de nouveaux armements, au heu de disposer le cabinet autrichien à désarmer. M. de Bismarck n’a peut-être pas autre chose en vue ; mais , dans le mo-

(') Lettre particulière du 25 avril 1866.

(•) Dépêches des 27 et 28 avril 1866, n“ 78 et 79.

ment actuel, ce serait un résultat d’une grande importance, car si l’Autriche continue ses préparatifs militaires, la Prusse ne tardera pas de son côté à augmenter les siens, et le président du conseil en viendra ainsi, comme je vous l’ai dit il v a longtemps, à réaliser le projet qu’il poursuit , celui de mettre les deux armées en présence. . .

Les ordres donnés à M. de Werther se croisaient avec deux communications nouvelles du cabinet de Vienne. Son représentant à Berlin était en effet chargé de déclarer à la Prusse que l’Autriche maintenait sa proposition de désarmement, et qu’elle offrait en outre de soumettre à la Diète de Francfort la question des duchés. Le comte Karolyi s’acquittait de ces ordres le 28; et, le 29, j’en rendais compte, en envoyant copie de la première des deux dépêches qu’il avait laissées entre les mains de M. de Bismarck. .le faisais remarquer que , sur le premier point, le gouvernement impérial persistait à exiger un désarmement simultané , pendant qu’à Berlin on le voulait successif, c’est-à-dire dans l’ordre où chacune des deux puissances avait armé ; sur le second, je constatais que l'iuvitation de l’Autriche équivalait à une déclaration explicite de ne consentir en aucun cas à l’annexion du Holstein et du Schleswig à la Prusse.

(') Lettre particulière du 28 avril 186G.

M. de Bismarck, après avoir reçu le comte Ka-

rolyi, a travaillé avec le Roi pendant deux heures, et réuni ensuite ses collègues en conseil. Je l’ai vu dans la soirée ; il a bien voulu m’entretenir des communications qui lui avaient été faites par le ministre d’Autriche, en ajoutant que le gouvernement royal ne saurait accéder aux ouvertures qui en font l’objet; mais il n’a pus consenti à me faire connaître les résolutions définitives auxquelles on s’arrêterait. Je présume cependant qu’elles ne tarderont pas à être adoptées, et dès que j’en serai informé, je m’empresserai de vous en donner avis par le télégraphe (‘h

Dans le désir de profiter des torts que l’Autriche semblait se donner, et de laisser peser sur elle la responsabilité de la guerre , le cabinet de IJerlin fit remettre une dernière note à Vienne, dans laquelle il s’engageait à replacer l’armée sur le pied de paix, si la cour impériale promettait, de son côté, d’adopter, sans réserve d’aucune sorte comme sansretard,la même résolution. Les choses, à ce moment, avaient marché rapidement de l’autre côté des Alpes ; l’Italie et l’Autriche avaient mis leurs troupes en mouvement. On en était instruit à Berlin , et on savait que le cabinet de Vienne ne pouvait faire à cette ouverture un accueil favorable et immédiat. Sa réponse fut conforme aux exigences

0) Dépêche du 29 avril 1866, n* 80.

de la position qu’on lui avait faite ; elle ne fut ni ne pouvait être conçue dans le sens d’une acceptation pure et simple, et dès que M. de Werther en donna connaissance par le télégraphe, on expédia l’ordre d’exécuter les mesures militaires qu’on avait préparées. La dernière note prussienne était datée du 30 avril, elle fut communiquée le l"maif'>, et le 4 j’adressai à Paris la dépêche suivante :

Berlin, le 4 mai 1866.

Monsieur le ministre ,

Ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le mander par le télégraphe, le Roi a ordonné hier, en conseil, de jiouveaux armements qui semblent devoir conduire à la prochaine mobilisation de toute l’armée prussienne. M. de Bismarck, que j’ai vu dans la soirée, ne me l’a pas caché, en me déclarant toutefois que Sa Majesté ayant recommandé, en un pareil moment, la discrétion la plus absolue, il ne lui était pas permis de me donner des informations exactes sur les résolutions qui ont été prises. Il me revient cependant qu’on aurait décidé la mobilisation immédiate de quatre rorps d’armée, pour laquelle les ordres auraient été expédiés à l’issue même du conseil , et qu’on procéderait successivement à celle des autres corps en tenant compte des circonstances. Vous savez que le ministère, se-

(') Dépêche du 1» mai 1866, n» 82.

condé par les généraux influents, avait proposé au Roi ces mêmes mesures depuis plusieurs jours. Sa Majesté avait refusé de les sanctionner, en se fondant sur la nécessité de n’y recourir que quand l’urgence en serait démontrée , et sur la convenance d’attendre la réponse de l’Autriche à la dernière communication diplomatique de la Prusse. J’ai eu l’honneur de vous apprendre que le baron de Werther avait annoncé par le télégraphe que le cabinet de Vienne était placé , de l’aveu de M. de Mensdorff, dans l’impossibilité de) désarmer devant les préparatifs militaires de l’Italie. D’un autre côté , on dit ici que l’Autriche n’a cessé , durant ces derniers jours, de concentrer de nouvelles forces en Bohême, et si les renseignements qu’on prétend avoir reçus à Berlin étaient exacts, les troupes autrichiennes qui s’y trouveraient réunies en ce moment seraient assez nombreuses pour occuper la haute Silésie sans que le corps d’armée qui stationne dans cette province fût en état de leur résister. Ces circonstances semblent avoir déterminé le Roi à accéder aux avis de son conseil et à donner son approbation aux dispositions qui ont été arrêtées hier. On assure, d’ailleurs, que les ministres avaient été unanimes pour ne pas laisser ignorer à Sa Majesté qu’ils ne sauraient plus longtemps assumer lu responsabilité que faisaient peser sur eux des retards qui laissaient le pays exposé à une invasion. On ajoute que le Roi, qui désirait uniquement couvrir sa responsabilité souveraine envers ses peuples et envers l’Europe, a reconnu hautement, au sein du conseil, que le moment était

