‹ Ma mission en PrusseChapitre 5 sur 10 · DE 1806 A · texte numérisé non relu

DE 1806 A

Durant l’année 1866, la Prusse a préparé par la diplomatie, et réalisé par la guerre, l’agrandissement de sa puissance. La paix lui ayant livré l’Allemagne sans défense, elle s’est employée depuis à consolider la forte puissance qu’elle avait conquise dans le Nord, en disposant les choses pour l’étendre au Midi. J' ai présenté un récit sommaire, mais complet, des faits diplomatiques qui ont conduit à la lutte recherchée par la Prusse pour expulser l’Autriche de l’Allemagne, et j’ai montré comment je les ai appréciés. Les circonstances n’offrant plus le même intérêt, je ne suivrai pas la même marche pour la période qui a suivi la guerre de 1866 et précédé celle de 1870, et jusqu’à la complication qui a provoqué la dernière guerre.

Ma tâche, dans cette seconde partie de mon tra-

vail, m’est tracée par les attaques mêmes dont j’ai été l’objet. .Tè me bornerai à les relever et à y répondre, sans observei l’ordre chronologique des incidents, et sans m’y arrêter plus longtemps qu’il ne conviendra.

Je n’ai pas suffisamment instruit, a-t-on dit, le Gouvernement. Sous le rapport militaire, sous le rapport diplomatique, le Gouvernement a ignoré l’activité déployée par la Prusse, et il a été surpris par la coupable imprévoyance de ses agents. Je pourrais répondre que le Gouvernement u’a jamais autorisé , ni par son langage ni par ses actes , une semblable assertion ; dans aucune occasion , en efifet , il n’a prétendu ni donné à entendre que ses représentants l’avaient induit en erreur, et, pour ma part, je puis hardiment affirmer qu’il ne m’a pas plus mesui'é -sou approbation que sa confiance. Il me l’a témoignée, au contraire, avec une largesse qui n’a été égalée que par mon dévouement, je ne dis certes pas par mes services. Mais ce n’est pas au Gouvernement que je réponds, c’est à l’opinion publique, égarée par des appréciations totalement dénuées de fondement.

Le premier reproche, le plus grave peut-être parmi ceux qui m’ont été adressés, c’est que le Gouvernement n’a pas été exactement renseigné sur l’état militaire de la Pnisse. Je ne veux pas as-

sûrement récriminer, mais on me permettra de rappeler que le Gouvernement lui-même a sijjnalé au pays dans maintes occasions, à la tribune dès le mois de décembre 1866, et dans de nombreux documents officiels, l’importance et l’étendue des forces et des armements de la Prusse. Dans la discussion sur l’organisation de notre armée, et chaque année dans celle du budget, dans l’exposé annuel de la situation de l’Empire, il n’a pas cessé, pour justifier l’opportunité des mesures qu’il proposait au Corps législatif, de dénoncer les dangers auxquels nous exposait l’insuffisance de nos moyens de défense; il a cité des chiffres, et l’événement n’a que trop prouvé que l’Allemagne réunie pouvait, comme l’a dit M. Rouher, mettre treize cent mille hommes en ligne dans une guerre contre la France. Parfaitement informé , le Gouvernement a vainement multiplié ses efforts pour éclairer le pays, qui, n’ayant rien appris ou ayant tout oublié, a accusé de négligence et d’impéritie les agents diplomatiques, en voyant les armées allemandes envahir, en masses profondes, notre territoire. On demeure confondu devant de si tristes égarements. Je ne suis pas m oins tenu cependant de démontrer que le Gouvernement tenait ses renseignements des agents qu’il entretenait à Berlin.

Après la publication des rapports de M. le colonel

Stoffel, je n’apprendrai rien à personne sur un point aussi important, et je crois supeiflu d’empmutcr de nombreuses citations à ma correspondance pour établir rpie de mon côté, et en lui abandonnant le soin d’élucider dans tons leurs détails les questions d’un caractère purement technique, je ne négligeais aucune occasion de signaler les développements que la Prusse donnait à ses forces militaires, .le dirai cependant que, dès le 25 août 186G, quand la paix de Prague n’était pas encore définitivement conclue et avant que le cabinet prussien eût arrêté ses résolutions, je faisais pressentir l’extension qu’il donnerait à ses armées, et je disais dans une première dépêche :

Berlin, le 25 août 1866.

Monsieur le ministre,

La Gazette de Magdebourg publie , sur les ressources militaires des pays qui vont être anitcxés à la Prusse et sur la manière dont le gouvernement du Roi Guillaume se propose de les utiliser, un article que je crois utile de signaler à Votre Excellence. 11 a été fort remarqué à Berlin , et ce matin la plupart des journaux s’empressent de le reproduire. D’après cet article , on compterait dissoudre les cadres des troupes hessoises et nassoviennes , comme on l’a fait pour ceux du royaume de Hanovre et de la ville libre de Franc-

HAl’PORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 205

fort. Les hommes seraient rappelés sous les drapeaux et incorporés dans les régiments prussiens. Quant à la question de savoir si, leur temps cle service achevé, on leur appliquerait les lois pni.ssienncs relatives à la landwehr, elle ne parait pas encore être résolue. Mais on serait, par contre, décidé à étendre immédiatement aux nouveaux territoires les règlements prussiens pour le recrutement. L’institution de la landwehr est destinée à être remaniée, et à partir de 1867 les classes formant la réserve de l’armée permanente atteindront la force numérique que la nouvelle organisation de l’armée leur assigne, et l’on n’aura, par conséfpient, plus besoin d’appeler des hommes appartenant au premier ban de la landwehr pour porter au chiffre réglementaire de mille hommes les bataillons de guerre de la ligne. Kn niéme tem|)s. l’effectif des différentes classes de la landwehr ira eu augmentant successivement jusqu’au moment où la classe de 1860 (année où le recriitcunent a été ]>orté, pour la première fois, de 40,000 hommes à plus de 72,000) aura atteint l’àgc de libération , c’est-à-dire trenteneuf ans.

Les cadres actuels m; larderont donc pas à devenir insuffisants. Afin d’obvier à cet inconvénient, on supprimerait la distribution de la landwehr <lu jiremier ban en régiments distincts, et l’on se bornerait à a.ssigner deux bataillons de cette arme, comme seconde réserve de guerre , à chacun des régiments de la ligne et de la garde. Ces régiments, actuellement au nombre «le 81 , seraient d’ailleurs portés à 100, grâce aux an-

nexioiis, et l'on emploierait les cadres des quatrièmes butuilloiis de yuerre , récemment créés , pour l’ormer les nouveaux corps. Du même coup, le nombre des bataillons de lu laudwehr, qui est en ce moment de 1 16, serait donc élevé à 1200^'^.

L’effectif de {juerre des pays conquis s’élevait à ■49,5 46 hommes (26,497 Ilunovriens, 15,209 Hessois , 6,721 Nassox iens et 1,119 Francfoilois), auxquels il faut ajouter environ 10,000 Schlesxx'ig-Holsteinois. Mais en tenant compte des pertes d’effectif provenant d<' la div- olutioii de leurs cadres , l’augmen- Oïliun immédiate de l’armée ]>russienne permanente, résultant des annexions, ne d('-passerait {juère 55 à 56 mille hommes.

Du jour cependant ou les territoires conquis, dont la population, en nombre rond, atteint 4,500,000 âmes , seront régis par les lois de recrutement en vigueur en l’russe, cette augmentation comportera de 80 à 90,000 soldats ; enfin , lorsque la fusion sera devenue également complète jxour la landwebr , ce qui peut avoir licm en |>eu d’années , l'efjeclif de guerre de la Prusse se montera à 800,000 combattanis.

L’effectif de guerre des États qui vont former, avec le royaume de Prusse, la Confédération de l’Allemagne du Nord, est d’environ 40,000 hommes; organisé à la prussienne, il s’élèvera au moins à 60,000. En y ajoutant la landxvehr du deuxième ban , dont

C) Voir, pour plus de détails, le rapport de M. le colonel Stoffel du mois de novembre 1866.

Votre Excellence remarquera qu’il n’est point tenu compte dans l’évaluation des forces prussiennes , le cabinet de Berlin disposera d’une armée de plus d’un million d'hommes^'K

Le 18 octobre suivant, je faisais savoir que les mesures qu’on préparait à Berlin avaient été adoptées

Le 23 du même mois et le 18 décembre, toujours de l’aunée 18G6, j’annonçais que les dispositions ordonnées par le ministère de la guerre étaient en pleine exécution dans tous les temtoircs conquis, et qu’ou y appliquait activement les règlements prussiens sur le service militaire. A diverses occasions je suis revenu sur ce sujet pour signaler l’empressement qu’on mettait à constituer l’armée fédérale.

Sans revenir sur ce que j’ai eu rhonneur de vous mander, disais-je le 24 février 1867-, je ne crois pas superflu de vous répéter que l’administration de la guerre continue à déployer la plus grande activité; on poursuit sans relâche la constitution des nouveaux corps d’armée, et on presse les autres États de la Confédération afin qu’ils prennent de leur coté , sans aucun retard, les dispositions que comporte l’organisation de l’armée fédérale. Il est évident, et tel est l’avis

(') Dépêche du 25 août 186B, n» 202.

(•) Dépêche n" 235.

de notre uttaché iiiilituire , qu’on met le plus grand prix il se trouver en mesure de faire face à toutes les éventualités

Dans le cours de la discussion à laquelle a donné lieu, en mars et avril 18G7, la constitution fédérale, j’ai particulièrement attiré l’attention du Gouvernement sur la disposition qui enlevait au Parlement du Nord comme aux Chambres particulières des divers Etats confédérés, pour une longue période, le vote du contingent et des dépenses allouées au service de la guerre. Cette clause portait en effet que le contingent serait, pour l’armée de terre, de 1 pour 100 de la population, et la dépense, de 225 thalers par homme présent sous les drapeaux, durant dix ans. Ee gouvernement prussien transigea avec le parti libéral, et on se mit d’accord pour un terme de cinq ans.

Délai suIBsant, disais-je, pour permettre à l’administration de la guerre d’organiser , sans discussion et cans trouble, toutes les forces militaires de la Confédération du Nord(*b

•le n’insisterai pas davantage sur ce sujet. On trouvera plus loin, au surplus, résumées à la date

(') Dépêche du février 18C7, n“ 39.

W Voir ma correspondance officielle des mois de mars et avril 1867.

du 5 janvier 1868, les informations que j’avais recueillies et transmises sur l’état militaire de l’Allemagne

Le gouvernement prussien ne se bornait pas à donner à ses forces militaires tout le développement dont elles étaient susceptibles, il déployait un zèle égal pour s’assurer les fruits de sa politique et de ses victoires. Il élabora lui-même, et sans consulter les États du Nord, le projet de constitution fédérale, qu’il soumit ensuite à leur approbation plutôt qu’à leur examen. Dès les premiers moments, il devint évident qu’il entendait combiner les choses de manière à rester le maître absolu de toute l’Allemagne du Nord, avec l’entière disposition de toutes les ressources de ses confédérés.

Ai -je sur ce point édifié le gouvernement impérial ; l’ai-je fait en temps opportun et d’une manière suffisante? .Te suivais attentivement le travail entrepris par la Prusse pour placer sous sa main tonte la Confédération, et j’ai rendu compte, en quelque sorte jour par jour, des efforts quelle faisait dans ce sens, soit avant, soit pendant la discussion dont le pacte constitutionnel a été l’objet au sein du conseil fédéral d’abord, et ensuite au Parlement. Je ne saurais reproduire ici toute ma correspondance. J’ai pu cependant, avant même qu’il frtt

(’) Voir page 251.

publié, me procurer le projet de constitution, et en le transmettant à Paris je l’ai accompagné d’un rapport qu’il me suffit de donner ici pour établir que j’ai, dès le premier moment, exactement déteiminé les desseins que le cabinet prussien poursuivait en constituant la Confédération de l’Allemagne du Nord. Le voici en entier, et on se persuadera , je pense, qu’il serait superflu de le faire suivre d’autres citations de ma correspondance.

Iterliu, le 20 décembre 1860.

Monsieur le ministre,

.l’avais exprimé au sous-secrétaire d’Etat des affaires étrangères le désir <le recevoir conimunication du projet de j)acte fédéral pour la Confédération du Nord. M. de Bismarck ayant recommandé aux autres inend)res de la conférence de n’en rien divulguer, n’a j)as cru pouvoir autoriser M. de Thile à accueillir favorabbnnent ma démarche.

.Te dois toutefois à l’obligeance d’un tle mes collègues, plus heureux , d’avoir eu entre mes mains une copie exacte de cet acte, et j’ai l’honneur de vous en envoyer ci-joint la traduction.

Ce document e.st un modèle de médiatisation sans déguisement, et je m’imagine difficilement les dispositions d’un caractère plus rigoureux que M. de Bismarck , comme on l’a dit, aurait fuit éliminer du pre- ^ mier projet rédigé par les soins de M. de Savigny.

Je dois supposer, d’autre part, cpi’on a fait espérer au roi de Saxe une sensible atténuation des conditions les plus rigoureuses, au moins en ce qui le concerne, s’il est exact, comme je vous le mandais hier, qu’il se soit montré satisfait des explications et des assurances qui lui ont été données durant son séjour à Berlin.

Quoi qu’il en soit, aux termes de la constitution élaborée par le cabinet prussien , le gouvernement de la Confédération du Nord se compose de trois pouvoirs, le conseil fédéral, la présidence, et le Parlement ou la Diète. Elle en reconnaît cependant un quatrième, le généralissime, puisqu’elle lui délègue , en I certains cas , des attributions qui devraient relever de l’autorité exécutive. Ainsi le commandant en chef des forces fédérales peut construire, aux frais communs, des fortere.sses sur tous les points du territoire, proclamer l’état de siège, si la sûreté publique est menacée, ordonner d’urgence l’exécution contre tout État récalcitrant. .Te n’ai pas besoin d’ajouter que la présidence et le commandement en chef de l’armée seront confiés au roi de Prusse.

La constitution est fondée sur ce principe , que la législation et l’autorité fédérales dominent la puissance autonomi<pie de chaque État particulier, et chacune de ses dispositions tend à concentrer la di- — rection suprêiue des intérêts communs entre les mains de la Prusse.

Tout sujet d’un État confédéré devient citoyen de la Confédération , c’est-à-dire , comme le porte l’article III, qu’il n’y aura jdus qu’i/ra seul indigénat. La y

MA MISSION EN PIlüSSE.

k-yislation fédérale embrasse tout ce qui concerne les intérêts étant ou pouvant être communs. L’article IV contient à cet éfjard une énumération qui comprend tous les services essentiels, à l’exception de ceux de la justice et de la police locales. L’armée et la marine de {jucrrc n’y sont pas comprises, et font l'objet de ])lusicurs dispositions sj)éciales dont je ferai mention plus loin.

Le conseil fédéral , qui est appelé à exercer , avec le Parlement, le jiouvoir législatif, se composera des représentants des Etats confédérés. Les voix sont fixées au nombre de quarante-trois, et il en sera attribué dix-sept a la Prusse. Ce conseil se distribuera en comités permanents et eu désignera les membres , à l’exception de ceux de la guerre et de la marine, qui seront choisis par le généralissime.

La présidence de la Confédération vient en second rang dans l’ordre des pouvoirs. Elle est, comme je l’ai déjà dit, remise, à titre perpétuel, au roi de Pi ■lisse, qui représentera la Confédération, pourra déclarer la guerre, conclure la paix, négocier des alliances, accréditer des envoyés ou en recevoir, exercer enfin toutes les prérogatives de la souveraineté dans les rajiports de la Confédération avec les puissances étrangères. Comme je l’écrivais avant-hier, les souverains ou États alliés de la Prusse n’auront donc plus aucun motif pour entretenir à l’étranger des agents diplomatiques , puisque toute affaire d’intérêt général relèvera de la puissance fédérale , qui aura elle-méine des organes auprès des autres cours.

Il appartiendra d’ailleurs à l’autorité présidiale de convoquer, d’ajourner ou de clore le conseil fédéral aussi bien que le Parlement , de proniulfjuer les lois , de veiller à leur exécution , de nommer et de révoquer les employés fédéraux dont elle recevra le serment.

. En cas d’exécution et de circonstances impérieuses, le Roi, président, peut, en sa qualité de généralissime, y procéder sans autre autorisation, et l’exécution peut être conduite jusqu’au séquestre du pays contre lequel elle est prononcée et de son gouvernement. Rien ne semble mettre ces mesures sous le contrôle d’une autre autorité que celle du souverain de la Prusse; il serait donc seul juge des raisons qui les rendraient nécessaires et des moyens propres à en assurer l’application , sans qu’il soit stipulé aucune garantie pour la souveraineté de ses associés.

La Diète , qu’on avait désignée jusqu’à présent sous la dénomination de Parlement , sera élue par le suffrage direct et universel, et si on excepte le droit réservé au président fédéral de l’ajourner et de la clore, cette assemblée est constituée dans des conditions propres à donner, en apparence, satisfaction au parti libéral.

Les députés des populations du Nord inclineront assurément à consacrer la prépondérance de la Prusse pour hâter l’union de tous les États allemands ; dans cette prévision, on a tenu peut-être à les disposer favorablement, en leur laissant une latitude plus grande que ne le faisaient prévoir les tendances du cabinet de Berlin.

La Diète, en effet, est investie du droit d’initiative; elle ne peut être dissoute qu’en vertu d’un arrêté du conseil fédéral, rendu avec l’assentiment du Roi-j)résident ; elle vérifie ses pouvoirs , arrête son règlement, nomme ses présidents et ses secrétaires. Par une immunité que le cabinet de Berlin a invariablement contestée à la Chambre des députés prussiens, aucun de ses membres ne pourra être inquiété à cause de ses votes ou des paroles qu’il aura prononcées au sein de l’assemblée, et ne devra en répondre que devant elle.

-L’avenir nous apprendra si le gouvernement jirussien a sagement agi en faisant à l’opinion unitaire et démocratique de si larges concessions. Investie des attributions qui lui sont conférées, la Diète réunit en effet, par son origine autant que par ses pouvoirs, tous les caractères d’un Parlement national, et elle voudra peut-être, avant longtemjis, revendiquer une part plus grande dans le partage de la jiuissance publique.

