‹ Ma mission en PrusseChapitre 6 sur 10 · ET MA MISSION A EMS · texte numérisé non relu

ET MA MISSION A EMS

Dans la séance du Corps législatif du 6 juillet, M. le duc de Gramont fit connaître à l’ Assemblée comment le gouvernement de l’Empereur appréciait la négociation qui avait conduit le prince Léopold de HohenzoUeru à accepter la couronne d’Espagne, négociation, ajouta-t-il, qui nous <i été cachée.

On conclut de ces derniers mots que l’ambassadeur de France à Berlin n’avait jamais rien su, et que la candidature d’un prince de la maison royale de Prusse avait pu être débattue sans éveiller son attention. On sait à quelles récriminations j’ai été en butte dès ce moment. lia circulaire de M. de Gramont, du 24 juillet, dans laquell'e cependant il

a rectifié les déductions erronées qu’on avait voulu tirer de sou discours, n’a pas dissipé les premières impressions. A l’heure qu’il est, on est encore généralement convaincu que l’on peut, à juste titre, me rejirocher ce qu’on a appelé ninn aveugle négligence. Rien pourtant n’est moins fondé. Un voyage fait à Berlin par le ministre d’Espagne accrédité à Vienne m’a sulfi pour supposer qu’il pouvait se nouer une négooiatiou que nous aurions le plus grand. intérêt à surveiller, .l’ai donc spontanément, et sans que mon attention eût été dirigée sur un pareil sujet, adressé à Paris la dépêche suivante, qui est datée, qu’on le remarque bien, du 27 mars 1869 :

Monsieur le ministre,

L’Espagne a été représentée à Uerlin , pendant plusieurs années, par M. Rancès y Villanueva, et ce diplomate a été remplacé par M. Tenorio quelques mois seulement avant la dernière révolution. Au moment où le nouveau gouvernement espagnol a pourvu aux postes diplomatiques, on a confié celui de Vienne à M. Rancès; il avait été question de lui rendre celui de Berlin, mais on jugea que les convenances ne permettaient pas d’envoyer à la cour de Prusse un agent qui y avait été entretenu tout récemment par le gouvernement de la reine Isabelle.

A l’occasion, ou sous le prétexte de la fête du Roi, M. Rancès a fait une apparition à Berlin, venant

CANDIDATURE IIOHEN ZOLLERN ; EMS. :50;j ilirectement «le Vienne ; il y aurait cl(î déterminé , après avoir obtenu l’assentiment du cabinet de Madrid , par le désir, a-t-il dit, d’offrir ses Immmages à Sa Majesté, et témoigner ainsi de sa gratitude pour la bienveillance dont il avait été l’objet durant la mission qu’il avait remplie en Prusse. Pendant les cinq jours qu’il a passés à Berlin , il a vu cependant deux fois M. de Bismarck, et on en a conclu que son voyage avait peut-être un but politique. Je n’ai recueilli aucune information m’autorisant à croire que cette conjecture puisse avoir quelque fondement, et je ne su])pose pas que M. Bancès ait été chargé de négocier un accord quelconque avec le cabinetde Berlin. Votre Excellence sait toutefois qu’on a cité le prince héréditaire de Hohenzollern parmi les membres des familles souveraines qui pourraient être élevés sur le trône d’Espagne. Ce prince est catholique, et il a épousé une princesse de la maison de Bragance, sœur du l'oi de Portugal. En présence des difficultés que soulève à Madrid le choix du nouveau souverain , aurait-on de nouveau songé au prince de Hohenzollern, et M. Rancès a-t-il reçu l’ordre de venir en conférer avec M. de Bismark, ou bien cette pensée auraitelle été conçue à Berlin même ou à Dusseldorf; et en aurait-on instruit M. Rancès, qui se serait décidé à entreprendre son voyage après avoir pris les ordres de son gouvernement? Je l’ignore entièrement; mais il m’a paru convenable cependant de ne pas vous laisser ignorer ces suppositions , qui vous aideront à contrôler tout autre renseignement à ce sujet.

M. Hiincès est |iiirli hier, retouriunit (Jirectenieiit à son poste, .rajouterai tjue, depuis le départ de M. Tenorio, <jiii a été révocpié, l'Espagne n’a plus été représentée à lierlin. H a été nommé successivement |)lusieurs ministres, qui ont reçu depuis d’autres destinations, et celui (jui a été désigné en dernier lieu n’est pas encore arrivé.