lîO MA MISSION EN PRUSSE,

venu de mettre l’armée sur le pied de guerre , et que le prince royal , dont je vous ai plusieurs fois signale les dispositions paciBqucs, se serait exprimé dans le même sens avec une extrême vivacité. On dit enfin que la Reine, ne jugeant plus utile ni convenable de tenter de nouveaux efforts pour amener un rapprochement avec l’Autriche, songe à quitter Berlin et à se rendre à Bade, ainsi qu’elle le fait chaque année à cette époque. La Reine douairière aurait eu, de son coté, une dernière entrevue avec le Roi, après laquelle elle aurait reconnu l’inopportunité de ses instances, et elle a également résolu de s’éloigner. Je rapporte ces bruits sans pouvoir les garantir, et uniquement parce qu’ils permettent d’apprécier la disposition des esprits autant que l’état réel des choses

La politique de M. de Bismarck triomphait; le I conflit qu’il avait préparé avec une inébranlable obstination devenait inévitable et imminent. Au moment de lancer son pays dans les hasards de la guerre, il n’était pas cependant sans appréhension. Je dirai plus loin en quelles circonstances et dans quels termes il me le témoignait**). Je placerai toutefois ici quelques autres extraits de ma correspondance, pour bien démontrer qu’en aucune circonstance je ne suis intervenu dans les arrangements conclus entre l’Italie et la Prusse.

(*) Dépêche du 4 mai 1866, n* 84.

(•) Voir page 129.

DERNIÈRES NÉGOCIATIONS EN 1866. iîl

— Le général Govone, qui était retourné en Italie depuis trois semaines pour prendre le commandement d’une division, est revenu à Berlin avaiit-liier. Son retour ne m’a pas été annoncé par M. de Barrai, et je ne l’ai appris qu’en rencontrant cet officier général, hier au soir, au moment où il sortait du cabinet de M. de Bismarck. J’ai interrogé le général Govone sur l’objet de son nouveau voyage , il m’a fait une réponse évasive. Le président du conseil, de son côté, a également évité de me donner une explication satisfaisante. Il est évident qu’il y a un mystère, et qu’on tient à me le cacher.

De quelle nature est-il ? Je l’ignore. Si on voulait uniquement ajouter quelques clauses supplémentaires au traité que nous connaissons, on ne me témoignerait pas une pareille défiance. Vous vous rappelez que les engagements contractés par les deux parties ne s’appliquent qu’au cas où la guerre éclaterait entre l’Autriche et la Prusse ; le cabinet de Florence cherche-t-il à les étendre au cas où les hostilités commenceraient de l’autre côté des Alpes, et veut-il pouvoir en prendre l’initiative avec la garantie du concours des armées prussiennes? Vous déciderez s’il convient d’interpeller M. Nigra. Ce qui me semble certain, c’est que le général Govone ne peut avoir quitté son commandement et être revenu à Berlin que pour un objet important sur lequel on évite de me renseigner

W Lettre particulière du 22 mai 18C6.

 la légation d’ItaUe on soutient qu’il ne se négocie rien entre le cabinet de Florence et le gouvernement prussien , et que 1e général Govone , qui avait été rappelé en Italie en toute hâte pour y recevoir le commandement d’une division , est revenu à Berlin uniquement pourprendre congé du Roi, dont il avait reçu, en toute occasion , l’accueil le plus gracieux. Je conserve néanmoins mes doutes.

Les Italiens redoutent au moment suprême une I défaillance du Roi ; M. de Bismarck n’est pas luimême sans appréhension à ce sujet

Le général Govone, qui n’était revenu de Florence, disait-on, que pour obtenir une audience de congé du Roi, se trouve toujours à Berlin. Un colonel d’étatmajor, qui lui avait été attaché à l’origine de sa mission , est parti seul , retournant directement en Italie

Quelques jours après, cet officier général repartit pour l’Italie, sans qu’il m’eût été permis de pénétrer le motif qui l’avait ramené et retenu si longtemps à Berlin, M. de Bismarck, à ce moment, se refusant, comme on le verra, à s’expliquer sur ses rapports avec les agents du cabinet de Florence

Le gouvernement de l’Empereur, non moins

0) Lettre particulière du 23 mai 1866.

(•) Dépêche du 29 mai 1866, n* 110.

W Voir page 162.

ému que les autres puissances de l’imminence d’une lutte année , s’était concerté avec l’Angleterre et avec la Russie pour conjurer un si grand péril. Dès le 19 mai, M. Drouyn de Lhuys me faisait part officiellement des pourparlers ouverts dans ce but, et le 24, il m’invitait à me concerter avec les représentants des cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg, pour proposer à la Prusse de réunir à Paris une conférence où seraient représentées les grandes puissances, et lui soumettre les graves questions qui menaçaient la paix de l’Europe. La Prusse se montra, dès le premier jour, disposée à y adhérer; mais, avant même d’être autorisé à l’annoncer à Paris , je signalai dans quels sentiments notre ouverture serait accueillie à Berlin, et j’adressai au gouvernement la dépêche suivante :

DIRECTION POLITIQUE

Berlin , le 29 mai 1866.