Pour devenir exécutoires, ses résolutions toutefois devront être également votées par le conseil fédéral ou par le gouvernement prussien, qui exercera dans la seconde de ces deux assemblées une prépondérance incontestée , et cette disposition les couvre d’avance contre les empiétements delà représentation élective.

I 11 ne sera alloué aucune indemnité aux membres de la Diète; on espère sans doute, au moyen de cette clause, sans analogue en Âllemagne, eu éliminer les candidats populaires.

Je ne saurais analyser, sans entrer dans de trop longs détails, les clauses qui concernent le régime

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douanier et comipercial, les chemins de fer, les postes et les télégraphes ; toute cette partie de la constitution fédérale est conçue dans la pensée manifeste de conférer au gouvernement prussien la direction de ces divers services et de les soumettre à un système unitaire. La Diète aura à cet égard les pouvoirs les plus étendus, et la présidence, ou plutôt le cabinet de Berlin, sera chargé d’assurer l’entière exécution de ses décisions dans toute l’étendue de la Confédération. Ce qu’il importe de noter, c’est qu’il est institué une caisse fédérale dans laquelle devront être versés tous les revenus provenant des douanes, de certains impôts de consommation, des postes et des télégraphes. Je dirai tout à l’heure quel en sera l’emploi, en me réservant devons faire part, sous le timbre de la direction des consulats, de tout ce qui touche au Zollverein et aux relations commerciales comme à la navigation.

J’ajouterai seulement ici que tous les gouvernements confédérés devront s’engager à organiser et à administrer, d’après un plan uniforme, leurs chemins de fer respectifs, comme s’ils constituaient un seul réseau. Il sera publié à cet effet des règlements obligatoires pour tous les associés; et la Confédération, qui se réserve de construire les lignes nécessaires k\a défense commune, aura le droit de contrôler les tarifs et même de les réduire. Je ne comprends pas comment on réussira à concilier cette dernière disposition avec le respect de la propriété privée. Une clause particulière met les voies ferrées à la disposition de l'autorité mili-

taire, moyennant une rétribution réduite en cas de

guerre.

Les postes et les télégraphes seront placés, sur tout le territoire fédéral, dans les attributions de l’autorité présidiale, qui aura le droit et le devoir de veiller au maintien de runion et de runiforniité dans toutes les branches de cette double administration. Les employés lui devront obéissance, et cette obligation sera insérée dans le serment. Elle nommera d’ailleurs tous les fonctionnaires supérieurs de ces services, ceux notamment qui seront chargés de l’inspection, lesquels auront à lui prêter directement le serment de soumission.

La navigation marchande de tous les États associé.s sera considérée comme appartenant à la même puissance ; elle arborera le même pavillon : noir, blanc et rouge. Je reviendrai sur ce chapitre dans la dépêche que je consacrerai à la partie commerciale.

J’arrive aux dispositions qui se réfèrent à la marine de guerre et à l’armée. Vous aurez remarqué. Monsieur le ministre, que dans ses chapitres antérieurs le projet du cabinet prussien admet, en se réservant la haute main sur toute chose, la compétence du conseil fédéral et de la Diète ; il résout plusieurs questions et en abandonne d’autres à l’examen de l’une ou l’autre de ces deux assemblées. Pour ce qui concerne l’organisation et le commandement des forces fédérales de terre et de mer, il ne laisse au contraire aucun point en suspens. Il déclare que les lois et règlements qui régissent la matière en Prusse, entreront de plein

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. 217 droit en vigueur dans toute la Confédération par la promulgation du pacte constitutionnel. Il délègue en même temps le pouvoir suprême le plus étenchi au roi de Prusse, en lui conférant la dignité de généralissime. Ainsi les effectifs, l’armement, l’instruction, l’organisation des corps, tout relèvera du roi Guillaume et sera réglé conformément au régime militaire de la Prusse; ainsi tout Allemand du Nord est soumis au service et ne peut se faire exonérer; il appartiendra pendant huit ans à l’armée active, et pendant les cinq années suivantes il fera partie de la landwelir. L’effectif de paix est fixé à 1 p. 100 de la population. L’ensemble des forces de terre de la Confédération formera, une armée unique ; elle sera placée, en temps de guerre et de paix, sous les ordres du généralissime ; le devoir de lui obéir sera libellé dans le serment que les troupes seront tenues de prêter.

Sans qu’il soit rien indiqué d’une manière précise, il résulte de ces dispositions qu’en se conformant, sous tous les rapports, à la législation militaire de la Prusse, chaque État lève, instruit, administre, sous la direction du général en chef, son contingent particulier, quelle qu’en soit l’importance. Les hommes ne seront pas dispersés dans les différents corps sans distinction d’origine ou de nationalité ; mais l’étendue des pouvoirs du généralissime ne laisse rien subsister de plus de l’autonomie militaire des États associés. Le roi de Prusse, en cette qualité, ii’est pas seulement tenu et autorisé à veiller à ce que toutes les troupes qui composeront l’armée fédérale aient leurs effectifs

au complet et en état d’entrer en campagne, à exiger (pie chacun remplisse strictement les obligations qu’il a contractées; il fixe en outre l’effectif des contingents ; il désigne les garnisons, c’est-à-dire qu’il lui est permis de faire cantonner, par exemple, les Saxons dans les Mecklembourgs, et les Mecklerabourgeois , sinon des Prussiens, en Saxe ; il ordonne la mise de tout ou partie de l’armée fédérale sur le pied de guerre ; il a seul le droit de nommer les officiers généraux, de choisir les commandants des places fortes, les officiers commandant en chef chaque corps, et ceux auxipiels on aurait à confier le commandement d’un corj)s composé de troupes appartenant à plusieurs contingents, ax'ec l’entière liberté de choisir indistinctement les officiers auxquels il lui plaira de confier des charges diverses, soit dans l’armée prussienne, soit dans le service de la Confédération. (Textuel.)

Ainsi le Hoi ne se réserve pas seulement le droit de nommer le général commandant l’armée saxonne ou les contingents des Üldenbourgeois , il aura , en outre, celui de placer un officier jirussien ou de toute autre origine à la tête de ces troupes. Une clause particulière, art. LXIII, porte que, sauf convention contraire , les princes confédérés nomment les officiers de leurs contingents respectifs, sous les restrictions prévues par la constitution.

Le budget de l’armée fédérale sera commun comme l’armée elle-même , et c’est à cet effet qu’on a constitué la caisse dans laquelle seront versées les perceptions du Zollverein et d’autres revenus. Cette

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 219 caisse , confiée aux soins et placée , pour ses recettes comme pour ses dépenses, sous le contrôle particulier de fonctionnaires relevant de l’autorité présidiale, aura à satisfaire à tous les besoins réglementaires des divers contingents; mais chacun des États associés . devra, de son côté, contribuer aux charges collectives en mettant chaque année , à la disposition du général en chef, une somme de 225 thalers (8-i3 fr. 75 c.), multipliée par le chiffre de son contingent de j)aix. En cas d’insuffisance, il y sera pourvu par tous les confédérés proportionnellement à leur population ; et ne voulant rien abandonner au mauvais vouloir des mécontents , on a décidé que cette contribution sera levée au fur et à mesure des besoins par les soins de l’autorité présidiale. S’il y a des excédants, au contraire, ils resteront acquis à la caisse fédérale.

Comme vous le voyez. Monsieur le ministre, tout a été soigneusement prévu; la direction, le 0010111311- — deiuent, lu surveillance, demeurent sans restriction aux mains de la Prusse; les dépenses seulement sont réjiarties entre tous les confédérés avec une parfaite équité.

La marine militaire des États limitrophes de la mer du Nord et de la Baltique constituera la murine de guerre de la Confédération , et sera , comme l’armée de terre, placée sous le commandement de la Prusse. Le Itoi aura sur cette partie des forces jiubliques des pouvoirs illimités; il pourvoira à son organisation, il nommera les officiers elles fonctionnaires

de tout ruiiy, qui auront à lui prêter serment, de même que les hoiniues d’équipage. Comme pour reconnaître la délégation qui lui sera faite par ses associés , la Prusse voudra Lien déclarer les ports de Kiel et de la Jalide ports de guerre fédéraux; les dépenses néce.ssaires pour les établissements qu’il conviendra d’y créer, en les affectant à leur nouvelle destination , seront naturellement prélevées sur la caisse fédérale. Toute la population maritime de la Confédération , y comju'is les mécaniciens et les ouvriers de murine, est tenue de servir.

Le service consulaire sera réuni et placé sous l'autorité présidiale, qui nommera les consuls dans tous les pays étrangers. Les consulats jiarticuliers des Etats confédérés seront supprimés dès que l’organisation des consulats fédéraux sera assez avancée pour offrir les garanties désirables.

La cour suprême des trois villes ,.nséatiques siégeant à Lubeck, est désignée pour connaître, en premier et dernier ressort, de tout attentat contre la sûreté de la Confédération.

Les différends entre les États confédérés ou leurs autorités seront soumis à la décision du conseil fédéral ; les conflits constitutionnels seront vidés par voie de législation fédérale.

Dès que lu constitution de la Confédération aura été définitivement arrêtée, ses rapports avec les États du Midi seront réglés au moyen de traités particuliers, qui seront soumis à la sanction de la Diète.

Tels sont, en substance. Monsieur le ministre, les

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HAPPORTS de la frange avec la PRUSSE. Î21

arrangements que la Prusse offre à ses associés. Quel que soit le jugement qu’on en porte , ils ne surprendront personne; l’œuvre est de tout point conforme à la pensée qui l’a suggérée

Mais s’il était utile d’étudier soigneusement les moyens employés par le gouvernement prussien pour fonder solidement sa domination sur tout le nord de l’Allemagne au double point de vue militaire et politique, il l’était certainement davantage de chercher à se former une opinion exacte de ses dispositions à l’égard des États du Sud, et de la nature de ses rapports avec la Russie. Quelle serait sa politique à l’égard des pays allemands qui en 1866 s’étaient dérobés à son ambition, quels liens avait-il noués avec le cabinet de Saint-Pétersbourg? Voilà ce qu’il nous importait de savoir. Les succès remportés par les armées prussiennes, en modifiant l’état territorial au centre du continent , créèrent en Europe un équilibre nouveau ; à la Confédération germanique ils substituaient une combinaison qui, en isolant l’Autriche de l’Allemagne, assurait à la Prusse des avantages importants. La première de ces puissances sortait de la lutte affaiblie , mais en même temps affranchie de toute solidarité avec

(0 Dépêche du 20 décembre 1866, n“ 281.

Voir en outre toute ma correspondance des six premiers mois de 1867.

ses anciens confédérés; ia seconde avait conquis une situation prépondérante sur tous les pays situés au nord du Mein, et elle pouvait avoir la pensée de l’étendre à l’Allemagne entière. Je ne veux pas examiner ici si la Confédération germanique, imaginée en 1815 pour tenir étroitement unis tous les* États qui en faisaient partie et les opposer à la France, était une institution que nous devions /regretter, et si, en séparant les deux grandes cours allemandes, en rompant tout lien entre elles, en rendant à l’Autriche son entière liberté et le choix de scs alliances, les événements de 18GG nous ont mis en présence de dangers nouveaux ou plus graves. Restant dans les limites de mon sujet, je me borne à constater que la Prusse avait notablement augmenté sa puissance, et que mon premier devoir me commandait de surveiller l’usage qu’elle voudrait en faire, et d’éclairer sur ses véritables intentions le gouvernement de l’Empereur.

Si on en excepte l’affaire du Luxembourg, dont je ne parlerai pas puisqu’elle a fait l’objet d’une conférence internationale dont les protocoles ont été publiés, il n’a surgi dans le cours des dernières années et jusqu’à la crise provoquée par la candidatuic du prince de Ilohenzollern, aucun incident diplomatique de nature à compromettre les relations de la France avec la l’russc. Il s’en est produit

cependant qui ont permis de pressentir et d’apprécier les dispositions du cabinet de Berlin. Je me contenterai d’indiquer les plus importants.

Les préliminaires de paix signés à Nickolsburg avaient été préparés à Paris, et ils avaient été offerts par la France aux deux puissances belligérantes. On verra plus loin que par cela même, à mon sens du moins, elles avaient pris envers nous l’engagement de s’y conformer. Ces préliminaires stipulaient que la Prusse restituerait au Danemark une partie j des districts du Sclileswig du nord, et qu’on conserverait aux États du midi de l’Allemagne une situation internationale indépendante. Voici ce que j’ai eu l’occasion d’écrire officiellement à ce sujet :

Berlin, le 21 août 1866.

Monsieur le ministre,

J’ai reçu, outre votre message télégraphique du 17, ladé])éche quevous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 18 pour m’inviter à vous faire savoir si, comme des informations particulières vous portaient à le supposer, il était exact que le gouvernement jtrussieu eût l’intention d’omettre , dans le traité de paix qu'il négocie à Prague avec l’Autriche, la clause des ]iréliminaires en vertu de huptelle les populations des districts seplciitrionaux du Schleswig devront être consultées sur leur retour nu Danemai'k.

J’iii interrofjé à ce sujet le président du conseil. M. de Bismarck n’a pas contesté l'exactitude de ce l)ruit, et il a même avoué (pie les négociateurs des deux grandes jiuissances allemandes avaient été conduits à examiner l’opportunité de l’insertion de cette clause dans l’acte dont la rédaction est confiée à leurs soins. L’initiative eu aurait été prise par celui de l’Autriche, qui aurait offert de passer ce point sous silence, si la Prusse, de son côté, consentait à modifier les termesde la dispositionconcernant la cession de la Vénétie. Il m’a paru superflu d’insister pour obtenir à cet égard des éclaircissements plus complets, et je me suis borné à solliciter l’assurance, que M. de Bismarck n’a pas hésité à me donner, comme je viens -de vous le mander jiar le télégraphe, que le traité de paix contiendrait textuellement l’article 111 des préliminaires de Nickolsburg (’h

On admettait donc à ce moment notre inter- 'vention, et on reconnaissait, en déférant à nos observations, que nous n’étions pas dépourvus de tout titre pour réclamer le maintien des clauses qu’on avait agréées de notre main. Mais la paix conclue et l’armée fédérale organisée, on changea d’ojiinion à Berlin, et M. de Bismarck, tantôt dans

(') Dépêche du 21 août 18ü6, n* 196.

(•) Voir en outre ma dépêche du 23 février 1867, n* 42, date à laquelle on discutait avec nous la convenance de tenir les engagements pris à A'ickolshurg.

des circulaires, tantôt à la tribune, exprimait l’avis que les deux puissances signataires du traité de paix étaient seules fondées à eu surveiller l’exécution. On se souvient peut-être que durant l’été de 18G7, et en mon absence, notre chargé d’affaires, se conformant aux instructions qui lui avaient été envoyées de Paris, fit une communication amicale sur l’inexécution, qui dure encore, de la clause du traité de Prague relative au Scbleswig. M. de Bismarck en prit prétexte pour affirmer sa nouvelle manière de voir, et il fallut l’apaiser. A la prétention de nous dénier tout droit dans cette affaire, il ajouta des procédés que nous aurions pu ressentir vivement et qui auraient fourni au gouvernement de l’Empereur , s’il l’avait cherché, un juste et premier motif de désaccord.

Le sujet le méritant à tous les points de vue, j’ai résumé, dans une dépêche qu’on trouvera quelques pages plus loin, les raisons diverses qui nous faisaient une obligation de surveiller attentivement les relations de la Prusse et de la Russie ; j’ai exprimé mon opinion de la manière la plus explicite, et je ne dirai rien de plus ici sur ce point, .le juge bon cependant de constater qu’au mois d’août 1866, et au moment où le général de Manteuffel fut envoyé à Saint-Pétersbourg , j’ai considéré ce

voyage comme le prélude d’un accord qui pouvait être concerté entre les deux cours de Russie et de Prusse. J’avais, le 5 août, communiqué à M. de Rismarck notre projet de traité relatif à Mayence, et le 8 j’écrivais :

Le général de Manteuffel est parti la nuit dernière pour .Saint-Pétersbourg. Dans l’entretien que nous avions eu ensemble hier au soir, le président du conseil ne m’avait rien appris à ce sujet. Ayant pu le rencontrer ce matin, je lui en ai fait la” remarque, et je lui ai demandé ce que je devais penser de cette mission si soudainement confiée à un général commandant des troupes en campagne. Après avoir prétendu qu’il croyait m’en avoir entretenu, M. de Rismarck m’a assuré qu’il en avait informé .M. de tîoltz, pour qu’il eût à vous en instruire ; il m’a affirmé, en même temps, que le Roi avait jugé opportun d’apaiser la cour de Russie, qui se montrait visiblement mécontente <lepuis qu’elle se voyait obligée de retirer sa proposition relative à la réunion d’un congrès, et que Sa Majesté avait chargé le général de Manteuffel de ce soin. J’ai demandé au président du conseil si cet officier général avait reçu communication de notre ouverture ; il m’a répondu qu’il n’avait pas eu occasion de lui en faire part, mais qu’il ne pouvait pas me garantir que le Roi ne lui en eût fait connaître la substance. Je dois ajouter, comme je vous J'ai fait remarquer par le télégraphe, que j’ai remis

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lUPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 227 copie de notre projet à M. de Bismarck dans la matinée de dimanche, et que le général de Manteuffel, qui venait à peine de reporter son quartier général à Francfort, a été appelé à Berlin dans la nuit suivante

Sans négliger de relever tout ce qui pouvait nous éclairer sur la nature des rapports qui se nouaient entre la Prusse et la Russie, j’ai surtout cherché à — pénétrer le véritable sentiment qu’on nourrissait en Prusse àl’égai’d de la France. J’ai dit, à la date du 8 juillet 1866, ce qu’il fallait en penser avant la {fuerre avec l’Autriche. Je ne saurais rappeler toutes les occasions qui m’ont permis, depuis cette époque, d’apprécier les dispositions que je rencontrais à Berlin, mais je m’an’êterai sur un incident qui n’est pas dénué d’intérêt.