Veuillez, etc.

A la réception de eette dé[)êclie, le ministre me donna l’ordre de rechercher ce que ma conjecture pouvait avoir de fondé, .l’estimai que le plus simple était d’interpeller directement sur ses véritables intentions le cabinet de Berlin, afin de ne pas lui laisser croire que nous restions indifférents devant une combinaison <pû toucbait à nos intérêts les plus essentiels, et de pouvoir lui rappeler au besoin que nous l'avions averti. En l’absence de M. de Bi.smarck, je me suis adressé au sous-secrétaire d’Etat des affaires étrangères, et voici en quels termes j’ai rendu compte de ma conférence avec lui :

Ufiliii, le 31 inar.s ISfiO.

Monsieur le ministre.

Votre l'ixcellence m’a invité hier, jiar le télégiaphe, à m’assurer si la candidature du prince de Iloheii-

CANDIDATÜUE H 0 HEN ZO LLE IIN ; EMS. 305

zollern au trône d’Kspagne avait un caractère sérieux. J’ai eu ce matin l’occasion de rencontrer M. de Thile, et j’ai cru pouvoir lui demander si je devais attacher cpielque importance aux bruits qui avaient circulé à ce sujet. J’ai pensé qu’il était utile de ne pas lui cacher que je mettais du prix à être exactement informé, en lui faisant remarquer qu’une pareille éventualité intéressait trop directement , à mon sens , le {jouvernement de l’Empereur pour qu’il ne fût pas de mon devoir de la lui signaler, dans le cas ou il existerait des raisons de croire qu’elle peut se réaliser. J’ai dit encore à mon interlocuteur que mon intention était, s’il n’y voyait pas d’inconvénient, de vous faire part de notre entretien.

M. de Thile m’a donné l'assurance la plus formelle qu’il n’a, à aucun moment, eu connaissance d’une indication quelconque pouvant autoriser une semblable conjecture, et que le ministre d’ Espagne à Vienne , pendant le séjour qu’il a fait à Berlin , n’y aurait pas même faitallusion. Le sous-secrétaire d’État, en s’exprimant ainsi , et sans que rien dans ce cpie je lui disais fût de nature à provoquer une pareille manifestation, a cru devoir engager sa j)arole d’honneur. Suivant lui, M. Rancès se serait borné à entretenir M. de Bismarck, qui tenait peut-être à profiter du passage de ce diplomate pour se renseigner sur l’état des choses en Espagne en ce qui concerne le choix du futur souverain. Les Cortès, aurait-il dit, éliront le roi Ferdinand, qui déclinera la couronne; la majorité se partagera ensuite entre le duc de Montpensier et

MA MISSION EN PliOSSE.

le duc d’Aoste, mais elle se j)ronoiicera vraisemblablement pour le premier de ces deux princes qui acceptera la resolution de l’Assemblée.

Voilà en substance ce que M. de Thile m’a appris, en revenant à plusieurs reprises sur sa première déclaration, qu’il n'avait été et qu’il ne saurait être question du prince de Ilohenzollern pour la couronne d’Espagne. Sans révoquer en doute la loyauté du soussecrétaire d’État, je me permettrai d’ajouter qu’il -«'est j>as toujours initié aux vues personnelles de M. de Bismarck. En vous faisant part des bruits qu’avait provoqués à Berlin la présence de M. Rancès, j’avais soin d’ailleurs de vous faire remarquer que je n’avais aucune raison sérieuse pour croire à leur exactitude, et que je ne vous eu rendais compte que pour le (ais où ces indications pourraient 'Vous servir à corroborer d’autres renseignements.

Veuillez, etc.

Si formel et si absolu qu’il fût, le langage du sons-secrétaire ne me rassura pas, et, en le rapportant, j’eus soin d’ajouter que M. de Tbile n’était peut-être pas dans la confidence du projet t[ue j’attribuais, sans que rien fût venu cependant m’en démontrer rcxistcnce, au gouvernemeut prussien. .T’étais, peu de jours après, mandé à Paris, et, dans une audience que l’Empereur voulut bien me faire l’honneur de m’accorder, je fis part à Sa Majesté, en lui donnant de plus amples détails, de mes im-

pressions personnelles. I/Einpereur termina notre entretien en le résumant ainsi ;

La candidature du duc de Montpensier est purement antidynastique, elle n’atleint que moi, et je puis l’accepter; la candidature du prince de Ilohen/.olleru est essentiellement antinationale, le pays ne la supportera pas , et il faut la prévenir.