Monsieur le ministre,

J’ai eu l’honneur hier de vous rendre compte de l’entrevue que mes collègues et moi nous avions eue avec le président du conseil: je voudrais vous dire aujourd’hui , autant que je le puis savoir, comment le Roi d’un côté et M. de Bismarck de l’autre envisagent la réunion d’un congrès.

Appréciant l’état des choses avec ses dispositions

habituelles, et pénétré du sentiment de sa responsa- ^)ilité, le Roi n’a pas cessé de redouter la guerre, pour riiistoire de son régne et pour le bien de son peuple, sans pouvoir cependant se résoudre à résister aux entrainenients d’une politique qui séduit l’ambition traditionnelle de sa race. Il a donné ainsi son approbation à des mesures qui lui ont en cpelque sorte fermé toute retraite , avec la conviction qu’elles ne rendaient pas tout arrangement impossible. Depuis que ces mesures ont reçu leur entière exécution , il lui arrive de ne plus méconnaître les dangers auxquels elles exposent lu paix, et cette révélation lui cnuse une émotion qu’il ne parvient pas toujours à dissimuler à son entourage. Dans cette disposition, il ne pouvait mampier de considérer le congrès comme une chance beureu.se d’éviter un conflit armé , et il me revient qu’il s’est déjà exprimé dans ce sens. On m’assure que Su Majesté admet qu’il lui serait permis, sans préjudice pour rhonneur de la couronne, [ de faire à l’Europe des concessions qu’il ne lui eût pas été possible d’accorder à l’Autriche , en présence des deux armées , et qu’elle s’entretient des négociations futures en exprimant sa confiance dans un résultat satisfaisant, quelque générale que soit l’incrédulité de ses conseillers. Si ces renseignements sont exacts, comme j’ai tout lieu de le croire, nous pouvons donc espérer que la proposition faite à la Prusse de participer à des délibérations communes sera accueillie sans réserve par le Roi, ainsi que le président du conseil nous l’a d’ailleurs fait pressentir hier.

DKRNIÈRES NÉGOCIATIONS EN 186R.

Je ne surprendrai pas assurément Votre Excellence en lui annonçant que M. de Bismarck ne semble pas partager les vues de son souverain. J’ai eu trop souvent l’occasion de vous exposer le véritable objet auquel ont constamment tendu tous scs efforts, pour le rappeler ici avec quelque développement; je me bornerai à constater qu’en poursuivant l’annexion des duchés, comme en proposant à la Diète de réunir un Parlement, il s’est toujours et uniquement proposé de rompre, au profit de la Prusse, l’équilibre gerinaiiique constitué en 1815 j)our assurer à l’Autriche la prépondérance en Ajlcuiagne. Après avoir usé de tous les expédients pacifiques, il a accepté la guerre comme le suprême et le meilleur moyen d’atteindre ce but, et Votre Excellence sait l’habileté qu’il a déployée pour y contraindre non-seulement ses adversaires, mais aussi le Iloi lui-même. Le congrès et la paix renverseraient tous ses projets, au moment où il SC croit à la veille deles réaliser. M. de Bismarck n’est pas de ces esprits qui se font aisément illusion, et il est persuadé que, devant les puissances réunies en conférence, sa politique ambitieuse serait tenue en échec et réduite ii abdiquer. La Pru.ssc obtiendrait-elle le» duchés, ce qui ne lui est nullement démontré, qu’elle devrait encore se résigner à les acquérir au prix de certains sacrifices auxquels le président du conseil n’a pas certainement prépare le pays, et une pareille transaction , dans l’état actuel des choses et des esprits, en démentant les espérances qu’il avait autorisées, entraînerait, avec la ruine de tous ses plans.

celle de su situation personnelle. M. de Bismarck néanmoins a compris qu’il ne pouvait décliner le confjrès offert par les puissances , et qu’il tenterait en vain d’autn; j>art de détourner le Roi de s’y foire représenter. Il conseillera donc à Sa Majesté d’y participer, mais je ne crois pas me tromper en supposant qu’il ne fera aucun effort pour en assurer le succès, s’il ne trouve jias l’occasion d’y mettre obstacle.

Il est un point sur lequel il est en parfait accord avec le Roi, et que je dois signaler particuliérement à l’attention de Voire Excellence, parce qu’il jtourrait lui fournir des prétextes plausibles pour déterminer son souverain à prendre des résolutions regrettables.

» Le Roi et le président de son conseil sentent tous deux qu’en se prolongeant la situation respective des puissances années se modifierait sensiblement au préjudice de la Prusse. Des considérations diverses, mais également déteruiinantes, exerceraient en effet une influence lacbeuse, à tous égards, s’il survenait dans la réunion des plénijmtentiaires et dans leurs délibérations des retards prolongés. Vous connaissez l’organisation militaire de la Prusse, et j’ai eu l’honneur de vous mander que tous les intérêts tenus en souffrance par la levée de la landwelir ne permettent pas de la garder indéfiniment sous les drapeaux, dans l’attente d’événements ultérieurs, sans s’exposera provoquer un mécontentement et peut-être des troubles qui seraient d’autant plus j)robables qu’elle n’a témoigné jusqu’à présent aucun enthousiasme pour la cause qu’elle est appelée à servir.