Après l’invasion des États pontificaux, en 1867, par des bandes de volontaires et l’affaire de Menitana, le gouvernement de l’Empereur jugea opportim de provoquer la réunion d’une conférence pour rechercher, d’un commun accord, les moyens propres à résoudre pacifiquement la question [ romaine. Je reçus l’ordi'e d’en faire la proposition au cabinet prussien, et j’eus plusieurs entretiens avec M. de Bismarck. Voici le compte rendu de

(') Dépêche du 8 août 1866, n“ 179 his.

celui dans lequel il s’expliqua olficiellemeut sur notre démarelie :

Berlin, le 14 novembre 1867.

Monsieur le ministre,

Ainsi que je vous le mandais hier, M. de Bismarck m’a reçu aujourd’hui, et je viens de vous faire connaître par le télé{jraj)he comment le président du conseil , autorisé par le Roi , a envisagé la communication que je lui ai faite de la dépêche par laquelle vous m’avez chargé d’inviter le gouvernement prussien à participer à la conférence pour les affaires d’Italie. Le Roi, dont il avait pris les ordres, considère, suivant ce que m’a dit M. de Bismarck, qu’on ne saurait convoquer les puissances sans se conformer à la procédure concertée à Aix-la-Chapelle en 1818; qu’il conviendrait donc qu’elles fussent saisies par les deux gouvernements dont il s’agit de concilier les intérêts ou par l’un d’eux ; il importe, d’autre part, à .Sa Majesté de savoir quelles seront les puissances qu’on croira opportun de réunir en cette occasion , et le lieu où s’assembleraient leurs plénipotentiaires; il ne saurait être indifférent pour la Prusse , a ajouté le président du conseil, de se trouver, dans une conférence européenne, en présence du grand-duché de Bade, par exemjde, ou de la Saxe; le Roi, en troisième lieu, ne saurait prendre un parti sans connaître la nature et la portée des questions sur lesquelles son

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. Î29 représentant sera appelé à expriiner un avis. Avant de répondre à l’invitation qui lui est adressée, le gouvernement de Sa Majesté désire par conséquent être fi.xé sur ces divers points.

Ces premières explications m’ont été présentées par M. de Bismarck dans un langage .semé d’obscurités, comme s’il avait des raisons particulières j)our ne pas être parfaitement clair et explicite. J’ai donc dû reprendre chacun des points qui avaient fait l’objet de sa réponse, et en premier lieu, je lui ai demandé si la Prusse se proposait de ne tenir aucun compte de notre démarche et désirait attendre que l’initiative en fût également prise par l’Italie et le gouvernement pontifical. vSans me satisfaire complètement à cet égard, le président du conseil m’a autorisé à croire que , par égard pour le gouverneiuentde l’Empereur, le cabinet de Berlin ne subordonnerait pas son adhésion à l’accomplissement de cette formalité, mais il ne m’a pas dissimulé qu’on ne prendrait aucune résolution avant d’étre certain que le cabinet de Florence et le Saint- Siège ont formellement acquiescé à notre proposition. Or, les informations parvenues à M. de Bismarck le portent à croire que la cour de Rome hésitera longtemps avant de se rendre à notre invitation ; que l’Italie, qui n’a jamais désiré la réunion de la conférence, n’est en ce moment di.sposée à s’y faire re|)résenter <pie pour nous complaire ; il se croit, en outre, autorisé à penser qu’aucun de ces deux gouvernements, et particulièrement celui du Saint-Père, ne s’y résoudra, si on n’arrète d’avance les ba.ses de lu

MA MISSION EN l'RCSSE.

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né{;o(,iation, et si elles ne sont libellées de manière à lui garantir l’inlégralilc de sa puissance souveraine.

J’ai fait remarquer au president du conseil, que si j’ignorais complètement les intentions du gouvernement pontifical, j’étais mieux renseigné sur celles du cabinet italien, et que j’étais autorisé à penser qu’à Florence on faisait, contrairement à ses conjectures, des vœux jiour le succès de notre proposition. Devant supposer au surplus qu’il était informé du voyage que M. Nigra a fait à Londres, je l’ai invoqué comme un témoignage de l’exactitude de mes renseignements. M. de Bismarck m’a objecté que le .ministre d’Italie à Berlin n’avait été chargé, jusqu’à présent, de lui faire aucune communication dans le sens de celle que son collègue à Paris avait portée au cabinet anglais. Il a meme ajouté que, hier encore, M. de Launay s’est exprimé avec le sous-.secrétaire d’Etat de manière i> faire croire que son gouvernement accueillerait uniquement notre proposition j)ârce qu’il ne lui .serait pas permis de la décliner, et dans la persuasion qu’elle resterait sans résultat. Je signale cette assertion à Votre Excellence , en ajoutant (jue mon collègue d’Italie, comme je vous le mandais avant-hier par le télégraphe, n’était pas, en effet, muni à ce moment d’instructions analogues à celles qui ont été adressées à M. Nigra, et que le langage qu’il m’a tenu autorise, dans une certaine mesure, celui que M. de Bismarck m’a fait entendre sur les disjjositions du cabinet de Florence.

J’ai reconnu sans difficidté que rien n’était plus

légitime que le désir exprimé par le Roi de savoir qiielles sont les puissances que nous avons convoquées, et j’ai cru pouvoir assurer que je serais sans retard mis à même d’y satisfaire. J’ai toutefois ajouté que je n’apercevais pas dans le choix et le nombredes gouvernements invités à nous prêter leur concours une source de difficultés appréciables. M. de Bismarck s’est montré sobre d’explications à ce sujet, et il m’a même paru tenir à réserver son opinion ; il m’a été facile de me convaincre cependant que si — nous avons convié, comme on le prétend, les Etats secondaires de l’Allemagne, le cabinet de Berlin pourrait y voir un obstacle à sa participation. « Si vous avez convoqué la Saxe, ni’a-t-il dit, pourquoi, n’inviterait-on pas les Mecklembourg? »

La désignation du lieu où la conférence pourrait tenir ses séances n’a pas été le sujet d’explications qu’il serait utile de rapporter. Je me suis borné, pour ma part, à déclarer que j’ignorais totalement ce que pensait le gouvernement de l’Empereur, et que je présumais qu’il s’était abstenu de toute indication, dans la pensée qu’on se mettrait aisément d’accord il cet égard. De son côté , Af. de Bismarck ne m’a rien dit de nature à me faire supposer qu’on ait à Berlin, une préférence quelconque.

Notre entretien s’est longtemps arrêté sur le troisième point, concernant les bases de la négociation. J’ai relevé qu’il re.ssorlait de notre dépêche l’intention de ne provoquer aucune entente préalable, et je me suis attaché à démontrer qu’il n’y avait pa.s-

d’autre parti à prendre pour les puissances sincèrement animées du désir de réconcilier l’Italie et la Papauté ; qu’en cherchant à déterminer d’une manière plus précise, par voie de correspondance entre tous les gouvernements appelés à la conférence, l’objet de la tache confiée aux plénipotentiaires, on s’engagerait dans une voie sans issue, et <|u’on s’exposerait à placer le cabinet de Florence ou le gouvernement du Saint-Père dans l’obligation de refuser leur adhésion; que s’il fallait, pour les rapprocher, leur suggérer des concessions mutuelles , il était convenable de ne s’expliquer que devant les représentants réunis, la cour de Home et le gouvernement italien pouvant, devant l’Europe assemblée, consentir à des arrangements qu’une légitime susceptibilité ne leur permettrait pas d’agréer, même en principe, dans des négociations préliminaires.

M. de Bismarck n’a pas cru j>ouvoir reconnaître la justesse de ces observations; il a maintenu (pie le Saint-Siège, s’il consent à paraître à lu conférence, ce qu'il juge complètement invraisemblable, ne s’y détei niinera que dans le cas où on lui fera connaître les questions qui devront être débattues. La Prusse, selon lui , se trouve placée dans la même nécessité.

^Obligé de ménager à lu fois les populations catholiques, dont les convictions sont vivement alarmées, et l’opinion publique, dont les sympathies sont ac- (|uises à l’Italie, le gouvernement du Iloi ne saurait désigner son plénipotentiaire sans lui tracer d’avance le langage qu’il devra tenir.

J’ai représenté au président du conseil que ce langage ne saurait être que celui de la conciliation , et qu’il pourrait être calculé de manière à ne blesser aucun des deux gouvernements dont on discuterait les intérêts.

Un grand gouvernement comme celui de la Prusse, a répliqué M. de Bismarck, ne peut intervenir dans un conseil européen sans avoir arrêté d’avance son attitude et ses résolutions. Or, nous ignorons nonseulement dans quel sens, mais même dans quelle vue seront conçues les propositions qui y seront articulées, et nous n’entendons pas en prendre l’initiative.

J’ai repris que votre dépêche définissait suffisamment, pour peu qu’on voulût en apprécier l’esprit et les termes , le but qu’il s’agissait d’atteindre , et le cercle dans lequel les puissances auraient à exercer leur médiation; que je concevais qu’à Berlin on ne se crût pas tenu de formuler les conditions d’un arrangement, mais que la Prusse pouvait sans difficulté adhérer à la conférence et consentir à examiner, dans un sentiment de concorde et d’apaisement, les combinaisons que d’autres puissances mettraient en avant; que le gouvernement du Roi ne se trouverait pas seul dans, cette situation ; que d’autres grandes puissances ne voudraient pas plus que lui , vraisemblablement , proposer les bases d’un accord , et qu’il ne s’exposerait pas, par conséquent, à accepter un rôle incompatible avec sa dignité.

M. de Bismarck ne m’a fait aucune concession, et

ÎJ4 MA MISSION EN l’IlUSSE.

il a jx^i’siste à soutenir que nous proposions au gouvernement du Roi de participer à une tâche impossible. Reprenant les considérations (|u’il avait invoquées dans notre précédent entretien , il a soutenu que la Prusse ne pouvait consentir à connaître du différend italien sans nuire h .ses relations soit avec la cour de Rome, soit avec le cabinet de Florence, ni sans froisser les sujets catholiques du Roi ou l’opinion libérale et protestante du pays.

«En réalité, lui ai-je dit, votre intention serait donc de décliner notre ouverture? Dans ce cas, je ne vous cacherais ])as qu’en France j)cr.sonne ne comprendrait que vous y fussiez déterminé par les motifs que vous void(!z bi<ui m’indiquer. Je crains qu’on ne s’imagine que vous regardez la question italienne comme une difficulté pour nous, et que vous préférez ne pas nous aider à y mettre un terme.

— Je vous ai siiffi.samment montré ma manière de voir personnelle, a continué M. de Bismarck, pour que je n’aie pas à vous apprendre que si cette proposition ne nous venait pas du gouvernement de l’Empereur, je n’hésiterais pas à insister j)Our décider le ' Roi à la décliner. Nous n’avons aucun intérêt dans cette question, et nous ]>ouvons nous abstenir d’y toucher sans inconvénient, tandis que si nous consentons à l’examiner, nous mécontenterons nécessairement, quel que soit notre avis, une fraction considérable du peuple prussien. Je regrette, d’autre part, de voir la France mettre en avant une jiroposition (jui ne rencontrera pas, j’en ai la conviction , l’assen-

HAPPORTS DE LA ERANCE AVEC LA PRUSSE. 2.Î5 tiinent de la plupart des grandes puissances, et qui, même dans le cas contraire , est destinée à rester infructueuse. La Russie vous a répondu, à l’origine, qu’elle l’accepterait en principe ; en diplomatie , c’est une manière polie d’annoncer qu’on ne peut y adhérer. L’Angleterre, placée entre la presse de Londres et le clergé catholique qui lui prête son concours contre les fénians, ne s’y montrera pas plus favorable, et je ne m’e.vplique pas comment à Paris on a pu donner suite à un pareil projet, si on y a eu connaissance de ces dispositions. »

J’ai répondu à M. de Hismarck qu’il était assurément mieux informé que je ne le puis être des intentions des cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg, mais qu’en les supposant telles qu’il me les annonçait, la Prusse, en agréant notre demande, ne manquerait pas d’exercer sur ces deux gouvernements une influence salutaire, et que nous serions doux fois ses obligés; qu’en inclinant à la repousser, elle contribuera, au contraire , à les l affcrmir dans le dessein que M. de Bismarck leur prêtait. Je suis revenu sur les arguments que j’avais fait valoir, mais je dois confesser à Votre Excellence que je ne crois pas avoir réussi à ébranler des convictions qui me semblent arrêtées, et qui deviendront irrévocables si, à Saint- Pétersbourg ou seulement à Londres , on se décide à les partager. Il a admis, toutefois, qu’on ne .saurait exiger du gouvernement de l’Empereur qu’il formulât des bases détaillées, et que les puissances devraient se montrer satisfaites s’il annonçait, en termes géné-

raux, les propositions qui seront soumises à leur

examen.

J’ai demandé au président du conseil s’il chargerait M. de Gollz de vous entretenir des motifs (jui prédisposent le gouvernement du Roi à décliner notre invitation, et de solliciter les explications qu’il attend sur les divers points que nous venons de toucher. M. de Bismarck m’a avoué que ne souhaitant point la convocation de la conférence , il ne s’empresserait pas de lui donner des instructions dans ce sens, mais qu’il lui ferait part de notre entretien.

P. S. Le numéro de la Gazette de la Croix qui a paru ce soir annonce déjà que votre circulaire ne contient pas de programme, et elle ajoute avec cette perfidie (pii lui est habituelle : « Nous ne croyons donc pas que beaucoup de gouvernements puissent avoir envie de se faire représenter à la conférence. Tout le monde sait aujourd’hui qu’il s’agit seulement de faire partager à d’autres la responsabilité des entreprises que le gouvernement français médite contre le pouvoir temporel de la Papauté

Dans quel sentiment M. de Bismarck avait-il pris le parti d’entraver l’accueil favorable que les puissances pouvaient faire à notre démarche, ou se préparait-il à la repousser? Le Roi était venu à Paris quelques mois auparavant, et les entretiens qu’il avait eus avec l’Empereur portaient à penser

(') Dépêche du 14 novembre 1867, n“ 279.

que la France et la Prusse saisiraient éjjalement toutes les occasions de montrer qu’il n’existait entre elles aucun dissentiment. M. de Bismarck avait lui-même, en cette circonstance, tenu un lanjjage qui nous promettait la plus parfaite cordialité , cl on pensait que de part et d’autre on s’emploierait à dissiper les appréhensions qu’avait semées dans les esprits l’affaire du Luxembourg. Le gouvernement français devait donc supposer que sa proposition ne rencontrerait pas de difficultés invincibles à Berlin , ou que du moins on s’y montrerait disposé à nous seconder sur des questions d'ordre international qu’il nous importait de résoudre dans l’intérêt du maintien de la paix. Pour quels motifs et dans quel but mettait-on si peu d’empressement à nous offrir un témoignage de ces dispositions, ou plutôt pourquoi prenait-on une attitude si contraire aux assurances qui nous avaient été données? Je devais au gouvernement de l’Empereur des éclaircissements précis à ce sujet, et j’adressai notamment à Paris les deux dépêches suivantes :

ncrlÎQ, le 17 novembre 18G7.

Monsieur le ministre.

Le langage de la presse prussienne mérite de vous être signalé. Les journaux qui n’entretiennent aucune

relation avec l’administration sont unanimes pour représenter au gouvernement qu’il doit opposer un refus absolu à notre proposition , et ils n’en cachent pas le .^otif. La (|uestion romaine étant pour eux une difficulté destinée à entraver la liberté d’action de la France, ils considèrent que l’intérêt de l’Allemagne commande de ne pas contribuer à y mettre fin. Les journaux qui relèvent du bureau de l’esprit pid)lic, ou qui en accejdent les directions quand elles se concilient avec les opinions dont ils sont les organes, s’emploient à signaler les obstacles qui s’opposent à la réunion des plénipotentiaires, et l’inutilité des efforts cpi’ils pourraient faire s’ils s’assemblaient poui' mettre d’accord les prétentions des jiarties.

Plusieurs de ces journaux vont plus loin : ils manifestent pour le pouvoir temporel du Pape un véritable attendrisseinent ; ils insinuent, et la Gazette de la I Croix ose même affirmer, que la France n’a imaginé de convoquer une conférence que pour y trouver des complices disposés à porter une dernière atteinte à l’autorité souveraine du Saint-Siège. C’est ainsi que j s’expriment ces memes journaux, qui naguère soutenaient de tous leurs encouragements le gouvernement italien et Garibaldi lui-méme, sans se préoccuper en aucune façon du sort de la Papauté.

C’est ainsi , du reste, il faut bien le reconnaitre, et je regrette de le dire, que le cabinet de Berlin me semble comprendre ses propres devoirs. Votre Excellence se souvient que dans son discours pour la clôture du Reischtag, le Roi adressait à l’Italie des paroles

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. 239 d’une bienveillance excessive , et à ce moment , nonseulement le territoire romain était envahi ]>ar des bandes révolutionnaires , mais nos relations avec le cabinet de Florence étaient menacées d’une ruj)ture imminente. Dans le discours qu’il a prononcé avanthier, le Roi, au contraire, assurait sessujets, catholiques de ses sympathies pour la dignité et l’indépendance du chef de leur religion.

Ainsi, quand on s’imaginait que le Pape pouvait être contraint de s’éloigner de ses Etats, lu presse de Berlin applaudissait à cette éventualité dans un sentiment ouvertement hostile à la France et dans la persuasion que ne voulant pas luis.ser impunie la violation de la convention de septembre, nous prendrions contre l’Italie des mesures qui nous l’aliéneraient à jamais. Elle se montre maintenant d’une sollicitude extrême pour le pouvoir temporel du .Saint-Siège , et elle suggère nu gouvernement de repousser la conférence, prétendant que notre projet cache des desseins perfides pour la Papauté. Du même coup on veut sans doute disposer l’opinion publique à approuver la conduite du cabinet de Berlin , et exciter contre nous | le sentiment religieux des populations catholiques dans les provinces rhénanes. On j)résumc vraisemblablement que l’on peut, dans l’état actuel des esprits en lUdie, affirmer ses sympathies pour le Saint-Siège sans craindre de contribuer à effacer l’irritation que notre intervention armée a provoquée dans la Péninsule. M. de Bismarck est sans doute convaincu que si la conférence ne se réunit pas, nous devrons continuer

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à occuper un point quelconque du territoire romain , et la présence de nos troupes dans les Ktats pontificaux le garantit contre le rétablissement des rapports qui unissaient autrefois la France et l’Italie. Pour plus de sûreté, le président du conseil nous y convie avec une insistance que je vous ai fait remarquer.