.l’eus également une longue conversation sur ce point avec le ministre, et, suivant les intentions de l’Empereur, il m’invita à m’en expliquer directement avec M. de Bismarck en rentrant à Berlin; il me recommanda toutefois de calculer mon langage de manière qu’on ne pût pas nous prêter le dessein de rechercher un sujet de conflit.

Après m’être conformé à ces instructions, j’adressai au ministre la dépêche ci-ajirès :

Iterlin, le H mai 1809.

Monsieur le ministre,

En revoyant M. de Bismarck après mon retour de Paris, j’ai pu, sans difficulté, amener l’entretien sur l’état actuel des choses en Espagne , et j’en ai pris prétexte pour l’interroger sur les bruits qui désignent le prince Léopold de Hohenzollern comme l’un des candidats à la couronne.

Le président du conseil n’a pas cherché à décliner

la conversation sur ce sujet ; il m’a représente que la souveraineté qui jiourrait être offerte au prince Léoj)ol<I ne saurait avoir qu’une durée éphémère, et qu’elle l’ex])oserait à plus de dangers encore que de mécomj)tes. Dans cette conviction, le Itoi s’abstiendrait certainement, m’a-t-il dit, de lui donner, le [cas échéant, le conseil d’acquiescer au vote des Cortès. Le père du prince partage cet avis, a ajouté M. de Bismarck, et il a pu se persuader, par la nécessité où il s’est trouvé d’aller au secours du prince Charles depuis qu’il gouverne la Itoumaniej combien la puissance souveraine est onéreuse pour sa fortune personnelle, et il n’est nullement disposé à la compromettre pour aider son fds aîné à monter sur le trône d’Espagne. .Sans me dissimuler qu’il avait eu l’occasion de conférer à ce sujet avec le Hoi et avec le prince Antoine, M. de Bismarck s’est renfermé dans les observations que je viens de vous indiquer en substance. En prêtant foi à la sincérité de ses paroles, il faudrait nécessairement en conclure qu’d n’a été fait aucune j)roposition au j>rince Léopold, ou que du moins il ne l’a pas favorablement accueillie. Si je m’en rapportais au contraire à l’expérience que j’ai acquise du sens qu’il convient d’attacher à son langage, j’inclinerais à croire qu’il ne m’a pas exprimé sa pensée tout entière. Je lui ai fait remarquer que le prince Léopold ne pouvait déférer au vœu des Cortès, dans le cas où elles l’acclameraient, sans l’assentiment du Roi, et que Sa Majesté aurait donc à dicter au prince la résolution qu’il devrait prendre en une pareille circonstance.

CANDIDATORE IlOENZOLLERX; EMS. 309

M. de Bismarck [a reconnu; mais, au lieu de m’assurer que le Roi était irrévocablement décidé à lui recommander l’abstention, il est revenu sur les périls dont serait entouré, dès son avènement, le nouveau souverain de l’Kspajjne. Il a continué en émettant l’avis qu’il ne sera au surplus procédé à l’élection d’aucun prince, que les vues and)itieuses et personnelles des hommes qui se sont emj)an;s du pouvoir y mettraient un obstacle plus sérieux qu’on ne le suppose généralement, et il a cité le nom du maréchal Prim. Voulant le déterminer à en préciser exactement la portée, j’ai répliqué que j’aurais soin de vous faire part de ses appréciations, et j’ai représenté que si le gouvernement de l’Kmpereur observait avec une entière circonspection les événements dont l’Espagne était le théâtre, il avait cej)endant un intérêt de premier ordre à en suivre le développement. M. de Bismarck a repris, en y revenant, les explications qu’il m’avait déjà données sans rien y ajouter. Il m’a appris toutefois que le prince Frédéric-Charles aurait été disposé à courir une aventure en Espagne, c’est en ces termes qu’il s’e.stexprimé, mais qu’il s’élevait devant lui une difficulté insurmontable, celle de la religion, qui ne pour — rait être vaincue aux yeux du peuple e.spagnol, mémo au moyen d’nne conversion . « S’il s’est toujours montré officier vaillant et distingué, a-t-il ajouté, ce prince d’ailleurs n’avait jamais fait pnuive d’aj)titude politique, et ne serait pas en état de se conduiie au milieu des complications qui surviendront en Espagne. » Ne voulant pas sortir de la réserve qu’il s’était évidem-

ment imposée, le président du conseil n’a pas consenti à me dire si la candidature du prince Frédéric-Charles a été sérieusement posée et dans quelles circonstances elle aurait été débattue et abandonnée.