D’autre part, les charges que comporte la mobilisation totale de l’armée épuisent rapidenient les ressources du trésor, et ses réserves ne sauraient dispenser le gouvernement de recourir avant peu au crédit public, à moins de manquer à ses engagements. Or il ne serait pas aisé au cabinet actuel de contracter un emprunt sans le concours de la représentation nationale, et il n’a que trop de raisons pour craindre qu’elle le lui refuse, si, au moment de la prochaine convocation des Chambres , les négociations sont encore pendantes. I.a majorité exigera, dans tous les cas, que le ministère s’explique, et les discussions qui s’ensuivront ne pourront aboutir qu’à la retraite du cabinet ou à la prorogation de l’assemblée, double éventualité qu’on est dans la nécessité d’éviter également, et qu’on croirait pouvoir conjurer si les hostilités étaient ouvertes avant la réunion des Chambres.

Ën6n tous les préparatifs poui: entrer en campagne sont ou vont être terminés en Prusse. On a lieu de penser que ceux de l’Autriche ne sont pas aussi avancés ; mais ce qui ne paraît pas douteux, c’est que la plupart des États du Midi n’auront pas complété leurs armements avant plusieurs semaines, et qu’ils ne seront pas jusque-là en mesure de prendre une part active à la guerre. Or ces États ne manifestent que trop l’intention de prêter l’appui de leurs armes à l’Autriche, et la Prusse a un intérêt de premier ordre à ne pas perdre un temps si précieux pour elle.

Ces considérations fournissent à M. de Bismarck des moyens tout-puissants pour exercer sur l’esprit

du Roi une influence <jui pourrait être d'autant plus décisive , qu’il serait secondé par tous les chefs de l’armée. Les généraux , qui ont déjà regretté les retards que Sa Majesté a mis à ordonner la mobilisation , déploreront hautement ceux qu’ils imputeront à lu di|)lomatie, et le président du conseil sera mis ainsi il même de peser activement sur les résolutions sou- 1 veraines. J’apprends que M. de Rismarck.se propose déjà d’insister auprès des puissances intervenantes pour la jirompte réunion de la conférence, et qu’il en demandera la convocation sans attendre, au besoin, que la Confédération ait statué sur le choix de son rej)ré.sentant. Mais, quelque inexacte que pui.sse être cette information, Votre Excellence voudra bien me permettre d’ajouter qu’il est d’une extrême urgence d’assembler les plénipotentiaires, et d’amener les cours engagées dans le différend à débattre et à accepter les bases définitives des négociations.

Vous aurez remarejué que M. de Bismarck , en recevant hier notre communication , ne nous a pas caché qu’il s’abstiendrait de jiarticiper personnellement aux travaux du congrès, ou qu’il ne consentirait à y faire qu’une courte apparition. Son dessein est de ne pas quitter le Roi; les exigences de sa situation et le caractère de Sa Majesté lui en font un devoir. Il pense sans doute que son opinion prévaudra plus aisément, s’il peut l’appuyer lui-même auprès du Roi, que s’il devait l’exprimer de Paris par le télégraphe, ou dans .ses rapports. Je présume également qu’il préfère ne pas se trouver en présence des plénipoten-

tiaires des autres puissances et soutenir à Berlin ses prétentions, laissant à M. de Goltz le soin de les défendre devant la conférence. Il est probable, en outre, qu’il craint de faciliter par son absence le succès d’influences occultes qui n’ont pas renoncé à amener un rapprochement entre les deux souve’rains des deux {jrandes puissances allemandes. Ces efforts ne semblent pas devoir réussir pour le moment ; mais, s’il s’éloijjnait, on pourrait parvenir à surprendre le consentement du Roi à une entrevue avec l’empereur d’Autriche, et il lui importe de surveiller soigneusement lui-niéme les avenues du palais. Ses préoccupations à cet égard sont tellement éveillées, qu’il se propose, assure-t-on, de suivre le Roi en

campagne si la guerre vient à éclater

' Veuillez, etc.

Le 1" juin, j’étais en mesure de communiquer au gouvernement de l’Empereur l’assentiment de la Prusse à la réunion de la conférence et, à ma dépêche, j’ajoutai une lettre particulière dont je citerai un extrait :

Je vous rends compte, disais-je au ministre des alfaires étrangères, de l’entrevue que nous avons eue hier soir , mes collègues d'Angleterre , de Russie et moi, avec M. de Bismarck, et de l’insistance qu’il a

(') Dépêche du 29 mai 1866, n° 110.

(’) Dépêche du 1" juin 1866, n" 112.

mise h nous démontrer que la Prusse était placée dans la nécessité absolue de pouvoir compter prochainement sur un résultat satisfaisant des délibérations de la conférence, ou d’accepter la lutte sans plus de retard. Au moment de nous séparer, il m’a retenu sous prétexte de conférer avec moi sur la rédaction de ses pleins pouvoirs, au sujet desquels je lui avais fuit, devant mes collègues, lu recommandation contenue dans votre dépêche télégraphique d’hier. Mais, aussitôt après le départ de M. d’Oubril et de lord Loftus, il est revenu sur l’impossibilité où serait la Prusse d’attendre, pour commencer la guerre, que les États secondaires aient mis leurs armées en état d’y participer : « Que penserait-on à Paris, et qu’arriverait-il si les hostilités venaient à s’ouvrir dès à présent?Lesnégociations,dansl’état actueldes choses, n’ont que peu de chances d’aboutir ; elles pourraient, au contraire, en avoir de très-sérieuses après une première bataille. » Je me suis vivement récrié contre un pareil calcul, et je me suis appliqué à prouver que la démarche de conciliation que nous avons faite, de concert avec la Russie et l’Angleterre, ainsi que l’accueil favorable qu’elle avait rencontré , liaient moralement toutes les puissances, et qu’il était désormais du devoir de chacune d’entre elles de s’abstenir avec soin de tout ce qui pourrait mettre obstacle à la réunion de la conférence. M. de Bismarck ne m’a rien objecté, et il s’est borné à me rappeler, avec plus de détail, toutes les considérations qui lui font désirer de pouvoir retrouver sa liberté d’action. Il a ajouté