Dans tous les cas, la polémique de lu presse est conduite avec un ensemble qui en révèle la direction , et c’est'à ce titre que j’ai pris la liberté d’en entretenir Votre Excellence P).

Berlin, le 19 novembre 1867.

Monsieur le ministre.

Les confidences que je reçois , et les conversations qu’il m’est permis d’accepter, mi; démontrent chaque jour davantage que M. de Bismarck a fermement arreté ses résolutions, en ce qui concerne la conférence, et qu’il a décidé d’en einj)éclier la réunion. Dans ce but, il ne se borne pas à user de tout son crédit auprès du Roi, il emploie également ses efforts à faire partager son opinion aux personnes qui peuvent exercer une influence quelconque sur l’esprit de Sa Majesté. J’ignore s’il essaye avec le même soin de disposer les cabinets de Londres et de Saint-Pétersbourg à décliner notre proposition. J’incline en outre à penser que le président du conseil est en cette circon-

(') Dépêche du 17 novembre 1867, ii» 282.

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 241 stiinoe uniquement guidé par la conviction qu’il ue-saurait convenir à la Prusse d’aider la France à sortir des embarras que lui crée l’ambition du gouvernement italien.

Cette conduite est généralement désapprouvée dans l’entourage du Roi. On y reconnaît que la Pruss(; ferait acte d’une sage politique en donnant au gouvernement de l’Empereur, dans ce moment, un gage de ses dispositions conciliantes; qu’on n’a aucune raison plausible à invoquer pour justifier l’abstention dans laquelle M. de Bismarck conseille ati Roi de se renfermer; que l’on s’expo.se d’ailleurs à mécontenter les populations catholiques de l’Allemagne , qui n’admettront pas que Sa Majesté remplisse ses devoirs envers elles en refusant de chercher les moyens de mettre la Papauté à l’abri des agressions dont elle vient encore d’étre l’objet.

On ne disconvient pas avec moi qu’une semblable détermination est suggérée au président du conseil par le désir d’empêcher la France d’avoir ses coudées franches, et on blâme ce sentiment; car on se dit que les embarras que nous pourrions avoir en Italie ne nous empêcheraient pas de donner suite à de mauvais desseins, si nous en nourrissons; que le sentiment national en France ne s’y méprendra pas, et qu’il en sera blessé ; que le gouvernement de l’Empereur pourra dès lors recourir, avec son approbation et plus aisément, à des résolutions extrêmes, tandis qu’en adhérant avec autant de cordialité que d’empressement^ à notre démarche , on contribuerait à

MA MISSION EN l’ROSSE.

dissijier, d’une part, les inquiétudes et les ressentiments que les succès de la Prusse ont fait naître en France, pendant (jue de l’autre on oblifjerait ouvertetement l’Finpereur, <pii no pourrait s’empêcher d’en tenir comjite au {’ouvernement du Roi. Dans cette secoiule livpollièse, en somme, on assure la pai.\ , dans la première, on la compromet. Voilà comment rai.sonnent, Monsieur le ministre, les personnes qui, mieux inspirées que le président du conseil, regrettent

les dispositions dont il se montre animé

Je me demande pour cpiels motifs et dans quelle vue M. de Bismarck juge utile à son pays de chercher à aggraver nos embarras en Italie , au lieu de saisir une occasion qui lui permettrait d’inaugurer ostensi- .^ilement une politique de conciliation. Avant d’entreprendre l’oeuvre dont il a été l'inspirateur, et meme après l’avoir fort avancée, le président du conseil n’a jamais exj>rimé qu’une crainte, celle de se trouver en conflit avec la France; qu’un désir, celui de conjurer une pareille éventualité; et, pourvu qu’il ne fût pas tenu de nous faire une concession quelconque en Allemagne, il se montrait invariablement disposé à j nous complaire; la paix avec la France lui apparaissait comme une nécessité de premier ordre pour le complément de sa tache. S’il eût encore été dans ces sentiments, il se serait empressé d’accueillir favorablement notre proposition et d’en recommander l’acceptation à Londres et à Saint-Pétersbourg. Il ne pouvait en effet esjxirer une circonstance plus propice pour affirmer les bonnes dispositions du gouverne-

HAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. Ï43 ment du Roi à notre égard. D’où vient donc qu’il la néglige, préférant prendre une attitude destinée à compromettre nos relations?....

tn serait-il venu à se persuader que la guerre estinévitable, et dans cette conviction jugerait-il nécessaire pour la Prusse de compliquer les affaires d’Italie au lieu de chercher à les dégager de la phase où elles sont entrées? Que tel soit le but qu’il j>oursuit en ce moment, il me serait difficile d’en douter après ce qui m’est revenu depuis mon retour à Berlin , et le langage qu’il m’a tenu lui-ménie ne pouvait que me confirmer dans cette supposition. Ce que je ne saurais | m’exj)Iiquer, c’est ce qui a pu le porter à croire que l’Allemagne et la France ne peuvent manquer d’en venir aux mains dans un avenir plus ou moins prochain , et que la Prusse aujourd’hui a un plus grand intérêt à semer des difficultés sous nos pas, qu’à nous obliger en nous prêtant son concours pour résoudre la question romaine. Cette politique lui serait-elle conseillée par les informations qui lui sont venues de Paris ou de Vienne? Sont-ce nos armements , ou est-ce l’entrevue des deux Empereurs, qui lui font considérer un conflit comme plus vraisemblable que le maintien de la paix? Se croit-il en possession de renseignements qu’il jugerait dignes de foi et qui se trouveraient erronés, sur un prétendu accord intervenu entre la France et l’Autriche? Je ne suis en mesure de rien apprendre à Votre Excellence à cet égard; mais je constate, et c’est ce que je tenais à signaler à votre attention , que M. de Bismarck , au lieu de désirer, comme il y a peu

de mois encore , poursuivre sa tâche en s’appli(]uant à prévenir tout dissentiment avec nous, et de rechercher dans ce but les moyens de donner à nos relations un caractère plus manifeste d’intimité, je constate, dis-je, que M. de Bismarck préfère aujourd’hui se ménager d’autres amitiés, et n’hésite pas à nous déplaire en mettant obstacle à la réunion de la conférence, dans une pensée que je n’ai pas besoin de préciser davantage.

Je voudrais pouvoir dire à Votre Excellence quels sont les véritables sentiments du Roi : Sa Majesté est parfaitement éclairée sur le véritable état des choses ; M. de Bismarck ne lui dissimule rien de sa propre manière de voir, et ceux qui pensent autrement que lui , et sont en situation de soumettre au Roi leurs propres convictions, en ont entretenu Sa Majesté avec une entière franchise. Le Roi semble regretter l’attitude de son gouvernement devant notre proposition ; il me l’a témoigné dans les cours instants pendant lesquels il m’a permis de l’en entretenir.; mais M. de Bismarck n’en suit pas moins la voie dans laquelle il s’est engagé. J’assiste, si je ne me trompe, à quelque chose d’analogue, je ne veux pas dire d’identique, au spectacle que le gouvernement prussien donnait à Berlin durant les derniers mois qui ont précédé la guerre avec l’Autriche. Le président du conseil était seul d’avis de provoquer ce redoutable conflit; tous ceux qui approchaient le Roi lui en signalaient les dangers ; le Roi lui-méme en répudiait hautement la pensée ; M. de Bismarck, cependant, contrairement

au sentiment public et aux vœux de tous les hommes considérables du pays, contrairement aux oppositions que le Roi témoignait en toute occasion, put faire prévaloir sa politique. C’est ainsi qu’en ce moment il semble être en dissentiment avec son souverain comme avec l’entourage de Sa Majesté, et qu’il lui est permis néanmoins d’en agir comme s’il existait entre le Roi et lui le plus parfait accord

M. de Bismarck m’avait lui-même, au surplus, mis sur la voie de ses véritables intentions. Pendant que les bandes de volontaires se jetaient sur le territoire pontifical, en septembre 1867, il avait accepté des entretiens compromettants, et ayant eu lieu de penser, comme j’ai pu m’en convaincre plus tard, que le gouvernement de l’Empereur en serait peut-être informé, |il s’en ouvrit avec moi. On lira avec plus de surprise encore que d’intérêt la dépêche dans laquelle je faisais part de ce qu’il m’en avait dit. La voici en entier :

Berlin, le 10 novembre 1867.

Monsieur le ministre,

Durant l’entretien que j’ai eu avec lui et dont je vous rends compte dans une autre dépêche, M. de

0) Dépêche du 19 novembre 1867, n“ 285.

Bismarck m’a fait part de deux incidents cjiie je crois devoir vous rapporter à titre confidentiel.

Le président du conseil m’a raconté que Garibaldi, au inonient où il se disposait à envahir les États pontificaux, lui avait écrit, et avait chargé un de ses confidents de venir à Berlin et de lui remettre directement sa lettre. Dans cette lettre, Garibaldi sollicitait l’appui moral et môme le concours matériel de la Prusse, en liiidemandant de l’arfjentetdes armes. « Soupçonnant une intrigue de l’Autriche, a continué M. de Bismarck, et sachant combien il est facile d’imiter l’écriture de Garibaldi, j’ai observé une extrême réserve avec son envoyé, et je lui ai offert d’admettre à notre entretien le chargé d’affaires d’Italie. Mon interlocuteur s’y étant refusé, et ne sachant pas moi-meme à quel agent j’avais affaire, je lui ai répondu que je ne disposais d’aucune somme dont je ne fusse obligé de justifier l’emploi dans mes comptes, qui sont soumis à l’approbation des Chambres; qu’il ne m’était pas plus permis de distraire des arsenaux un nombre d’armes quelconque; qu’à mon sens, au surplus, la France ne souffrirait pas que le gouvernement pontifical pût être renversé par des bandes de volontaires arrivant d’Italie, et qu’une pareille entreprise ne me semblait présenter aucune chance de succès. »

A un autre moment de notre entretien, le président du conseil m’a lait un second aveu ; il m’a appris que le chargé d’affaires d’Italie lui a apporté, dès qu’il a été constant que la France interviendrait au besoin par les armes, une dépêche télé-

{jraphiqiie du cabinet de Florem-e ijui lui prescrivait de demander à la Prusse si elle était disposée ii seconder l’Italie et dans quelle mesure elle croirait pouvoir lui prêter son assislance. M. de Bismarck aurait répondu au représentant italien que la France était légjitimement fondée à s«!COurir le Pape pour lu «léfense des États du Saint-Siège, et que le gouvernement du Itoi ne pouvait ])romettre son appui pour — attaquer un gouvernement avec lequel il entretenait des relations <pie rien ne lui conseillait de rompre. J’ai écouté M. de Bismarck sans l’interrompre, et sans relever ce que ses confidences contenaient d’é*trange et d’inconciliable avec les saines traditions des gouvernements réguliers. J’aurais |iu lui demander comment il .savait cpie l’écriture de Garibaldi était facile à contrefaire, et quel langage il aurait tenu à son agent, si celui-ci avait admis la participation du chargé d’affaires d’Italie à leur conférence. J’aurais pu lui faire remarquer que c’était encourager les projets de Garibaldi, que de recevoir son envoyé et de l’écouter ; que ce n’était pas assez que de se borner à lui signaler les obstacles qu’il était exposé à rencontrer. J’aurais pu ajouter enfin que sa confidence aurait eu il nos yeux un véritable prix, si elle nous avait été faite en temps opportun.

A lu manière dont il s’est expliqué sur la communication du chargé d’aU’aires d’Italie, il m’a jiaru certain qu’il a admis avec cet agent une distinction entre le concours que tout nous autorisait à accorder an Pape, et la nécessité où nous aurions pu nous trou-

ÎW MA MISSION EN PIÎÜSSE.

ver d’entrer en conflit avec l’Italie et d’envahir son territoire. Je me suis neanmoins abstenu de lui demander sur ce point de j)lus amples explications. Mais dans <piel but M. de llismarck, qui n'est jamais indiscret sans calcid, m’a-t-il fait spontanément ces communications? Avait-il lieu de croire que nous j>onrrionsen être informés pur d’autres voies, et a-t-il juyé utile de réduire ses entretiens avec l’envoyé de (Jaribaldi et le chargé d’affaires d’Italie aux proj)ürtions qu’il lui convient d’avouer, afin de pouvoir plus aisément démentir d’au très détails qu’il ne lui conviendrait pas de laisser s’accréditer? On bien encore s’est-il uniquement projiosé dé nous a])prendre avec quel empres- •seinent les partis et le gouvernement italien lui-même sont prompts à s’adresser a la Prusse, et combien il lui serait facile au besoin de trouver des alliés de l’autre côté des Alj)es? Ces diverses conjectures sont également vraisemblables; il est certain, dans tous les cas, que ce n’est j>as sans une arrière-pensée quelconque qu’il a bien voulu me donner ce témoignage de sa confiance P b

M. de Bismarck ne se proposait pas de mettre obstacle à toute solution de la question romaine, uniquement pour se donner la satisfaction de nous laisser en présence de nos embarras. Il avait des desseins plus vastes et plus appropriés à ses vues

(') Dépêche du 10 novembre 18(57, n* 27G.

ambitieuses. Depuis un an qu’on y travaillait sans i-elâche, l’organisation de l’année fédérale était fort avaneée, et toutes les dispositions avaient été prises pour la mettre rapidement, au besoin, sur le pied de guerre. On avait, en même temps, eherelié à disposer tantôt les gouvernements, tantôt les popiilatious du Sud , à prendre rang dans la Confédération du Nord. On avait dans ce but organisé une propagande que révélaient les efforts de la presse et ceux du parti national dans toutes les villes importantes. Dès le mois de septembre, M. de Bismarck avait, dans une circulaire qui fut à dessein livrée à la publicité, revendiqué pour la Confédération du Nord et les Etats du Midi seuls, à l’exclusion de toutes les autres puissances sans en excepter l’Autricbe, le droit de lier leurs relations aussi étroitement qu’ils le jugeraient convenable, donnant ainsi à l’article IV du traité de Prague une interprétation qu’il ne comportait pas. Dans les discours qu’il avait prononcés à l’ouverture des Chambres prussiennes et du Parlement dn Nord, le Roi lui-même avait fait entendre, en les adressant à r /illeiiKUjne , aux peuples frères, à la terre que bornent les Àlpes et la Baltique, des allusions qui avaient fait tressaillir, suivant l’expression des journaux officieux, le cœur de tous les patriotes. Le succès semblait alors ré|)ondrc à l’attente du cabinet de

Itei-liii, et on croyait prochain le moment où on pourrait franchir le Mein. S’il avait pu se convaincre durant sou séjour à Paris cpic le gouvernement de l’Empereur ne recherchait pas la guerre, M. de Jlismarck n’avait pu se dissimuler cependant que le sentiment public en France n’était nulhmient disposé à subir en silence un nouveau remaniement de la carte allemande. Il prévoyait qu’en déterminant les États du Sud, quel «pie fût le procédé que les circonstances lui permettraient d’employer, à se conlcdérer avec ceux du Nord , il s’exposait à provoquer un conflit, et il s’y préparait, sans négliger aucun des moyens qui devaient l’aider à triompher des difficultés qu’il pouvait rencontrer, soit au delà du Mein, soit an delà du Rhin. C’est à celte fin qu’il combattit la tentative que nous avons faite, en novembre 18G7, pour saisir l’Europe de la question romaine, et eu combiner le règlement définitif.

Mes convictions sur le nouveau plan de campagne imaginé par M. de Bismarck s’affirmaient de plus en plus, et ne pouvant douter, à l’ouverture de l’année 18G8, de ses intentions , je crus devoir les signaler avec une insistance particulière au gouvernement de l’Empereur, eu lui exposant dans son ensemble l’état réel des choses. Je donne ici le rapport que j’ai en cette circonstance adressé au ministre des affaires étrangères. Son étendue m’avait

fait désirer de n’en produire que des extraits, mais il répond d’avance , si je puis m’exprimer ainsi, à tous les {jriefs qu’on a articulés contre moi, sauf eu ce qui concerne la candidature du prince de Hobenzollern, qui viendra en son lieu, et cette considération m’oblige à le publier en entier. J’appelle sur ce travail toute l’attention du lecteur, en faisant remarquer qu’il est en quelque sorte le résumé de toute ma correspondance depuis la guerre de 1866. Le voici :

Berlin , le 6 janvier 18G8.

Monsieur le ministre ,

Plus j’observe la conduite du gouvernement prussien , plus je me persuade que tous ses efforts tendent à asseoir sa puissance sur l’Allemagne entière . et il— m’est chaque jour démontré davantage qu’il poursuit ce succès avec la conviction qu’il ne peut l’atteindre sans placer, lu France dans l’impossibilité d’y mettre obstacle.

Comment et par quels moyens cherche-t-il à obtenir ce double résultat, c’est ce que je vous demande la permission de vous exposer aujourd’hui, en réunissant, dans un aperçu général, les informations diverses que j’ai eu successivement l’honneur de vous adresser durant les derniers temps.

Au moment où ils entreprenaient la campagne de

S.'iî

1866, le Itüi et M. de Bismark demandaient uniquement à la fortune des armes de constituer une grande Prusse Tel était encore leur principal dessein à Nickolsburg, et quand déjà ils éfoient de retour à Berlin. Dans ce but, ils ne consentirent à négocier de la paix avec les Etats secondaires, alliés de l’Autriche , qu’à la condition d’un remaniement territorial destiné à redresser les frontières méridionales du royaume. Cependant l’importance des succès remportés par les armées prussiennes produisait dans les ^esprits une émotion profonde et générale ; l’opinion libérale eu Allemagne jugeait que le moment était venu de fonder runion germanique; elle le proclamait hautement, et elle se montrait prête à se rallier au gouvernement du Boi, qu’elle avait si énergiquement combattu , s’il consentait à patroner ces aspirations nationales. Au dehors, et notamment en I France, éclatait un véritable sentiment d’inquiétude, et nous intervenions pour demander des compensations à la Prusse.