Que faut-il penser de l’attitude yardée par M. de Bismarck durant notre entretien, et du langage si mesuré et si peu conforme à ses habitudes qu’il n’a cessé de me tenir? Considère-t-il que le prince Léopold peut être élu par les Cortès, et a-t-il pris soin de s’exprimer de manière à ne pas engager absolument la liberté de résolution du Roi dans une semblable éventualité? ou bien s’est-il proposé uniquement de nous laisser soupçonner qu’il lui serait aisé, au besoin, de faire acclamer en Espagne un membre de la maison de Hobenzollern ? Si j’en juge par mes impressions personnelles, ces deux conjectures sont également vraisemblables. Il m’a paru tenir en effet à me persuader que les bruits dont nous nous entretenions n’avaient aucun fondement; mais il s’est abstenu soigneusement de me donner l’assurance formelle que le Roi ne permettra, dans aucun cas, au prince Léopold d’accepter la couronne si elle lui était offerte. Si Votre Excellence veut l)icn se faire représenter la dépêche que je vous ai adressée sous le n° 71, elle y verra que le soussecrétaire d’Etat n’avait pas hésité au contraire à me faire une déclaration absolue dans ce sens, et que je pres.sentais , dès ce moment, que M. de Thile, qui croyait pouvoir engager sa parole d’honneur, n’était peut-être pas exactement renseigné sur les véritables vues du Roi et du comte de Bismarck. Quoi qu’il en

CAÎSDIDATÜRE H 0 II ENZOLLER N; EMS. 311 soit, je ne saurais, comme vous le voyez, accorder aux explications que m’a données le président du conseil une entière confiance, et si je n’avais craint d’excéder la mesure qu’il peut convenir au gouvernement de l’Empereur de garder dans une affaire si délicate, j’aurais mis, sans manquer à aucun do mes devoirs, M. de Bismarck en demeure de s’énoncer plus clairement; mais j’ai pensé que je devais attendre vos ordres, avant de me montrer plus pressant et d’insister davantage pour être fixé sur les résolutions éventuelles qui pourraient être prises à Berlin.

Votre Excellence m’a fait hier l'honneur de me demander par le télégraphe si le prince Léopold s’est rendu, dans ces derniers temps, auprès du roi Ferdinand de Portugal. Comme je a^ous l’ai appris par la même voie, ce prince a résidé à Berlin jusqu’à la fin <le mars, et le séjour prolongé qu’il a fait ici cet hiver autorisait assurément les conjectures que j’ai formées, dans la première dépêche que j’ai adressée au département à son sujet.

En quittant la cour de Prusse il est retourné à Dusseldorff, où il réside habituellement, et avant la fin d’avril il est parti pour Bucharest, où il est allé rendre visite à son frère et où il se trouvait encore il y a peu de jours. Ce ne serait donc que vers le milieu du mois dernier «pi’il aurait pu entreprendre une rapide excursion jusqu’à Lisbonne ; mais je n’ai pu recueillir aucun indice me permettant de vous éclairer à cet égard.

Veuillez, etc.

Comme on le voit, j’avais bien jugé les choses en présumant dans ma première dépêche que M. de Bismarck était à la recherche des avantages qu’il pourrait retirer, pour le succès de sa politi(]ue eu Allemagne, de la vacance du trône d’Espagne; et loin de prouver le contraire, ses explications, à mon sens, étaient [)lntôl propres à confirmer mes suppositions. Mon interlocuteur, évitant, non sans intention, de me donner une assurance positive et officielle qu’il n’y aurait aucune suite au projet dont nous nous entretenions, je ne pouvais l’exiger sans risquer 'de provoquer une discussion dont il aurait été difficile de prévoir l’issue, sans d’ailleurs m’écarter de mes instructions. Depuis quelque temps on prétendait à Berlin que nos armements, au degn: où nous les avions poussés, n’avaient plus un caractère purement défensif; on croyait savoir en outre que nous recherchions des alliances, et M. de Bismarck s’en était ouvert avec moi, en m’assurant que le Boi s’en montrait vivement préoccupé. J’écrivais le 21 mars :