que les généraux s’irritent des lenteurs de la diplomatie, dans la conviction qu’en ce moment même ils battraient les Autrichiens, tandis que l’armée prussienne sera mise en état d’infériorité numérique, et par conséquent exposée à des revers, le jour où elle aura à combattre à la fois contre les Autrichiens et les troupes des États secondaires, qui pourront, avant longtemps, lui opposer deux cent mille hommes. Ces — memes généraux lui déclarent et représentent au Roi, qu’en retardant l’entrée en campagne, on met la monarchie à la merci de ses ennemis, et ils déclinent pour eux comme pour l’armée la responsabilité des malheurs qui peuvent en résulter. Je ne saurais donc vous garantir, malgré tous les efforts que j’ai faits ici, et que je pourrais faire encore pour détourner le gouvernement prussien de toute détermination regrettable, qu’il ne surgira aucun incident propre à faire éclater prématurément la guerre. Il faut, dans tous les cas, vous attendre à trouver M. de Bismarck, à son arrivée à Paris, résolu à brusquer une décision . .

L’Autriche devait elle-même, une dernière fois avant l’ouverture des hostilités, seconder les vues et les espérances de M. de Bismarck. lime l’apprit en m’annonçant, le 3 juin, qu’on lui mandait de Vienne et de Saint-Pétersbourg que le cabinet autrichien avait adhéré à la réunion de la conférence, mais en subordonnant son assentiment à la double

(') Lellre particulière du l" juin 1866.

MA MISSION ES l’RÜSSE.

condition qu’on n’y débattrait aucune question territoriale, et qut! les puissances qui y seraient représentées renonceraient d’avance à tout agrandissement. On veut la guerre à Vienne, me dit-il, et ces réserves n’y ont été imaginées que ponr se donner le temps et permettre anx États du Midi de terminer les préparatifs militaires

M. de Bismtirck avait été bien renseigné sur la réponse de l’Autricbe, et les trois puissances jugèrent, comme lui, que les conditions mises par le cabinet de Vienne à la réunion des plénipotentiaires ne permettaient pas de les convoquer. L’avis en parvint le 4 juin à Berlin.

J’étais chez M. de Bismarck, écrivais-je

le même jour a M. Drouyn de Lhuys , au moment où on lui a apporté une dépêche télégraphique de M. de Goltz exactement conforme à celle que vous avez bien voulu m’adresser aujourd’hui, et que j’ai reçue en rentrant à l’ambassade^'h Après l’avoir lue il s’est écrié : Vive le Boit’) !

Est-il besoin de dire qu’on ne perdit pas un jour à Berlin pour user de la liberté qui était rendue à la Prusse? Le cabinet de Vienne avait invité la Diète

(*) Dépêche du 3 juin 18t>6, n” I IG.

(•) Les lieux dépêches annonçaient que les puissances renonçaient à leur proposition.

W Lettre particulière du ijuin I8GG.

de Francfort à statuer sur le sort des duchés de l’Elbe ; le cabinet de Berlin vit dans cette motion une atteinte aux droits souverains du Roi sur ces territoires, et donna l’ordre au générid de Manteuffel, commandant dans le Schleswig, de faire avancer une partie de ses troupes dans le Holstein, qui était occupé par les Autrichiens, sous les ordres du général de Gablentz. Après avoir protesté contre cet acte de violence, l’Autriche rappela de Berlin le comte Karolyi et demanda à la Diète de mobiliser l’armée fédérale. Cette résolution fut votée le 14 juin. La Prusse la considéra comme une déclaration de guerre, et ses armées envahissaient le lendemain la Saxe, le Hanovre et la Hesse électorale. Les hostilités étaient ouvertes.

Avant de continuer cet exposé, il me reste à démontrer que j’avais prévu les graves altérations que pouvaient amener dans la situation politique ou territoriale les projets de réforme fédérale conçus par M. de Bismarck, et on admettra, je pense, que, dans ce but, je ne saurais me dispenser de reproduire ici les dépêches qu’on va lire :

Berlin, le 8 juin 1866.

DÉPÊCHE

Monsieur le ministre.

Toutes les fois qu’il in’en donne l’occasion, j’ai soin d’éveiller l’attention de M. de Hismarck sur les dan-

gers auxquels ses combinaisons pour reconstituer sur de nouvelles bases la Confédération germanique , pourraient exposer les relations de la Prusse avec les grandes puissances et notamment avec la France. Je désire qu’il soit constant, pour lui comme pour moi, qu’en aucune circonstance je ne lui ai permis de supposer, ni par mon langage, ni par mon attitude, que le gouvernement de l’F.mpereur pourrait être disposé à tolérer une situation inconciliable avec nos intérêts les {)lus essentiels.