Devant ces manifestations, le gouvernement prus- I sien prit résolûment son parti ; à la jdace dfone grande Prusse, il décida de constituer une grande Alle- ] magne. M. de Bismarck se mit en rapport avec le parti libéral, convoqua les Chambres, et en sollicita pour tous les actes passés de son administration un bill d’indemnité qui lui fut accordé; il renonça à exiger des États du Midi les concessions territoriales qu’il leur avait demandées, et y substitua les traités d’alliance, qui furent immédiatement conclus ;

RAPPORTS DE LA FEANCE AVEC LA PRUSSE. 253 il organisa la Confédération du Nord dans des conditions propres à permettre au sentiment national de compter sur une prochaine réalisation de tous ses vœux.

Ce qui distingue M. de Bismarck , ce n’est pas seu- — lemcnt la rapidité de ses résolutions, c’est encore sa prévoyance et surtout son activité. Il comprit qu’il ne suffirait pas pour exécuter ses nouveaux projets d’apaiser toutes les dissensions intérieures , et de s’appuyer sur l’enthousiasme soulevé par le triomphe de sa politique; il se montra convaincu qu’il fallait, en outre, se couvrir contre le mécontentement de la France. A cet effet, et sans perdre un jour, il s’employa h trouver à Saint-Pétersbourg des sûretés et t une alliance, à ménager à l’administration de la guerre tous les moyens nécessaires à la prompte organisation des forces militaires de l’Allemagne entière , à susciter partout des difficultés au gouvernement de l’Empereur.

Le général de Manteuffel fut soudainement rappelé de l’armée et envoyé en mission auprès de l’empereur Alexandre. Que fit le confident du Roi à Saint- Pétersbourg?

Si , pour satisfaire l’impatience du Parlement allemand, et lui démontrer qu’on avait pourvu à l’union militaire de l’Allemagne , la Prusse a dû livrer à la publicité les traités secrets qu’elle avait conclus avec les cours du Midi , rien ne l’a placée encore dans la nécessité de dévoiler les arrangements qu’elle peut avoir concertés avec la Russie; il est constant néan-

moins que le general de Manteuflel résida pendant plusieurs semaines a Saint-Pétersbourg, et que depuis cette époque le gouvernement de l’empereur Alexandre n’a cessé d’observer dans ses rapports avec la Prusse une attitude manifestement bienveillante. Son représentant à Berlin, si vivement alarmé par les succès des armées j)russiennes , et ne le cachant pas , fiit à son tour mandé à Saint-Pétersbourg; il en revint, peu de semaines après, totalement rassuré et affectant une satisfaction que n’ont jamais troublée un seul instant ni les revers des princes allemands alliés de la maison de lîussie, ni le développement que la Prusse a donné à sa j)uissance militaire. Toutes ces circonstances sont consignées dans la correspondance de l’ambassade; je les rappelle cependant , parce qu’en s’ajoutant aux divers incidents cjui SC sont produits depuis cette époque, elles démontrent qu’il existe une entente entre Saint-Pétersbourg et Berlin. N’est-ce pas dès ce moment, en effet, que les deux cours marquent plus visiblement leur politique, la Russie en Orient et dans les j)rovinces slaves de l’Autriche , la Prusse en Allemagne , sans que jamais il se soit élevé un nuage entre elles? Constamment unies dans toutes les questions, elles ont, chacune de son côté, poursuivi leurs desseins avec une confiance qui témoigne des garanties mutuelles qu’elles ont stipulées. Enclin à ne voir dans les agrandissements de la Prusse que de nouveaux gages pour le maintien de la paix continentale , l’ambassadeur d’Angleterre dans cette résidence s’est longtemps

refiisp à croire que l’accord de la Prusse et de la Russie pût être envisagé avec inquiétude

.... Depuis quelque temps, depuis surtout que le général Ignatieff a été mande à Saint-Pétersbourg, sa manière de voir s’est sensiblement modifiée, et il n’est pas moins persuadé que d’autres membres du corps diplomatique, qu’il a été pris des arrangements éventuels entre les deux gouvernements du roi Guillaume et de l’empereur Ale.xandre. J’en ai, pour ma part, trouvé la démonstration permanente, si je pnis m’exprimer ainsi, dans la résolution bien arrêtée, et qui n’a jamais varié , du cabinet de Berlin de préparer l’union allemande en attendant de pouvoir y — substituer l’unité à son profit exclusif, sans s’en laisser détourner un instant par l’éventualité d’un conflit avec la France. J’en ai vu également la preuve dans le soin avec lequel M. de Bismarck évite de s’expliquer sur la question d’Orient. Quand on l’interroge, il répond qu’il ne lit jamais la correspondance du mini.stre du Roi à Constantinople, et Votre Excellence n’aura pas oublié avec quelle complaisance il s’est toujours prété aux vues du prince Gortschakoff.

Il se persuade sans doute que d’autres puissances ont un intérêt de premier ordre à soustraire l’Empire ottoman aux convoitises de la Russie, et il leur en abandonne le soin ; il sait d’ailleurs que rien ne peut s’y accomplir définitivement sans le concours ou l’adhésion de l’Allemagne, si l’Allemagne est unie et

forte; il croit donc qu’il j)cut, quant à présent, et sans péril , aiguiser lui-méme l’ambition du cabinet de .Saint-Pétersbourg, pourvu qu’il obtienne, en retour de cette condescendance , une abstention bienveillante dans tout ce qu’il entreprend en Allemagne. Il y trouve d’ailleurs un avantage immédiat, c’est d’inquiéter l’Autriche par la Itussie , et je ne serais pas surpris s’il était l’instigateur de l’impulsion nouvelle imprimée , depuis l’été dernier, à la propagande panslaviste

Je ne dirai rien des di.spositions militaires qui ont été prises par le gouvernement prussien. Votre Excellence n’a certainement j>as oublié les nombreuses informations ipie l’ambassade a transmises à voti’e département, et vous savez (pi’avant même de mettre rariuée sur le j)ied de paix, après la dernière guerre, on a créé trois nouveaux corps dont l’organi-sation a été rapidement terminée ; qu’outre les traités secrets qu’on a conclus à la même époque avec la Bavière,

(') A moins de produire la preuve écrite des liens qui unissaient la Russie à la Prusse, il m’edt été difficile, ce me semble, de m’expliquer à ce sujet avec plus de soin et plus d’insistance. Voici cependant ce qu’on lisait dans le Journal des Débats après la conclusion des préliminaires de paix signés à Versailles :

Il Tous ces mystères (ceux de l’entente entre les deux cours >1 de Prusse et de Russie) s’éclairciront à leur heure. Rap » pelons en attendant que nos ambassadeurs à Berlin et à » Saint-Pétersbourg ont tout ignoré, et que cette entente des Il deux souverains, qui devait nous être si funeste, s’est Il conclue sous leurs yeux sans qu’ils en aient rien vu. Il M. Benedetti n’en avait pas le moindre soupçon n

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. S57 le Wurtemberg et le grarul-duclié de Bade, on a signé d’autres conventions avec la Hesse et tous les ]>etits États, en vertu desquelles toutes leurs forces militaires font partie des différents corps de l’armée prussienne, dont on leur u imposé l’uniforme et les règlements. Ce que je signalerai plus particulièrement, c’est que la loi du contingent a été votée pour cin/j ans; c’est que rien ii’a été négligé, ni sous le rapport de l’armement ni sous le rapport do l’instruction, pour rendre toutes ces troupes di.sponihles au premier appel, et que l’on s’est mis en mesure d’entrer en campagne sans autre retard que celui qu’exige l’exécution des ordres de mobilisation. Par une décision récente du Roi, ces ordres, qu’on avait dû remanier, ont été, il y a peu de jours, transmis en communication avec des instructions détaillées aux différents commandants des corps d’armée dans toute 1a Confédération du Nord ; ce qui atteste que les mesures préliminaires sur la formation de ces corps et leur mobilisation ont été prises, et que l’on est prêt, dès ce moment, pour toutes les éventualités.

Je puis assurément me méprendre, mais je persiste à croire que tous les efforts faits par le gouvernement prussien pour s’assurer diplomatiquement et militairement une forte et puissante position, ne lui ont pas été commandés seulement par une pensée d’agression contse la France.

Pas plus que le Roi, M. de Bismarck ne songe en ce moment, si je juge bien les choses, à envahir notre teiritoire, ni à former, dans ce but, une coalition de

plu.sieurs puis.sances. Je n’entends pas dire toutefois qu’il s’en abstiendrait dans le cas où la tache qu’il poursuit lui en ferait une nécessité. Nulle déclaration , nulle assurance de sa part ne me .semblerait devoir être tenue j>our une {jarantie sulfisante de l’abstention et de la neutralité de la Prusse, si, j>ar J exenq)le, les égarements de l’Italie nous conduisaient il diriger nos armes contre elle. Dans une pareille éventualité, la Prusse ne jirendrait conseil ipie de ses ju'ojires intérêts, et dès qu’elle soupçonnerait qu’en livrant l’Italie à nos coups elle s’exjioserait à devoir à .son tour comjiter avec nous, elle interviendrait dans le conflit : nous devons du moins le présumer et y 'aviser d’avance. Mais à l’heure présente, aucun esprit sérieux à Berlin ne juge utile d’engager une guerre avec la France, personne n’en aperçoit les avantages; les bénéfices qu’on en recueillerait, si elle était benreuse, ne valent pas le prix, chacun le rcconnait, des .saci'ilices qu’elle imposerait à la l’russe si elle était malheureuse. Ce que veut le gouvernement prussien, c’est, comme je le disais plus haut, de constituer une grande Allemagne , et en ceci il est en parfait accord avec le sentiment public; il le veut énergiquement et à tout risque. Y parviendra-t-il sans devoir soutenir une lutte nouvelle? On ne le pense pas de ce côté-ci «rflu Rhin, et on s’imagine au contraire que la France n’est pas di.sposée à le tolérer. On neconnait parfois la sagesse et la modération des sentiments qui animent le gouvernement de l’Empereur; mais ceux-là même qui lui rendent cet hommage inclinent à croire que

l’opinion publique et le.s partis lui feront un devoir délirer l’épée. Telle est, je le crains, la conviction du gouvernement prussien.

Sa détermination est d’ailleurs bien arrêtée; il croit nécessaire d’éteiidre sa puissance sur toute l’Allemagne, non-seulement pour garantir les avantages qu’il a conquis, mais aussi pour contenir la France. Dans f cette même pensée, et pendant (pie d’une |iart il cherchait à se rapprocher de la Russie , que de l’autre il donnait à ses armements tout le développement qu’ils pouvaient comporter, il ne négligeait donc rien , soit pour entretenir et souvent pour surexciter contre nous— les susceptibilités du sentiment national en Alleiiiugne, soit pour nous créer des difficultés et entraver ainsi la liberté de notre action. L’affaire du Luxendjourg, l’entrevue de Salzbourg, le règlement de la question du Scbleswigdu Nord, jusqu’à l’invitation de particijierà 1a conférence que nous avons adressée à plusieurs Etats allemands, tout lui a servi de prétexte tantiit pour nous prêter des intentions hostiles et nous dénoncer à l’Allemagne , tantôt pour alarmer la Russie ou pour encourager les mauvaises jiassions des partis extrêmes en Italie. La presse, vigoureusement discij>linée, habilement conduite , a secondé le gouvernement avec autant de patriotisme que de dévouement ; souvent divi.sée sur les questions de politique intérieure, elle, s’est montrée constamment unanime dans sa jioléinique à notre sujet; quelquefois ardente, rarement modérée, mais s’inspirant toujours de l’attitude des journaux officieux.

Je ne saurais indiquer exactement quel langage M. de Bismarck tient à Saint-Pétersbourg; mais pour tout observateur attentif il est constant qu’il s’y applique à semer l’irritation contre nous. Votre Excellence po,ssède sur ses rapports avec l’Italie des informations auxquelles je n’ai rien à ajouter. Je rappellerai cependant que M. de Bismarck n’a pas craint de se mettre en communication avec un envoyé de Garibaldi, et que les journaux de Berlin, au moment où nos troupes s’embarquaient à Toulon, soutenaient que l’existence du royaume italien intéressait la sécurité de l’Allemagne, et que si elle était mise en péril, le gouvernement du Roi devrait prendre un pareil événement en sérieuse considération. Je ne rappellerai pas d’autres faits qu’on se garderait d’avouer assurément^ mais qui ne sont pas moins certains, et d’où il ressort «<jue M. de Bismarck n’est pas resté étranger aux complications qui ont surgi en Italie. Je n’en veux d’autre preuve que sa conduite durant les négociations auxquelles a donné lieu notre récente proposition de' réunir une conférence. Les entretiens que j’ai eus avec lui il ce sujet m’ont prouvé surabondamment que loin de seconder nos demandes il s’est activement employé, tant à Florence qu’à Londres et à Saint- Pétersbourg, à faire échouer la combinaison que nous^ avions .suggérée dans une pensée d’apaisement et de conciliation. Son unique dessein consistait à nous retenir à Civita-Vecchia , sinon à Rome, et quand je l’ai pressé de s’expliquer, en lui opposant des arguments irréfutables, il l’a reconnu, en prétendant qu’il

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n’entrevoyait, quant à présent, aucune autre solution propre à conjurer de plus graves dissentiments. En jugeant ainsi les choses, M. de Bismarck restait fidèle à la politique qu’il s’est tracée, et dont aucune considération ne l’a fait dévier depuis qu’il l’a inaugurée ; il lui faut une Italie troublée, en désaccord permanent— avec la France, pour conjurer une alliance éventuelle entre ces deux püissances, pour nous contraindre à entretenir des forces plus ou moins considérables dans les Etats du Saint-Siège, pour se ménager au besoin le moyen de susciter, à l’aide du parti révolutionnaire, une rupture violente entre le gouvernement de l’Empereur et celui du roi Victor- E mmanuel , pour neutraliser, en un mot, notre liberté sur le lîhin; et je n’ai jamais été surpris, pour ma part, de l’accueil qu’il a fait à notre ouverture , puisqu’elle avait précijiément pour objet de mettre fin à des difficultés qu’il considère comme indispensables à la réalisation de ses projets.

Ainsi M. de Bismarck, qu’il soit l’organe ou le conseiller d’une pareille politique, qu’il l’ait suggérée ou subie, s’est donné j)Our tâche d’étendre et d’affermir, \ sous le rapport diplomatique autant que sous le rapport militaire, la puissance du gouvernement du Roi, d’affaiblir et de restreindre la puissance de la France. | Dans cette pensée il a fait usage de toutes ses ressources, et il a saisi toutes les occasions pour s’assurer les sympathies, sinon le concours, de la Russie, pour inspirer à l’Autriche les plus vives alarmes, pour créer et entretenir en Italie un foyer d’agitation qui, mena-

çnnt l'indépendance du Saint-Siège, pourrait nous obliger à diviser nos forces. Il a en même temps constitué la Confédération du Nord et organisé son armée sur les bases du régime prussien.

Ce sont là pour lui autant de moyens et d’expédients; mais quel est son objectif, quel but poursnil-ilt n’est pas de nous attaquer, je l’ai dit, et je le répète, au risque d’assumer une grande responsabilité, parce que telle est ma conviction profonde ; son but est de franchir le Mcin et de réunir le sud de l’Allemagne au nord sous l’autorité du roi de Prusse, et 'j’ajoute qu’il se propose de l’atteindre, au besoin , par I les armes, si la France venait à y mettre ouvertement ’ obstacle.

Comment y parviendra-t-il, et à quel moment?' M. de Bismarck l’ignore peut-être lui-même ; il n’entre pas dans ses habitudes d’aborder une pareille entreprise prématurément ni sans prendre conseil des circonstances, et avant d’avoir disposé convenablement tous les éléments qui doivent concourir à en assurer le succès. S’expliquant à la tribune du Parlement surlcs^ rapports que la Confédération aurait à nouer avec les États (]ui n’en font pas partie, il annonçait aux Allemands du Sud que leurs frères du fiord leur tendaient les bras, et attendaient que le jour leur parût venu de s’unir étroitement avec eux. Il posait ainsi publiquement, et à la face du pays tout entier, la question de l’unité germanique, en protestant toutefois de .son rc.spect pour les libres résolutions des gouvernements et des populations du Midi. Mais en même temps il les

RAPPORTS DE LA FRAÎ^CE AVEC LA PRÜSSE. J63 contraignait à remanier le Zollverein, et à donner à cette association purement économique une constitution plus politique encore que douanière , avec un Parlement où les représentants de la Prusse sont en majorité. Je ne reviendrai pas ici sur ce que je vous ai écrit à ce sujet; qu’il me suffise de répéter qu’à l’aide de cette assemblée , à laquelle on a réservé le droit d’initiative, l’indépendance des États du Midi peut être limitée, et devenir une fiction le jour où tel sera le bon vouloir de la Prusse. Les journaux de Berlin entretiennent dès à présent leurs lecteurs des combinaisons qui devraient, à leur avis, être soumises à l’examen du Parlement douanier, et suggèrent d’étendre sa compétence à toutes les matières énumé- I réesdans l’article IV de lu constitution de l’Allemagne du Nord. Je vous ai signalé dans ma dépêche du 10 décembre 186G toute la portée d’une semblable résolution ; en fait, elle sub.stituerait le Zollparlcment au Parlement de la Confédération pour tout ce qui ne touche pas à l’organisation et à l’emploi des armées, question à laquelle il a déjà été suffisamment pourvu au moyen des traités d’alliance ; dès ce moment les États du Midi seraient en réalité entrés dans la Confédération du Nord, et l’union de l’Allemagne — serait un fait accompli.

Én attendant que les circonstances viennent à son aide, M. de Bismarck ne néglige aucun soin pour y disposer les hommes aussi bien que les choses; flattant tantôt le parti libéral, tantôt les intérêts économiques et les grandes industries, ménageant les, nota-

bilités influentes et les princes, les intimidant quelquefois , il provoque partout des manifestations favorables à ses projets. 11 encourage dans le midi de l’Allemagne la plus active propagande, dont le succès était récemment attesté par les adresses de plusieurs chambres de commerce. A l’exception de quelques journaux à la solde des gouvernements ou apparte- •«ant au parti ultraradical , la presse le seconde dans tous les États. A l’entendre, cependant, il serait au contraire le modérateur de ces élans du patriotisme allemand ; on lui attribuerait à tort la conversion du grand-duc de Bade, et il s’emploierait à contenir l’impatience que j)rovoque dans le grand-duché le retard mis a son entrée dans la Confédération du Nord.