Ayant été reçu avant-bier par le président du conseil , je le trouvai occupé à examiner les dispositions de la loi élaborée en 1 849 pour l’élection des députés au Parlement allemand , et il voulut bien s’en entretenir un instant avec moi. J’en pris prétexte pour lui représenter que je ne le V'oyais pas sans une certaine appréhension poursuivre la réforme fédérale au moyen 'd’un instrument aussi redoutable qu’une représentation populaire et unique pour toute l’Allemagne; je lui fis observer que j’étais loin d’élever une objection quelconque contre les améliorations de tout ordre dont le régime fédéral était susceptible ; mais qu’il ne fallait pas se dissimuler qu’une fois engagés dans cette voie, les ï)tats confédérés pouvaient être entraînés à prendre des résolutions d’un caractère européen ; qu’il fallait surtout s’y attendre, si le soin de régler toutes choses était confié à une assemblée , et que le cabinet prussien devait lui-même s’en préoccuper, comme nous , au point de vue des rapports de nos deux pays ; car , ai-je dit , vous ne pouvez vous refuser

à admettre qu’il nous serait impossible d’accepter des changements qui nous placeraient dans une situation nouvelle et fâcheuse pour notre sécurité.

Le président du conseil a voulu me démontrer qu’il ne poursuivait aucun plan dont la France aurait lieu de s’alarmer , et il m’a indiqué les traits principaux de celui qu’il semble aujourd’hui , et après mûr examen , résolu à faire prévaloir. Ce plan reposerait sur trois données principales : il impliquerait en premier lieu l’exclusion de l’Autriche de la Confédération; puissance européenne et se composant de populations d’origines diverses, l’Autriche né^ saurait faire partie d’une association d’Etats allemands sansl’exposer à des conflits perpétuels avec les autres gouvernements de l’Europe, ni sans entraver son développement national et économique ; la guerre d’Orient comme celle d’Italie, et l’histoire du Zollverein, suffisent à le démontrer.

L’expérience, d’autre part, ne permet plus de douter que les affaires d’un caractère administratif ou commercial ne puissent être mieux débattues dans une assemblée législative que dans une réunion de délégués des souverains ; il ressort de là la nécessité d’instituer un Parlement, dont les décisions s’imposeront d’elles-mémes à tous les confédérés. Mais ce Parlement ne pouvant être investi d’attributions politiques sans qu’il en résulte une limitation des droits souverains de chaque État, la nature des travaux de cette représentation et sa compétence seront définies d’avance, de façon qu’elle ne puisse connaî-

tre que des questions d’ordre purement économique.

Le troisième point qui devrait faire l’objet de la réforme fédérale, c’est l’état militaire de la Confédération , et M. de Bismarck résume ainsi ses idées à ce sujet : en temps de paix comme en temps de guerre, les forces des États associés seront divisées en deux armées ; le commandement de l’une de ces armées restera confié à la Prusse , celui de l’autre à la Bavière.

Ainsi, monsieur le ministre , la nouvelle Confédération germanique, suivant les projets du président du conseil, ne comprendrait plus l’Autriche; les princes et les États qui en feraient partie conserveraient la direction de leur politique, laissant à un Parlement commun le soin de régler leurs intérêts économiques ; cette association aurait deux armées , celle du Nord et celle du Midi , placées en tout temps sous le commandement permanent des deux plus grandes parmi les puissances associées. M. de Bismarck ne songerait nullement, d’après ce qu’il m’a jdit, à amener en Allemagne des remaniements territoriaux , ou du moins il n’entendrait imposer aux confédérés de la Prusse aucun sacrifice de cette nature. Pour ne leur laisser aucun doute à cet égard , et les convaincre de l’intention du gouvernement du Roi de respecter leurs possessions , il songe à livrer à la publicité son projet tout entier , et c’est dans cette pensée qu il a voulu se rendre compte des dispositions de la loi électorale de 1849. Je rappellerai à ce sujet que la Prusse a cependant stipulé, dans le

traité qu’elle a conclu avec l’Italie, une compensation équivalente à la Vénétie, et que si elle sort triomj)hante de la lutte qu’elle est à la veille d’engager avec l’Autriche, elle entrera agrandie dans la nouvelle Confédération.

Quoiqu’il en soit, la eombinaison fédérale imaginée par M. de Bismarck serait-elle de nature à troubler l’équilibre européen et à provoquer, soit des remontrances, soit une opposition absolue de la part des autres gouvernements européens? C’est ce que je n’ai pas examiné avec M. de Bismarck, ne voulant pas devancer le jugement que croira devoir en porter le gouvernement de l’Empereur. Je vous soumets le projet de la Prusse tel qu’il m’a été exposé, et Votre Excellence l’appréciera. Je croirais superflu d’ajouter — que le succès ne peut en être assuré que par la guerre et par la défaite de l’Autriche, qui ne se laissera pas expulser de la Confédération aussi longtemps qu’elle ne sera pas réduite à subir la volonté du vainqueur. Comment, d’un autre côté, ce plan de réforme serat-il accueilli par les cours secondaires ? Il serait difficile de le dire; on peut prévoir cependant qu’elles n’envisageront pas sans appréhension le rôle prépondérant qu’il assure à la Prusse, qui ne sera plus contenue par la présence de l’Autriche au sein de la Confédération. La Bavière se laissera-t-elle séduire par la perspective de la seconde place et du rôle de grande puissance qui lui seront offerts par la Prusse s’élevant au premier rang? M. de Bismarck est d’autant plus disposé à le croire, que la maison doWittels-

MA MISSION EN l'KUSSE.

I bucli pourrait espérer d’acquérir plus tard les pro- ' vinces allemandes de l’Autriche. Sans supposer que le cabinet de Munich porte si loin son ambition, il est à remarquer que son représentant à Berlin est, parmi tous les ministres allemands, celui qui a les plus fréquentes entrevues avec le président du conseil , et son attitude, comme son langage, à l’égard de l’Autriche , ont toujours donné lieu à réfléchir à ses collègues.

Veuillez, etc.

Dcrliii, le 13 juin 1866.

DÉPÊCHE

Monsieur le ministre.

..... Le Moniteur prussien publie aujourd’hui le plan de réforme fédérale dont j’ai eu l’honneui- de vous envoyer hier la traduction ; et on me dit que ce document a été adressé à tous les agents diplomatiques en Allemagne, avec l’ordre d’en donner communication aux cours auprès desquelles ils sont accrédités, de façon qu’elles en auront déjà connaissance quand M. de Savigny le présentera à la Diète. Tous mes collègues allemands jugent ce projet avec une sévérité unanime , et aucun d’entre eux ne conçoit l’opportunité d’une semblable publication. Dans leur opinion, la Confédération, reconstituée sur ces bases, j .serait à la merci de la Prusse , et à moins que la Bavière ne se laisse séduire par le rôle de grande puis-

OUVEnXURE DES HOSTILITÉS.

sance , que cette combinaison semble lui ménager, aucun des États secondaires ne saurait, sans abdiquer, lui donner son assentiment. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, comme moi, ils pensent qu’il convenait, dans tous les cas, d’attendre un autre moment pour produire une proposition excluant de la Confédération la puissance qui en a la présidence : s’il doit être repoussé par les princes et les États associés , le projet de la Prusse risque de ne pas être mieux accueilli par l’opinion publique, ou du moins par le parti libéral , qui comprendra qu’on lui offre un Parlement dont la mission se réduirait à débattre des

questions d’ordre purement économique

Veuillez, etc.

Berlin, le 24 juin 1866.

DÉPÊCHE

Monsieur le ministre.

J’ai eu l’bonneur de vous entretenir des démarches que le cabinet de Berlin a faites auprès de tous les États de l’Allemagne du Nord, pour nouer avec eux de nouvelles relations ayant particulièrement pour objet, d’une part d’assurer à la Prusse le concours de leurs contingents durant la guerre, de l’autre la convocation d’un Parlement commun qui se réunirait à Berlin sur les bases du projet de réforme fédérale élaboré par le gouvernement prussien. Le Bulletin officiel, qui a paru hier soir, annonce que tous ces États ont

accédé à l’alliance de la Prusse , à l’exception de la Saxo, de la Hesse électorale, du Hanovre et de Nassau. Bien que cette assertion ait en quelque sorte un caractère officiel, je ne saurais admettre qu’elle soit parfaitement exacte. Je crois savoir, en effet, que la ville de Hambourg a décliné les ouvertures du gouvernement prussien , que la Saxe grand’ducale ne s’est pas encore expliquée, et que le duc de Brunswick, en se montrant plus favorablement disposé, refuse néanmoins de réunir ses troupes à celles de la Prusse. Il est à remarquer, en outre, qu’à l’exception d’Oldenburg et de quelques princes de troisième ordre, les autres Etats du Nord n’ont encore fait à Francfort aucune communication pour dénoncer le lien qui les attache à la Confédération , et tju’ils ne sauraient cependant entrer dans de nouveaux rapports avec la Prusse sans dénoncer ou rompre ceux qui les unissent aux Etats restés fidèles à la Diète. C’est là, d’ailleurs, une situation qui n’attend probablement pour s’éclaircir que les premiers résultats de la guerre. Je n’ai pas besoin , en effet , de faire observer que si l’armée confédérée, qui se concentre à Francfort, triomphait des troupes prussiennes qui opèrent en ce moment dans la Hesse électorale, elle ne tarderait pas à s’avancer dans le Hanovre, et que, dans ce cas, la plupart des Etats du Nord, à supposer qu’ils y soient disposés, ne seraient plus en situation de se prêter à la conclusion du pacte nouveau qui leur est offert par la Prusse ; ils y seraient réduits, au contraire, si l’armée prussienne, battant les

ouvERToni-: des hostilités. m troupes du prince Alexandre de Hesse, les repoussait au delà de Franefort et parvenait à s’établir sur la ligne du Mein.

Mais ce que je tiens particulièrement à relever, c’est qu’il ressort de ces efforts du cabinet de Berlin l’intention bien arretée de comprendre dans la nouvelle Confédération, et de renfermer, par conséquent, dans la sphère d’action de la Prusse toute la partie de l’Allemagne qui s’étend de la Bohême et des bouches du Mein à la Baltique. Si donc la Prusse sortait victorieuse de la guerre actuelle, elle s’attacherait à faire prévaloir, autant qu’on peut le préjuger par les tendances qu’elle témoigne en ce moment, soit la combinaison dont elle a arreté le plan , et qui exclut l’Autriche de l’association germanique , soit une Confédération du Nord; mais, dans l’un et l’autre cas, elle retiendrait sous sa dépendance, par les arrangements qu’elle poursuit, toute l’Allemagne comprise entre la Silésie et les Provinces rhénanes, depuis Dresde jusqu’à Wiesbaden ; l’hégémonie prussienne se trouverait ainsi réalisée dans les limites qu’elle comporte aux yeuje mêmes de ses plus fermes soutiens. Outre la haute main sur tous les intérêts communs aux États associés, la Prusse obtiendrait en effet l’entière disposition de la totalité de leurs forces, et, en attendant du temps des acquisitions désormais assurées, elle aurait constitué le grand État militaire — qu’elle a toujours eu l’ambition de fonder h son profit dans le nord de l’Allemagne. Ce résultat se combinera-t-il avec la constitution d’un Parlement? Les

idt-es du cabinet de Berlin ne sont peut-être pas complètement arrêtées à cet égard ; l’organisation militaire le touche de plus près et le préoccupe autrement que celle d'une représentation nationale, dont il a conçu le projet uniquement dans le but d’assurer le succès de sa politique. Votre Excellence aura remarqué que je n’ai jamais admis, pour ma part, qu’il fût aisé de réunir une Assemblée de députés élus par le suffrage universel et de limiter leurs délibérations à l’examen des questions administratives ou économiques.