C’est ainsi qu’il j)répare de longue main le couronnement de son œuvre. Je me suis permis de vous écrire qu’il se rendait un compte exact de l’erreur dans laquelle est tombé M. le comte de Cavour en j réunissant prématurément les provinces napolitaines au rovaume d’Italie; il n’v tombera pas à son tour: avant de déchirer le traité de Prague, il attendra que le moment en soit parfaitement opportun , et il décidera alors du mode qu’il lui conviendra de choisir. En prendra-t-il ouvertement l’initiative, ou bien s’en remettra-t-il à celle du grand-duc de Bade? Sera-ce par des arrangements directs avec les gouvernements du Midi , ou en laissant le Parlement douanier consommer l’union avant qu’elle soit stipulée? Je ne saurais vous le faire pressentir à aucun degré. Ce que je crois fermement, c’est que du jour où l’état de l’Eu-

RAPPOUTS DE LA FHAKCE AVEC LA PRUSSE. ÎC5 rope le lui permettra , et dès que les choses en Allemagne lui paraîtront arrivées au point où il les pousse, il exécutera rapidement le plan qu’il a conçu ; et, soit — au titre définitif d’Einpereur, soit au titre temporaire de président de la Confédération germanique, le roi de l’russe sera proclamé souverain de l’Alleinagne.

S’il est de mon devoir de vous signaler riiuminencc plus ou moins j)rochaine d’une si grave éventualité, il n’appartient qu’au gouvernement de l’Empereur de l’envisager dans toutes ses conséquences, et de déterminer les devoirs qu’elle lui impose. Je vous demanderai toutefois la j)ermission de vous soumettre quelques courtes réflexions. Si difficile (pi’il soit pour un grand pays comme la France de tracer d’avance sa ligne de conduite dans l’état actuel des choses, et quelque grande tpie puisse être la part qu’il convienne de faire à l’imprévu , l’union de l’Aile- •» magne sous un gouvernement militaire fortement organisé, et (pii, à certains égards, n’a du régime parlementaire que les formes extérieures, constitue cependant un fait qui touche de trop près à notre sécurité nationale pour que nous puissions nous dispenser de nous poser et de résoudre sans jilus tarder la question suivante ; u Un pareil événement met-il en danger l’indépendance ou la position de la France en Europe, et ce danger ne peut-il être conjuré que par j la guerre?» Si le gouvernement de l’Einjiereur es-' time (pie la f'rance ii’a rien à redouter d’une si radicale altération dans les rapports des Etats situés au centre du continent, il serait désirahie, à mon sens.

dans l’intérêt du maintien de la paix et de la prospérité publique , de conformer entièrement et sans réserve notre attitude à cette conviction.

J’ai dit ])lus haut comment on envisage en Allemagne les sentiments de l’opinion publique en France -«t ceux même du gouvernement de l’Empereur; on nous suppose des intentions hostiles, et je n’ai pas cru I me tromper en ajoutant qu’on considère généralement un conflit entre les deux pays comme certain, sinon ( comme imminent. Toutes nos déclarations pour démentir ces conjectures ou ces appréhensions sont restées infructueuses ; les réserves dont nous les avons quehpiefois accompagnées, ont au contraire contribué à les raffermir. La Gazelle du Tî'eser, journal officieux, était l’interprète des vœux du public allemand autant que l’organe du gouvernement pru.ssien, quand, dans un article récent , auquel le Consiiiuiionnel a cru devoir répondre, elle regrettait que le gouvernement de l’Empereur n’ait pas affirmé de manière à lever tous les doutes sa résolution de ne pus s’immiscer dans les affaires allemandes. G’e.st (ju’en effet pour le gouvernement prussien, comme pour les j>artis qui l’apimient, il ne s’agit plus aujourd’hui de savoir comment il peut nous convenir d’apprécier le développement qui a été ^onné à la Confédération du Nord; c’est de la conduite que nous tiendrons devant l’union du Nord et du Midi que l’on se préoccuj)e , et rien , ni dans notre langage ni dans nos actes, ne leur semble démontrer que nous n’y mettrons pas obstacle; ils interprètent au contraire nos paroles, quelque mesurées

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 207 qu’elles piii.ssent être, et nos armements, comme des indications certaines d’un parti pris de nous y opposer.

Ce qu’on nous demande, en un mot, c’est que nous-” n’entravions en aucune façon les arrangements qu’on veut absolument prendre avec les Etats du Midi.

Si telle devait être notre résolution définitive, j’oserais dire qu’il conviendrait de ne pas négliger les occasions qui pourraient nous être offertes pour l’attester. Ce serait inaugurer une jiolitique de paix, et ( elle ne j)cut produire les bienfaits (pi’il serait permis d’en attendre qu’en dissi|)antcomplétcment les nuages qui subsistent entre la France et l’Allemagne. L’incertitude qui agite profondément les esprits de ce côtéci du lihin , est le moyen dont le gouvernement prussien se sert pour tenir éveillées les susceptibilités de l’esprit pidilic ; elle a un inconvénient encore plus grave, celui de resserrer chaque jour davan- — tage les liens qui unissent la Crusse h la Russie, de solidariser les ambitions de l’une en Allemagne avec celles de l’autre en Orient, et de permettre au cabinet de .Saint-l’étersbourg de .susciter sur le Danube des complications qui conduiront à une guerre générale pendant que nous ferons à la paix des sacrifices considérables sur le Rhin. L’imminence de ces complications tirera peut-être l’Angleterre de son indifférence, ! et pourra opérer une diversion ; je ne veux pas examiner ici les choses à ce point de vue, et je me borne à constater que la Russie se montrerait assurément moins entreprenante, que la Prusse, de .son côté, ne l’encouragerait pas a réveiller la question d’Orient,

MA MISSION EN PllüSSK.

par la simple raison fpi’cllc ne saurait elle-même y trouver aueun avantage, si elle ne crovait indispensable de paver de ce jirix la liberté (pi’elle revendique en Allemagne.

Une autre remarque, non moins digne d’être no- ^ce, c’est que la défiance dont nous sommes l’objet en Allemagne est un élément essentiel de l’autorité et du prestige acquis à M. de Bismarck; elle groujM! autour de lui tous les partis modérés, et les porte à lui .sacrifier les principes qu’ils représentent. Votre Excellence n’ignore pas avec quelle babileté le jirésident du conseil, soit à la veille dos élections, soit axant une discussion importante, a su agiter le lanlome de l’intervention française, et il n’aurait certes pas obtenu du pays des majorités si complaisantes, s’il ne lui eût pas été facile de leur j)ersuader jque l’ennemi veillait au.x frontières. Oue ces appréhensions s’ctlaccnt, et M. de Bismarck rencontrera I dans l’opinion libérale, pré[)ondérante en Prusse auj tant que dans les autres États germaniques, la ferme volonté de soumettre tous les actes du gouvernement prussien à un contrôle sérieux, d’ou naîtront des conflits intérieurs et une certaine limitation des pouvoirs immenses conférés à la couronne. Il faut rendre cette justice aux Allemands, c’est que les sentiments qu’ils nous témoignent leur sont généralement inspirés par le I souvenir et la crainte des invasions dont leur pays a été le théâtre; rassurés contre une si funeste calamité, ils emploieraient toutes leurs forces à peser sur leurs gouvernants pour les contraindre à accej)ter franebe-

RAPPOIITS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. 269 ment, dans toutes leurs conséquences, les institutions des États libres.

Ces diverses considérations seraient sans valeur si le gouvernement de l’Empereur pensait que la France ne peut, sans en être amoindrie, af:quicscer à runion de l’Allemagne, et qu’un devoir de premier ordre nous oblige à la combattre malgré l’attitude de la Russie, malgré l’affaiblissement de l’Autriche, malgré l’état d’anarebie où les partis ont jeté l’Italie. .le comprends que, dans ce cas, nous attendions les événements, sans plus nous expliquer que nous ne l’avons fait jusqu’à présent, et que nous choisissions notre heure pour rappeler la Prusse à la stricte observation du traité de Prague. Si nous n’avons pas été partie à cet acte, nous en avons tracé les préliminaires, et nous les avons offeits aux puissances belligérantes, qui, en les acce|)tunt, ontcontracté avec nous l’obligation mo- — raie de ne pas en excéder les clauses. Les pourparlers ouverts à cette occasion n’ont aucun sens, ou ils signifient en effet que la- France considérait comme compatibles avec scs intérêts les transactions dont elle posait les bases, et que les cours qui ont consenti à en faire les conditions de la paix ont, de leur côté, reconnu, en y adhérant, qu’elles devaient y cenformer leurs prétentions. Cet engagement serait totalement méconnu par la réunion, sous une forme quelconque, des États du nord de l’Allemagne avec les États du midi, pour lesquels les préliminaires de Nickolsburg stipulaient une situation internationale indépendante , f comme gage de la sûreté des puissances limitrophes.

r.n question de droit, à mon .sens, ne .saurait donc être douteuse ; mais il ne faut rien nous dissimuler; 4e sentiment ])ul)lic en .\llema{jne a yénéralcment pressé le {jouvernement pru.ssien d’entrer dans la voie I où il s’avance; l’nnion d’abord, la liberté ensuite, tel ia été le programme du parti national, comprenant toutes les nuances libérales modérées, dès qu’il a jni .se rendre (;omj)te de la portée des succès obtenus par Jes armées prussiennes, et c’est avec des transports «l’entbonsiasme et de baine qu’il seconderait le gouvernement du Itoi dans une guerre contri; la France, j)our en assurer rentière exécution. Il y a en Allemagne des parliculiiristes, qui ont à leur tète les princes déclins et la plupart de ceux qui ont plus on moins conservé leur jiouvoir souverain ù). H règne dans plusieurs F.tats secondaires un éloignement invincible contre tout ce <pii lient au gouvernement pru.ssien. Dans le Hanovre et en Saxe, comme jiarmi les démocrates et les jiopulations catlioliques du Midi, ces sentiments sont |dus ou moins partagés; mais au 1 début d’une guerre nationale, les plus obstinés jiarmi ceux (jui les proles.sent ne pourraient (jue s’abstenir d’y participer : ilsdevraient s’eflàcer devant les masses, (pii y a])plandirai(‘iit , eu s’impusaut avec passion les

(’) Je- trouve en marije de ma minulc, à colle place, une phrase cuire parenthèses et bâtonnife, qu’il -serait difficile d’inlercaler dans le texte. Je dois donc présumer qu’elle n’a pas été reproduite dans l’expédition de la dépêche. Mais ne voulant rien omettre d’important, je la donne ici : « La Bavière pourrait seule cependant se séparer de la Prusse à l’ouverture des hostilités. »

sacrifices qu'on leur demanderait. Cette situation suliirait nécessairement l’influence d’une pi-emicre bataille, et si elle était funeste à la Prusse, on verrait se manife.ster ouvertement les ressentiments qui sont nés de l’abus qu’elle a fait de la victoire. Mais les pojuilations allemandes, en {jénéral, regarderaient la lutte, quelles que .soient les circonstances au iiiilic^u desquelles elle éclaterait, comme une guerre d’agression de la France contre leur patrie; et si le sort des armes leur était favorable, leurs exigences ne connaîtraient plus de limites; elles égaleraient celles de la Pru.sse, qu’il a toujours été si difficile de satisfaire toutes les fois qu’elle a été victorieuse. C’est donc une | guerre formidable, dans laquelle tout un peuple au 1 début prendrait parti contre nous, que nous aurions à soutenir ; le gouvernement de l’Empereur ne saurait, par conséquent, mettre trop de .soin à en peser d’avance toutes les chances, et à mûrement réfléchir avant de prendre la détermination que lui sembleraient exiger l’intérét et le salut du j)ays.

J’arrête ici cet exposé, que je recommande plus encore à votre indulgence qu’à X’otre attention, et je le résume en quelques mots : L’union allemande s’accomplira prochainement; devons-nous l’accej)ter? Dans ce cas, ne cachons pas q*ie nous lui ferons uii-accueil bienveillant; rassurons la Prusse; elle s’éloignera de la Russie, et l’état industriel et commercial de l’Europe se relèvera de sa détresse. Dans le cas contraire, préparons-nous à la guerre sans relâche, et rendons-nous bien compte d’avance de quel concours

peut nous être l’Autriche; calculons notre conduite de manière à résoudre l’une après l’autre la question il’Orient et celle d’Italie; nous n’aurons pas de trop de toutes nos forces réunies, pour être victorieux sur le Rhin; la campafjne de 18(50 a surabondamment démontré les dan^jers d'une lutte engagée des deux cotés de.S Alpes ('b Veuillez, etc.

Je n’ajouterai ici qu’une seule observation, c’est I que je n’ai regardé la guerre que comme une nécessité qui pourrait nous être impérieusement imposée par la politique du cabinet de Berlin, sans la conseiller jamais ; et que j’ai montré les avantages du maintien de la paix, dans le cas même d’un nouvel agrandissement de la Prusse ou de la constitution de l'iniité allemande, sans même suggérer que dans cette seconde hypothèse la France devait de son côté user de sa puissance pour reculer ses frontières.

Comme on le sait, le danger que je signalais, au mois de janvier 18G8, ne s’est pas réalisé. Diverses circonstances indépendantes de sa volonté déterminèrent le gouvernement prussien à ajourner l’exécution de ses projets, sans cependant les abandonner. Ses menées dans le midi de l’Allemagne n’eurent pas le résultat qu'il en attendait. Il comprit qu’il fallait se montrer plus circonspect et plus con-

Dépêche du 5 janvier 18(58, n* 1.

ciliant..le m’empressai d’informer le gouvernement

de l’Empereur de ce revirement. Je reçus l’ordre de

m’attacher à entretenir M. de Bismarck dans ces

nouvelles dispositions, et, pour améliorer l’état de

nos relations avec la Prusse , de lui offrir de nous

mettre d’accord sur l’attitude que les deux gouver- \

nements observeraient en Orient.

J’écrivais à ce sujet :

J’ai saisi la première occasion qui m’eu a été offerte pour m’expliquer avec M. de Bismarck dans le sens de vos dernières recommandations. Grâce au J)on accueil qu'il a fait à mes premières insinuations, j’ai pu l’entretenir, et de notre désir de nous concerter avec le cabinet prussien sur toutes les questions de politique générale, et des avantages qui en résulteraient pour le maintien de la paix. Le président du conseil a répondu à ces observations en se défendant contre les conjectures auxquelles ont donné lieu les

rapports de la Prusse avec la Russie ,

et il s’est montré disposé à contribuer de tous ses soins au rétablissement d’une parfaite entente entre les deux gouvernements.

J’ai répliqué en lui donnant l’assurance qu’il trouverait, en toute occasion, le gouvernement de l’Empereur animé de dispositions non moins cordiales, et toujours prêt à unir ses efforts à ceux du gouvernement du Roi, soit pour prévenir des complications regrettables ou dangereuses, soit même pour bien

démontrer qu’il n’existe aucun dis.sentinienl entre

Paris et Iterlin

Il a accueilli cette ouverture en me {[aranti.ssaiit qu’elle répondait j)leinemeiit à .ses intentions et à celles du Iloi. Il m’a fait toutefois observer que des relations d’une pareille intimité demandaient à être dirigées avec la j)lus extrême circonspection, afin de

j)révenir des malentendus ou des mécomptes

Continuant notre entretien , j’ai fait remarquer au président du conseil combien il était opportun d'entrer dès à présent dans un échange d’idées sur la situation de la Turquie et les incidents qui se succèdent eu Orient, ainsi que sur la question romaine j pour lui démontrer que nous voulons sincèrement mandier en parfait accord avec le cabinet prussien, je lui ai lu quelques extraits de votre déj)èclie n° 22. Le président du conseil a été liajq)é du caractère conciliant et amical de vos appréciations, autant (pxe de la netteté avec la<|uelle vous exj>rimez les désirs du gouvernement de l’Empereur. Après m’avoir renouvelé l’assurance qu’ils répondent aux vœux du gouvernement j)ru.ssien , il m’a fait observer que , dans son opinion, il n’y avait nul avantage et qu’il y aurait des inconvénients à tenter de régler prématurément les rapports de l’Italie avec le Saint-Siège

Passant à l’Orient, j’ai signalé les symptômes divers qui révèlent une agitation naissante dans le bassin

du Danube J’ai insisté sur l’intérêt que

toutes les puissances avaient également à prévenir, dans ces contrées, de graves complications

liAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 275

Il il évité, en soiimic, de répondre à mon ouverture, en me donnant clairement à entendre qu’il préférait conserver en Orient une attitude passive.

Comme vous le voyez, Monsieur le ministre. Je président du conseil a accepté, avec la meilleure grâce el le désir manifeste de resserrer les rapports de nos deux gouvernements , la conversation dont j'ai pris l’initiative sur ce sujet; il a mis un véritable empressement à se féliciter des dispositions du gouvernement de l’Empereur, et à m’assurer qu’elles étaient pleinement partagées à Berlin. Il a reconnu l’avantage de faire entendre à Florence des conseils identiques, sans admettre l’opportunité d’une démarche destinée à rapprocher l’Italie et le Saint-Siège; il n’a pus consenti à nous suivre en Orient et à y unir ses efforts aux nôtres Il s’est montré dis-

posé à s’entendre avec nous, mais sous la réserve intentionnelle de s’abstenir, sinon d’entraver notre action dans les questions où les intérêts de sa politique le lui commandent. En un mot, il me semble désireux de nous complaire, de nous prouver qu’il attache un prix réel a marcher en parfaite intelligence avec le gouvernement de l’Empereur, sans toutefois vouloir lui sacrifier aucune des sûretés qu’il s’est ménagées en Italie et à Saint-Pétersbourg.