I Ou cette chambre , issue du peuple , sera dissoute , si toutefois elle est convoquée , ou le Gouvernement prussien devra compter avec elle et rentrer dans les voies constitutionnelles. Dans 1a première de ces deux hypothèses, les conseillers du Roi Guillaume s’apjdiqueront à fonder, sur le principe de l’autorité souveraine, ce que j’appellerai l’Allemagne du Nord, dont le gouvernement prussien sera le véritable représentant; dans la seconde, le régime parlementaire l’emportera sur les doctrines dont le cabinet actuel s’est constitué l’organe, et, dès lors, l’opinion libérale, si puissante dans les États secondaires, appuiera la Prusse dans toutes ses entreprises. Si je ne me trompe, cette dernière éventualité aurait des conséquences incalculables ; sans atteindre l’unité, elle conduirait à l’union étroite et puissante de tous les peuples allemands. Mais il est plus vraisemblable qu’un gouvernement aussi ferme et aussi entreprenant que celui dont le Roi a remis les rênes à M. de Bismarck ne consentira pas à abdiquer, si la fortune des armes lui

est favorable, et qu’à aucun prix il ne renoncera à recueillir le fruit de sa témérité et de ses efforts ; il faut donc nous attendre à le voir redoubler de soins et d’exigences pour établir son influence exclusive et prépondérante sur tous les pays limitrophes de la Prusse et pour asseoir sa domination du Mein à la

Baltique

Veuillez, etc.

Berlin, le 26 juin 18(i6. '

DÉPÊCHE

Monsieur le ministre.

Pour faire suite à la dépêche que j’ai eu rhonneur de vous adresser hier sous le n* 141, je vous envoie ci-joint un tableau de la population de l’Allemagne, distribué de manière à présenter, en quatre groupes différents, le nombre des habitants :

1* Des États réunis qui formeraient la Confédération du Nord ;

2’ De la Prusse ;

3° Des États réunis qui formeraient la Confédération du Midi ;

4” De l’Autriche pour ses possessions fédérales.

Combines avec le plan de réforme de la Prusse, ces chiffres donnent les résultats suivants : si la Confédération est reconstituée à l’exclusion de l’Autriche , l’Allemagne, au moyen de l’organisation militaire conçue par le cabinet de Berlin, serait divisée en deux

MA MISSION EN l'HÜSSE.

glandes fractions: celle du Nord, comprenant la Prusse et les États qui relèveraient d’elle militairement, présenterait une jiopulation totale de plus de vingt-neuf millions; celle du Midi, placée sous l’influence de la Bavière, n’en compterait pas neuf.

Kn acceptant l’Autriche dans la Confédération pour ses anciennes possessions fiklérales , et en les réunissant à la fraction méridionale, on n’aurait encore que vingt et un millions et demi.

Si la Confédération germanique ne devait pas être rétablie, et si le cabinet de Berlin réussissait à nouer un pacte fédéral avec les Etats qui font, suivant la doctrine prussienne, partie de l’Allemagne du Nord, la Prusse obtiendrait une situation équivalente, quant à la population, mais plus puissante et plus redoutable en ce sens que son influence y dominerait exclusivement, et qu’elle n’aurait plus ;i craindre, dans le cercle de son action, ni le contrôle ni la rivalité d’aucun de ses associés.

Tels sont les résultats que dissimulent les combinaisons imaginées par le comte de Bismarck , et qu’il tente en ce moment même d’imposer aux États limitrophes de la Prusse; ils méritaient, à tous égards, de vous être signalés.

Veuillez , etc.

On trouvera peut-être que je multiplie les cita- .Jions outre mesure; mais, si l’on songe à l’étroite connexiti: qui existe entre les événements de 1866 et ceux de 1870, on comprendra que j’insiste sur la

manière dont j’ai rempli mes devoirs durant cette première période de ma mission. Qu’on veuille bien en outre ne pas oublier quelle était la nature de cette mission. Comme on l’a vu, il m’était invariablement recommandé de suivre avec soin le développement de la crise que j’avais signalée dès son origine, et de rendre compte, en les appréciant, des faits dont je serais le témoin, et qui pourraient être de nature à éclairer le gouvernement de l’Empereur. Ai-je en temps opportun prévu et annoncé la guerre de 1866? ai-je été surpris par la conclusion du traité prusso-italien? ai-je clairement indiqué le but qu’on se proposait à Berlin, les moyens qu’on emploierait pour l’atteindre, la ténacité avec laquelle ou le poursuivrait, les avantages qu’on en attendait, les conséquences qui en résulteraient pour tous les États germaniques et pour les puissances limitrophes de l’Allemagne?

C’est pour que l’on puisse prononcer en parfaite connaissance de cause que je place sous les yeux du public, comme je m’y suis engagé par ma lettre du mois de novembre, des documents dont la valeur officielle ne peut être contestée.

11 importait au surplus, dans la première partie de ce travail, de mettre en pleine lumière les traits généraux de la politique que j’ai été chargé d’observer, et les vues comme le caractère des hommes

qui l'ont pratiquée. Je n'ai plus désormais à y revenir, le lecteur devant être, si je ne me trompe, pleinement édifié à cet éfraixl. Je pourrai, à dater de ce moment, et jusqu'à la négociation que j'ai suivie à Ems, être plus sobre de citations textuelles.

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