Je ne saurais trop le répéter, le principal objet de toutes ses préoccupations est, si je ne me trompe, d’éviter un conflit avec la France; mais il pressent que la politique qu’il poursuit en Allemagne peut le faire éclater, et, ne perdant pas de vue cette

fjjrave éventualité, il y subordonne toutes scs résoluitioiis. Pour qu’elles fussent toutes également conformes à l’esjirit de concibution qui inspire le gouvernementde l’Empereur, il faudraità M. de Bismarck une garantie certaine que, dans aucun cas, la France ne tentera dé renverser ce qu’il appelle son système gertnanique. C’est ainsi que pourrait s’twjdiquer, à mon avis, l’attitude mesurée, et à certains égards contradictoire, qu’il a gardée durant l’entretien dont je ^'iens de vous rendre compte. Il veut bien , en effet, contribuer avec nous à éloigner toute nouvelle aggravation de l’état des choses en Italie, mais sans se '^prêter toutefois à y substituer une situation régulière et propre à concilier toutes les parties. Il juge sans doute qu’il lui importe de conserver de ce côté une chance ouverte aux complications. En Orient, il tient à garder une position qui ne l’engage dans aucun sens, et lui permette, suivant les nécessités de ses propres de.sseins , de donner la main à la Russie ou de se rapprocher des puissances occidentales ; or, cette position , il ne peut la conserver qu’en s’abstenant de toute démarche qui le compromettrait avec les amis ou les adversaires de la Turquie. Il calcule ainsi chacun de ses actes, en les rapportant tous au but qu’il poursuit, c’est-à-dire au couronnement de l’œuvre qu’il a si fort avancée. Tout ce qui se discute de l’autre côté des Alpes, l’existence du royaume italien, ou le salui du pouvoir temporel du Pape et même de la Papauté, comme les ambitions ou les combinaisons diverses que provoque l’état précaire de

RAPPOllTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 277 l’Empire ottoman, n’est envisagé par lui que comme des moyens de nature à lui faciliter le succès de sa ( tâche; en ceci il obtient, je crois, l’entier assentiment du Roi, qui ne craint pas, pour seconder les efforts de son ministre, de l’autoriser à se rapprocher alternativement de la Russie ou des piii.ssances qui ne partagent pas ses vues en Orient. Telle est, du moins, l’impression que m’a laissée mon entretien avec M. de Bismarck.

En soumettant d’ailleurs ces observations à l’appréciation de Votre Excellence, je n’entends nullement renoncer à l’échange d’idées que vous m’avez recommandé de rechercher et de poursuivre avec le président "du conseil, et vous pouvez demeurer convaincu que je ne négligerai rien pour en obtenir d’autres concessions que celles qu’il m’a faites dans cette première entrevue

Pendant que nous persistions à rechercher une entente qui eût été le meilleur gage de la paix, M. de Bismarck se maintenait dans la situation qu’il avait prise. Je disais le 15 mai :

Je dois ajouter que si on a prêté l’oreille

aux conseils de la prudence, on n’a certes pas renoncé à poursuivre le but qu’on a en vue; M. de Bismarck, bien que pour d’autres raisons que je vous ai plusieurs

(') Dépêche du 4 février 1868, n* 20.

fois indiquées , veut l’union aussi ardemment que le parti national ; mais en présence des manifestations qui se sont produites dans le Midi, et dont un nombre considérable |>armi les députés envoyés à Berlin pour siéger au Parlement douanier, se sont courageusement conslitués les interprètes, en présence de notre attitude, on a jugé plus sage d’ajourner la partie et d’attendre des circonstances plus favorables, ou de recourir h des moyens moins compromettants pour la jouer.

Voilà, mon cher ministre, comment je vois les ‘ choses en ce moment, et si je -les juge bien, nous n’avons quant h présent aucune grave difficulté à redouter, ni rien à craindre pour la conservation de la paixC)

Il s’est produit en ce moment en Allemagne une sorte d’apaisement général, et ou a pu croire que Je gouvernement prussien laisserait uniquement à la force des choses de compléter l'imion des deu.x fi'actions germaniques. Les particularistes dans le Midi, et surtout en Bavière, avaient déployé leur drapeau, et ils défendaient énergiquement, même au sein du Parlement douanier, le principe de l’autonomie des Etats secondaires. Ils avaient obtenu dans les élections des succès importants, et, si entre-

(') Lettre |>articulière adressée à M. le marquis de Mou-stier le 15 mai 1868.

n APPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. 279

prenant qu’on fût à Berlin, on ne pouvait nréconnaîti’e qu’il serait au moins inopportun de recourir à la contrainte, même morale, pour hâter l’unité | {jermanique. Le parti national, de son côté, ne supportait plus sans en témoifjner une vive impatience l’action prépondérante et oppressive qu’il avait contribué à conférer à l’autorité souveraine en constituant la Confédération du Nord, et il cherchait à en limiter l’étendue. Ces efforts auraient pris un caractère plus redoutable, si aux libéraux du Nord qui siégeaient au Parlement étaient venus se joindre les démocrates du Midi, et il était préférable de transiger, si on y était obligé, uniquement avec les représentants de la Prusse et de ses confédérés sur les questions constitutionnelles que ceux-ci avaient soulevées. Les mesures prises par le gouvernement de l’Empereur pour augmenter nos forces militaires, dont on exagérait l’importance des deux côtés du Rhin, donnaient enfin lieu de penser qu’en franchissant violemment le Meiu, la Prusse s’exposerait à une lutte inévitable, et on comprenait à Berlin qu’il ne fallait la provoquer que dans un moment et dans des conditions qui lui assureraient le concours de l’Allemagne entière. Dans plus d’une occasion, le cabinet de Berlin affecta de répudier toute idée d’agrandissement , et il s’appliqua à convaincre les puissances, la France

surtout, qu’il ne songeait nullement à porter atteinte à l’indépendance des Ëtats du Midi. Il s’y employa notamment dans les premiers mois de 1869, et n’ayant d’autre désir que celui d’informer loyalement le gouvernement de l’Empereur, j’écrivais le 18 mars ;

Iterlin, le 18 mars 1869.

Monsieur le ministre,

La situation, si je ne m’abuse, s’est sensiblement modifiée durant ces derniers mois ; je constate en effet que l’opinion publique n’est plus animée de la même ambition, et que le gouvernement s’abstient soigneusement de ce qui pourrait contribuer à la réveiller. C’est une remarque que je me suis permis naguère de vous soumettre , quand on croyait savoir à Stuttgard que le cabinet de Berlin prendrait l’initiative de nouveaux arrangements avec les Etats du Midi.

Je crois devoir aujourd’hui, et après avoir longtemps observé les faits, y revenir, et appeler votre attention sur ce sujet. La presse de Berlin de toutes les nuances, comme par une sorte d’entente tacite, a totalement renoncé à déveloj)per les considérations qui lui semblaient commander de franchir le Mein, et un journal qui obéit quelquefois à des suggestions officielles, la Poste, publiait, il y a peu de temps, un article qui a dû singulièrement surprendre ses lec—

«APPOnTS DE LA FRANCE AVEC LA PRCSSE. 281

leurs habituels. Cet article avait en effet pour objet de démontrer , contrairement à l’opinion que cette feuille avait elle-même si longtemps soutenue, que les engagements consacres par les conventions mili-~ taires et l’iinion douanière telle qu’elle avait été reconstituée , offraient à l’Allemagne toutes les garanties désirables, et il relevait les inconvénients quf naîtraient pour le Nord , comme pour le Midi , des efforts qui seraient tentés pour réaliser une entente plus intime. Le parti national lui-même, dans les Cbambrcs et dans les journaux, ne se montre plus j)réoccupé que de la nécessité de remanier les institutions de la Confédération et d’en consolider l’existence.

A l’ouverture des assemblées prussiennes et du Parlement du Nord , on n’a plus retrouvé dans les derniers discours de la couronne aucune trace des allusions faites à l’union des peuples allemands. Le Iloi n’y témoigne que de sa ferme résolution de contribuer au maintien de 1a paix générale. Mais ce qui est non moins remarquable, c’est le langage que tiennent les confidents accrédités et les indiscrets ordinaires de la cour et du gouvernement j)russien; on les offensait gTavement, il n’y a pas longtemps encore, dès qu’on leur représentait que l’Europe ne pourrait pas voir avec indifférence de nouveaux changements dans l’ordre politique de l’Allemagne , et la guerre leur semblait une éventualité dont ils n’avaient rien à redouter; elle était, à leur sens, préférable à l’état actuel des choses , s’il devait être maintenu pour obéir à des susceptibilités étrangères. Aujourd’hui ils n’en-

vis!i{;eiit plus niiisi la situation, ni los raj)j>orts de J’ Allemagne avec les autres puissances. S’il faut les croire, on ne sonye nulletnent à concerter avec les États du Midi des arrangements de nature à nuire à leur indépendance nationale, et on considère, au contraire, (ju'un rapprochement plus intime mettrait de sérieux obstacles à rorganisation intérieure de la Confédération. Ce résultat ne jieut être obtenu qu’à l’aide de la paix , et l’on n’a d’autre désir que d’en

as.surcr les bienfaits à l’Europe

Pour me résumer sur ce ])oiut, je

dirai qu’après avoir gardé une attitude agressive et altière, la presse, les partis , l’opinion publique, les fonctionnaires de tout ordre et de tout rang, ont pris depuis peu , et conservent, si je puis m’exprimer ainsi, une position défensive. C’est le terrain sur lequel le gouvernement semble s’etre placé lui-méme. Si je me rends, en effet, un compte exact de ses dispositions, je dois en induire qu’il est, pour le moment, résolu à s’abstenir de toute entrej>rise dont la France particulièrement pourrait prendre ombrage

On remarque cependant qu’il ne perd

aucune occasion de témoigner de son désir de se concilier les sympathies des puissances dont le concours pourrait lui être éventuellement utile. Je ne rappellerai pas les ménagements que l’on a pour la Russie; j’en ai trop souvent entretenu le département; mais je noterai que M. de Bismarck, qui ne se montre nidle j)art, a consenti à assister à un banquet du ministre des États-Unis, et qu’il y a porté un toast au

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 28.3 {jonéral Grant qu’on s’est hâté de faire reproduire ]>ar tous les journaux

D’un côté, donc, on s’attaclie à user d’une

extrême circonspection pour ne nous fournir aucun sujet légitime de mécontentement ou de représailles; de l’autre , on cherche à flatter les amours-propres et les tendances des cabinets dont ou espère se rapprocher.

Il m’a paru utile. Monsieur le ministre, de vous signaler une pareille conduite, qui diffère sensiblement de celle que le gouvernement prussien a tenue jusqu’à ces derniers temps, et vous jugerez peut-être qu’elle est de nature à être prise en sérieuse considération i

De l’attitude gardée en 1869 par le gouvernement prussien, il ne fallait certes pas conclure qu’il eût renoncé à la politique ouvertement pratiquée juscpielà, ou qu’il mettrait moins de sollicitude à consolider sa position. A l’avénement du cabinet du 2 janvier, je dus revenir sur ce sujet et toucher de nouveau aux différentes questions dont nous avions particulièrement à nous préoccuper. Je citerai plusieurs extraits de ma correspondance particulière avec M. le comte Daru.

W Dépêche du 18 mars 1869, n“ 59.

Berlin, le 14 janvier 1870.

l^es vues pacifiques qui animent le Roi

et son principal ministre ne les détournent nullement f du soin qu’on a toujours mis, à Berlin, à développer les forces militaires de la Prusse. On déploie une égale sollicitude pour con.scrver les bonnes relations qu’on a nouées avec la cour de Saint-Pétersbourg, et, comme vous avez pu le remarquer dans une circonstance récente , on ne néglige rien pour en rehausser le carac- , tère particulièrement intime. La solidité de l’armée I prussienne et une alliance éventuelle avec la Russie sont envisagées à Berlin comme deux garanties nécessaires à la conservation des conquêtes fuites en Allemagne, et, durant le règne actuel du moins, on n’obtiendra de la Prusse aucune concession propre à en atténuer l’efficacité ou la puissance. M. de Bismarck me le déclarait sans détour pour ce qui concerne la question militaire, dans notre dernier entretien, après m’avoir demandé si, comme les journaux l’ont annoncé, l’intention dugouvernernent de l’Empereur était de réduire de 25,000 hommes le contingent de cette année

Berlin, le 27 janvier 1870.

.Te vous ai dit, du reste, ce que je pense

des intentions actuelles du chancelier; tout me confirme, pour le moment, dans l’opinion que je vous ai exprimée à ce sujet; et, à moins de complications qu’il ne songe certes pas à provoquer, ou d’événements

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PftüSSE. 285 imprévus qui lui rendraient son entière liberté d’action, il faut croire qu’il ne suscitera en Europe aucun incident regrettable. Tout conflit en Orient le mettrait à la remorque de la Russie, et il cherchera à le conjurer; il l’a prouvé l’année dernière, à l’origine du différend turco-gtec. La Russie est une carte dans son jeu pour les éventualités qui peuvent surgir sur le Rhin ou dans le midi de l’Allemagne, et il tient essentiellement à ne pas intervertir les rôles , h ne pas devenir lui-méme une carte dans le jeu du cabinet de Saint- Pétersbourg. Je me persuade par conséquent que la politique de paix que vous avez résolu de suivre, et que je me félicite de servir, ne rencontrera à Rerlin qu’un assentiment empressé et même cordial dans l’état actuel des choses. Il est bon d’attendre cependant que nous soyons fixés sur le caractère et la portée des remaniements que M. de Rismarck, si toutefois il parvient à donner suite à ce projet, voudrait faire à la constitution fédérale. On a été jusqu’à dire que la Confédération pourrait être convertie en une sorte d’empire de rAlleinagne du Nord : le mot, m’assure-ton , a été prononcé, et le Roi l’aurait écouté avec faveur. Mais, si puissant que soit le chancelier, il ne saurait rien entreprendre dans ce sens sans le concours du parti national. La constitution qu’il a élaborée et»qu’il a fait agréer, dans un moment où le prestige du succès et de la victoire dominait toutes les résistances, est assurément une œuvre digne de son habileté et de sa prévoyance. Elle lui garantit une prépondérance absolue dans l’exercice du pouvoir et la direction des

affaires fédérales; rien ne peut se faire fans son assentiment, puisque le conseil fédéral, constitué de telle manière qu’il ne peut, en aucun cas, se soustraire à sa volonté, possède les mêmes prérogatives législatives que le Parlement, et que, d’antre part, l’armée est passionnément dévouée au Roi et au pouvoir. Mais de son côté M. de Bismarck, à moins d’user de ^violence, ne peut rien innover sans se concerter avec les libéraux, qui disposent de la majorité dans le Parlement. Sa situation ou celle dn gouvernement, comme il l’a organisée, n’a, en un mot, rien à redouter des partis; il les a étroitement emprisonnés dans des institutions qu’aucune tentative ne peut mettre en pi'-ril; mais il ne saurait y toucher lui-méme sans nn accord avec eux, et .sans consentir à les amender dans un esprit libéral. Il n’en est plus d’ailleurs à se dissimuler qu’il doit compter avec les nationaux, et depuis I l’an dernier il s’éloigne visiblement des conservateurs / féodaux pour se rapprocher de leurs adversaires. C’est ainsi qu’il a obtenu du Roi de remplacer deux membres du cabinet par des hommes qui partagent ses nouvelles tendances, et il n’a pas caché devant moi qu’il lui restait des collègues que les circonstances lui avaient imposés, et dont il ne lui convenait plus de partager l’impopularité. Pour ne pas m’étendre trop longuement aujourd’hui sur ce sujet, je remets à un autre jour de vous dire, si vous trouvez bon que je vous expose l’état intérieur des choses en Prusse, à «quelles fins M. de Bismarck, arrivé au pouvoir comme le représentant des traditions féodales et conserva-

IIAPPOUTS DE LA FllANCE AVEC LA PRUSSE. 287 trices, juge maintenant opportun de dévier du chemin qu’il a suivi jusqu’à présent, et dans quelle mesure il semble disposé à pactiser avec la fraction modérée des libéraux

Berlin, le 25 février 1870.

Vous me demandez de vous renseigner

sur la phase que nous traversons, et sur l’imminence des diverses éventualités que nous devons prévoir et dont il nous importe de mesurer les conséquences; je vais tacher de satisfaire à ce désir.

Je ne saurais assurément rien garantir, mais la transformation qu’a subie notre régime constitutionnel et les incidents qui se sont j)roduils en Saxe ou en Bavière n’ont modifié, si je ne m’abuse, ni l’étal des choses, ni la disposition des es]>rits dans le nord de l’Allemagne. L’idée dominante à Berlin, c’est l’idéedel’union devant conduire à l’unité; mais si elle est impérieuse dans lesrangsdes partis et les rend exigeants, elle est tempérée par le sentiment de la responsabilité dans les régions du gouvernement, qui ne veut rien compromettre dans le présent et qui a confiance dans l’avenir. Les libéraux prussiens de toutes les nuances devraient applaudir aux efforts que nous faisons pour rétablir nos institutions parlementaires; ils n’en font rien cependant, parce qu’il ne leur est pas démontré que nous soyons plus disposés après le 2 janvier que

(') Lettre particulière du 27 j.invier 1870.

j nous ne l’étions avant à tolérer l'asservissement du midi de l’Âllemagne. Les manifestations qui se sont produites dans les Chambres saxonnes ne sont guère que des symptômes qu’il faut, à mon sens, se contenter d’enregistrer pour en tenir coinjite à la veille de graves complications. La lutte qui s’est engagée en Bavière est un fait qui mérite bien autrement de fixer notre attention, mais qui ne saurait avoir aucune suite immédiate, à moins que la couronne, d’un côté, et les partis, de l’autre, ne conduisent les choses si loin, qu’il en résulte un trouble matériel en cas d’intervention. Cette éventualité ne me parait pas vraisemblable. De deux choses l’une, en effet; ou le prince de llobenlobe garde le pouvoir, comme M. de Bismarck ne le juge pas impossible, et on n’aura aucune perturbation à redouter; ou bien les membres de l’opposition arrivent au ministère, et leur premier désir, loin de les porter à aggraver leur dissentiment avec la Prusse, sera, au contraire, de rechercher les moyens de AÛvre en bons termes avec elle

La part faite des partis en Prusse,

des incidents en Sa.xe et dans le midi de l’Allemagne, il reste à apprécier les dispositions et les tendances du gouvernement à Berlin. Je vous ai dit mon sentiment ^cet égard. Certainement, s’ils le pouvaient sans courir aucun risque, Iç Roi et M. de Bismarck franchiraient le Mein aujourd’hui au lieu de demain ; et si une telle occasion leur était offerte , si seulement nous étions réduits à une impuissance temporaire, ils se hâteraient, en recourant à la violence, ou à l’intimidation, à tel

«APPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. 289 moyen , en somme , dont les circonstances permettraient l’emploi. nLecourantde notre eau nousy porte fatalement» , me disait encore il y a peu de jours le chancelier fédéral. Mais il a la conviction, et elle est— partagée par le souverain, que le passage du Mein, que la seule admission de Bade dans la Confédération, allumeraient la guerre inévitablement*, et, sans revenir sur les diverses considérations qui les détournent d’un conflit européen et que je vous ai indiquées, il en est une autre purement conjecturale qui, à mon sens, n’est pas dénuée de fondement et exerce à Berlin une influence décisive : c’est que si l’on peut compter sur le concours du cabinet de Saint-Pétersbourg dans le cas où nous prendrion:^, avec ou sans l’Autriche, l’initiative d’une agression contre l’Allemagne du Nord, on est^ moins certain d’obtenir cet appui du moment où l’initiative de l’agression serait prise à Berlin et dirigée contre les Etats de l’Allemagne du Midi. Dans une pareille conjoncture, l’opinion yndjlique en Bussie, on peut du moins le présumer, s’élèverait hautement contre toute complicité avec la Prusse, et ses récriminations ne resteraient pas sans effet sur les résolutions de l’empereur Alexandre. Ainsi s’expliqueraient l’attitude et la conduite de M. de Bismarck, le langage qu’il me tenait dans notre dernier entretien, et la résistance qu’il opposait hier encore aux prétentions du parti national.

Mais, me demandez-vous, que fera M. de Bismarck ■si les aspirations de l’Allemagne se manifestent impérieusement, s’il se trouve on face d’une démarche ’ 19

MA MISSIOJi EN l’IlL’SSE.

sérieuse pour un Hésarmeinent? Doués d’une obstination ou plutôt d’une constance invincible, les Allemands ne possèdent pas au même degré l’esprit de décision. Si la majorité du Parlement no peut rien concerter avec le chancelier, elle persistera dans ses reveiidicutions; elle les produira à chaque session, et elle exprimera un Vote conforme à ses vues; mais ce (s'ote équivaudra il un vœu et n’aura pas d’autre portée; c’est du moins le spectacle qui a été donné à Uerlin de 1862 à 1866 , et que l’on pourrait offrir au jiuhlic jiendant une nouvelle série d’années. Je vous ai dit, dans ma dernière lettre, je crois, que M. de bismarck le regretterait extrêmement, et que son jirincipal désir depuis l’an dernier était de se mettre et de marcher en parfait accord avec toutes les nuances modérées des partis conservateurs et libéraux ; mais il ne consentii'a jias à sacrifier à cette entente la prépondérance ipie la constitution concède nu chanceher fédéral, ni l’organisatiou de l’armée prussienne. Sur l’un et sur l’autre point, sur le second surtout, le Iloi serait encore plus intraitable que son prêmier ministre , et tous deux préféreront recommencer la lutte qu’ils ont soutenue avant la dernière guerre dans des conditions bien moins avantageuses que celles où ils se trouvent placés aujourd’hui. Avant-hier, et comme je lui faisais remarquer qu’il ne pourrait réunir en une majorité ministérielle tous les éléments qui pourraient la composer sans leur faire quelques concessions, sans ajipeler les principaux chefs des partis modérés à partager le pouvoir avec lui, M. de Bis-

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRUSSE. 291 marck in’a répondu qu’ils étaient trop exigeants, me donnant a entendre qu’ils demandent un remaniement de la constitution qu’il ne peut leur accorder. 11 m’a avoué, en outre, que le Roi ne consentirait pas à renouveler son ministère, et il m’a rappelé qu’il avait dû user d’un .stratagème pour éloigner du cabinet l’ancien ministre des finances. L’année jirochaine, cependant, me direz-vous, expire 1a période de cinq ans durant laquelle , aux termes de la constitution, les services militaires étaient assurés en hommes et en argent; le Parlement sera donc saisi du budget de la guerre , et s’il vote des réductions sensibles con.stituant une sorte de désarmement, quel ]>arti prendra le gouvernement pour s’y soustraire? M. de Bismarck a prévu le cas, et il a .subordonné à son acquiescement jiersonnel les résolutions législatives en pareille matière. Je m’explique. — Après avoir di.sposé que l’efïectif de paix sera réglé, jusqu’au 31 décembre 1871, à 1 p. 100 de la population, l’article LX de la constitution ajoute : » Pour les temps j>ostérieurs , cet effectif sera fixé par voie de législation fédérale. » Ceci concerne les hommes. Pour les crédits, l’article LXII décide que les sommes allouées par la constitution continueront à être accordées au gouvernement fédéral proportionnellement à l’effectif et à raison de 225 thalers par homme présent sous les drapeaux. Par conséquent, la constitution n’a rien prévu, rien préjugé, quanta la force et aux dépenses de l’armée , à dater du 1 "janvier 1872 ; elle se borne il déclarer qu’il y sera pourvu par voie législative ,

c’est-à-dire par une loi. Mais coiiimenl une loi s’élabore-t-elle dans la Confédération? Par l’adoption successive du Parlement et du conseil fédéral; or, cette dernière as.seinblée étant e.Kclusiveinent composée des délégués des États confédérés relevant tous de la Prusse, le {fouvernement prussien ou M. de .Jiismarck, qui la préside, v exerce une domination absolue et incontestée; toute résolution du Parlement, pour devenir loi de l’État, a ainsi besoin de l’assentiment personnel du chancelier fédéral. Si donc, dans la session de l’an prochain , l’assemblée élective adopte, en ce qui concerne l’armée, des mesures (|ui n’auraient pas l’agrément du Hoi, elles seront certaineinent repoussées par le conseil fédéral, et scs résolutions seront non avenues. Les termes dans lesquels a été libellé l’art. LX de la constitution font supposer que, dans ce cas, ni l’effectif, ni les crédits nécessaires à l’entretien des services militaires n’ayant été votés ])our 1872, le gouvernement n’aurait le droit ni do lever de nouveaux contingents, ni d’employer les ressources consacrées habituellement à l’entretien de l’armée. Mais ce n’est pas ainsi que le gouvernement interj)rète la constitution et comprend ses devoirs. A son avis, il faut une loi nouvelle pour modifier l'orgunisation militaire de la Confédération, mais il n’en faut pas moins que l’armée se recrute , qu’il soit pourvu à ses dépenses, et aussi longtemps que cette loi nouvelle ne sera pas régulièrement I adoptée, l’état de chose,^xjsta.n.t sera continué; ou, eu d’autres termes, la période de cinq ans, qui expire

IIAI'POHTS DE LA EKANCE AVEC LA PRDSSE. 293

l’iiiinée prochaine , se trouvera prorogée aussi longtemps que la chancellerie fédérale et le Parlement ne se seront pas mis d’accord sur les modifications qu’il

peut y avoir lieu d’y introduire

Que ressort-il de ces explications? Que

M. lie Bismarck semble avoir renoncé, pour le moment, à poursuivre l’entente qu’il désirait concerter avec le parti national, dont il ne peut ni ne veut satisfaire toutes les exigences •

Je conclus donc en exprimant l’avis qu’il

n’existe aucune complication à l’état imminent. Je n’entends certes pas dire parla que le Roi et M. de Bismarck aient abandonné leurs projets. Je vous ai rap|)orté jilus haut un mot du chancelier ipii démontre combien il est convaincu qu’il ne pourrait pas y renoncer, même s’il en avait le désir. Le dangerqu’il nous importe de conjiirer existe donc, et nous ne devons pas le pei'dre de vue un seul instant; s'il n’est ]>as immédiat, il n’est pas moins réel, et nous devons à notre attitude, à nos armements, d’avoir persuadé au chancelier et à son souverain que le couronnement de leur œuvre est une tâche que l’intérêt même de l’Allemagne recommande de réserver à leurs succes.seurs. C’est vous dire que l’ambition ferait promptement taire la prudence à Berlin, si nous nous montrions moins vigilants ou moins en mesure de mettre obstacle à leurs projets; et j’estime, pour ma ])art, que nous ne saurions nous soustraire aux sacrifices ipie nous impose cet état de choses, avantd avoir préalablement obtenu des garanties positives et sé-

MA MISSION EN PItUSSE.

rieuses. Ce <|ui nous est égaleuient imposé, à mon sens , c’est une sage circonspection , une réserve ab- ^lue en ce qui concerne les affaires intérieures de rAlleinagne , an.ssi longtemj)s qu’il nous est j)ossible de l’observer. Une démarche prématurée , un mot imprudent, suffiraient |)Ourble.s,ser le sentiment public, dont les suscejitibilités sont constamment tenues eu éveil par les partis ; et, dès ce moment, le gouvernement prussien e4i obtiendrait toutes les concessions qu’il aurait lieu de désirer, ou pourrait se trouver lui-même dans la nécessité de prendre à notre égard, pour ménager sa poj)ularité, une attitude qu’il i>e nous conviendrait pas de tolérer, de telle façon qu’on arriverait de part et d’autre à créer involontairement une .situation dangereuse pour le maintien de la paix. .Soyons donc attentifs, j)réts pour toutes les éventualités, pour un désarmement comme pour un conflit; mais abstenons-nous soigneusement de nous mêler d’une façon j)réniaturée aux affaires allemandes, soit à Munich, soit à Uerlin; telle est, je crois, la conduite qu’il nous convient de tenir. Vous m’avez fait riionneur de me <lemander mon avis, je me j)ermets, comme vous le voyez, de vous le soumettre sans réserve

lîerlin, le 8 mars 1870.

J’ai aj)pris (pie mon collègue d’Anglo

terre a tout récemment touché avec M. de Bismarck

(') Lettre particidièro du 25 ft'vrier 1870.

RAIM'OHTS UE 1,A l'ItANCE AVEC EA PUCSSE. 295

lu question de desarmement, et je crois pouvoir vous assurer que le chancelier s’est exprimé de manière à ne lui laisser aucun doute sur l’inulilité des efforts qu’on pourrait tenter à Berlin it cet éjfurd. M. de Bismarck ne lui a pas caché que le Boi <Iéclinera toutes les ouvertures qui pourront lui être faites, et que sous le régime actuel on n’ohtiendra pas de la Prusse (pi’elle réduise, dans une projiortion (pielconque, sou état militaire. Il lui a d’abord représenté que l’organisatiou qu’il faudrait remanier est en même tenqis une institution politique et sociale, nue sorte d’école pour toutes les classes de la population, ou l’oii puise le dévouement au Itoi et au |)uys, un moule où elles reçoivent l’empreinte patriotique, d’où elles sortent animées du même esprit et des mêmes sentiments. On ne pourrait donc l’amender sans porter att('inte à la fois et aux forces militaires et ii l’unité nationale, sans blesser les convictions publiques, qui voient dans le service obligatoire et ses conséquences naturelles la base et la meilleure garantie de la sécurité et de la grandeur de .la Prusse. M. de Bismarck juge donc qu’il ne saurait, dans aucune hypothèse, appuyer une proposition qui se heurterait à de semblables difficultés (‘î

Ces citations sont peut-être trop étendues, mais elles étaient nécessaires pour qu’il fût bien établi que je n’ai omis dans ma correspondance aucun

(') I.cllre particulière du 8 mars 1870.

MA MISSION EN PliL’SSE.

ÏC6

point important, et que j’y revenais, à cliaque incitlcnt nouveau, sans craindre de me répéter, afin de tenir constamment en éveil la sollicitude du {joiivernement de l’Emperenr. .l’y ai mis le même zèle, soit avant, soit après le 2 janvier, et si je n’ai pas cessé de signaler les périls auxquels nous exposait la politique de la Prusse, je n’ai pas cessé non plus d’insister sur la nécessité pour nous de ménager les susceptibilités de rAllema(jne, si excessives qu’elles fussent. Ce n'était pas sans raison, du reste, qu’en rendant liomma^je aux dispositions du {joiivernement prussien toutes les fois qu’il m’a paru décidé à éloifjner les causes de conflit, j’ai maintenu que le passajje du Mcin était pour lui une question ri'solue tout en restant une question d’o[)porlnnité. .l’apprenais en effet, au mois d’avril 1870, qu’on avait voulu profiter des difficultés que soulevait en France la réforme conslitntionnelle et les désordres qui se produisaient à Paris, pour combiner un accoi'd nouveau avec les Etats du midi de l’Allemagne. Je ne citerai pas le rapport que j’ai adressé le 1" mai à ce sujet; mais on y trouvera tous les renseignements que j’avais recueillis, et qui prouvent, avec l’exactitude de mes informations, le soin que je mettais à surveiller attentivement les projets et les actes du gouvernement prussien.

.le ne pousserai pas plus loin un exposé qui a pris

des proportions que je n’avais pas, au début de ce travail, l’intcutiou de lui donner, devant m’expliquer eu outre, et avec plus de précision encore, sur la mission que j ai remplie à Ems. Pour démontrer que, jusqu’au dernier jour, je ne me suis lait aucune illusion sur les sentiments et sur les calculs du cabinet prussien, on me permettra cependant de terminer ce chapitre en reproduisant la dépêche suivante, qui est de quelques jours seulement antérieure à l’incident qui a été la cause de la {juerre :

Berlin , le .30 juin 1870.

Monsieur le ministre,

M. Le .Sourd vous a rendu conqite, durant

mon absence, de tout ce qui s’est dit à Berlin sur la récente entrevue du roi de Prusse et de l’empereur de Russie, et je n’ai rien à y ajouter. Si je devais vous faire part do mes impressions personnelles, je dirais cependant qu’il suffit de se rajipeler dans quelles vues le cabinet de Berlin s’est constamment emplové à resserrer les relations intimes qu’il entretient avec celui de Saint-Pétersbouiqf, pour se former une idée du but que le Roi s’est proposé eu se rendant ii Fins accoinpa{jné du chancelier, et des entretiens qu’ils ont eus avec l’empereur Alexandre. En [)arfait accord, à cet égard, avec son souverain, M. de Bismarck s’est constamment apjiliqué à s’assurer le

concours éventuel de la Hiissie; dans cette pensée, il s’est montré, d’une part, favorable à la politique du cabinet de Saint-Pétersboury en Orient; il n’a cessé, de l’autre, d’éveiller ses susceptibilités dans les questions cpii agitent le sentiment national en Itussie. Je ne crains donc pas de me tromper en présumant qu’il a eu soin de s’expliquer, sur l’état des choses dans les principautés danubiennes et dans le Levant, de façon à jilaire à l’Empereur, et il ne doit pas avoir manqué de signaler les tendances qui portent le cabinet de Vienne à reconstituer l’autonomie de la Pologne en Gallicie. Pendant que le ministre aura pris à tâche de rassurer l’Empereur sur le premier de ces deux points >et de l’alurmer sur l’autre, le Roi aura déj)loyé cette bonne grâce dont il a toujours su faire un si merveilleux usage pour cajMiver les sympathies de son auguste neveu, et je ne doute pas, pour ma part, qu’ils n’aient laissé dans son esprit des itnpressions conformes à leur désir. (Juels (pie puissent être d’ailleurs les moyens qu’ils ont enqiloyés, leur hut a dû être de raffermir rpiupereur dans les sentiments qu’ils ont su lui inspirer, et ils l’auront plus ou moins atteint. Ils en avaient évidemment nu autre: celui de montrer à l’Europe la parfaite cordialité des rapjiorts qui unissent les deux souverains, et de décourager les efforts que l’oii pourrait tenter pour les séparer. On a dû se proposer également de contenir les adversaires de la politiijue allemande à Saint-Pétersbourg;

ces adversaires sont nombreux et ])uissauts

J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec plusieurs

«APPORTS DE LA FRANCE AVEC LA PRÜSSE. 2U!l agents diplomatiques accrédités à la cour de Russie, et je les ai trouvés unanimes à croire qu’à Saint-Pétersbourg on ne partage pas les dispositions que l’Empereur n’a cessé de témoigner dans ses rapports avec le roi Guillaume et son gouvei’neinent. Un^ changement de règne amènerait, à leur avis, un changement de politique. L’opinion publique en Russie, qui d’ailleurs ne j)ouvait voir avec indifférence s’élever entre elle et l’Europe un Etat dont les prétentions grandiront dans la mesure de sa puissance, ne pouvait s’abuser un seul instant sur les vues du gouvernement prussien, et il faut attribuer à l’instinCt qui l’éclaire sur les véritables desseins qu’on nourrit à Berlin, l’éloignement qui se manifeste à Saint-Pétersbourg pour le nouvel état de choses fonde en Allemagne depuis la dernière guerre.

Il ne faudrait j>as cependant supposer que M. de Bismarck juge opportun de lier étroitement sa politique à celle du cabinet russe. A mon sens, il n’a contracté çt il n’est disposé à prendre aucun engagement qui pourrait, en compromettant la Prusse dans des complications dont la Turquie deviendrait le théâtre, rapprocher l’Angleterre et la France, et lui créer des difficultés ou l’affaiblir sur le Rhin. Les complaisances du chancelier pour la Russie ne seront jamais de nature à limiter sa liberté d’action ; il promet en somme plus qu’il n’a l’intention de tenir, ou, en d’autres termes, il recherche l’alliance du cabinet de Saint-Pétersbourg pour s’en assurer le bénéfice dans le cas d’un conflit en Occident , mais avec la résohi-

lion bien iirrêtée de ne jamais engager les ressources on les forces de l'Allemagne en Orient. Aussi ui-je toujours été persuadé qu’il n’a été conclu aucun arrangement officiel entre les deux cours, et il est certainement permis de penser qu’on n’y a pas songé à Ems^‘>

(') Dépêi hc (lu 30 juin 1870, n» 89.

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