Le Itoi, m’a dit M. de Bismarck, a pris la peine de m’écrire quatre fois dans la journée d’hier pour me signaler des informations (ju’il juge dignes d’attention M. d’Usedoni nous a dénoncé des cir-

constances qui sont de nature à faire croire «pie l’Italie

CANDIDATURE H OH EN ZOLLERN j EMS. 313

suit des négociations secrètes avec la France auxquelles l’Autriche ne serait pas étrangère.

En terminant nia dépêche, j’ajoutais que le ministre de Prusse en Italie n’avait pas, au dire de M. de Bismarck, indiqué la source à laquelle il avait puisé ce renseignement, et que, selon le président du conseil, M. d’Usedom le tenait sans doute d’un agent particulier, ancien garibaldien, qu’il entretenait lui-même à Florence depuis longtemps ('b

Je n’ai pas besoin de dire aujourd’hui que ces bruits étaient malheureusement dénués de fondement. Le gouvernement de l’Empereur, toutefois, dans son désir de conjurer tout disscntiiucnt et de prouver sa ferme volonté de maintenir la paix, mettait ses soins à éviter toute démarche compromettante; dans ce sentiment, il me prescrivit de ne pas être plus pressant .

J’approuve, me réjiondit le ministre, la

réserve dans laquelle vous vous êtes renfermé, et je ne puis que vous inviter à vous y maintenir, en restant néanmoins attentif à tout ce qui pourrait nous éclairer**).

J'ai donc pressenti et signalé les intentions de M. de Bismarck, quand rien ne les avait encore

U) Dé|îêche du 21 mars 186S), n” 02.

(’) Dépêche du dèparlement du 19 mai IS09.

314 MA MISSION EN PlIUSSE.

révélées, et après in’en élrc entretenu avec lui, j’ai suffisamment indiqué qu'il {garderait son projet pour le mettre à exécution dès qu’il le jugerait opportun. Ce qu’on ne pouvait attendre de moi, c’était de surprendre le moment où il y donnerait suite. Qui ne sait que cpiand deux gouvernements veulent conclure rapidement un accord préparé de longue main, il leur est toujours aisé de Je soustraire aux investigations de la diplomatie, surtout s’ils se décident à ne tenir aucun compte des traditions internationales et des procédés de loyauté que les cabinets se doivent mutuellement?

On pourra d’ailleurs se convaincre plus loin que la candidature du prince de Ilohenzollern a été —concertée entre Dusseldorf et Madrid, à l’arrivée du Roi à limst’’, et après le départ pour Wartzin de M. de Bismarck, avec lequel on communiquait directement.

.l’arrive à la mission que j’ai remplie à Ems.

.le possède intégralement, sur cette négociation, les dépêches et les télégrammes que j’ai reçus, les dépêches et les télégrammes que j’ai expédiés; je donnerai toute cette correspondance sans en rien retrancher. La candidature du prince de Hohenzollern t a été la cause immédiate, sinon la cause initiale, de la dernière guerre , et pour que le public puisse

(0 Voir page 331.

CANDIDATÜHE HOHEN ZOLL ER N ; EMS. 315

porter uii ju^jement en parfaite connaissance de cause, il ek indispensable de placer sous ses yeux toutes les pièces du procès. J’apporte pour ma part celles dont je suis resté le détenteur, et j’hésite d’autant moins à les livrer à la publicité qu’on y verra, ce qu’on conteste généralement, que si le (jouvernemcut de l’Empereur était fermement résolu à ne pas tolérer l’établissement d’un prince prussien sur le trône d’Espagne, il a toutefois abordé cette grave complication avec le désir sin-— ■ cère ^e la résoudre pacifiquement.

Voici d’abord les premières instructions qui m’ont été envoyées pendant qu’on me donnait j)ar le télégraphe l’ordre de partir pour Ems ^'K

TÉLÉGRAM.VIE.

Le tninistie des affaires étrangères à l'ambassadeur de France en Prusse, à Wildbad.

Paris, le 7 juillet 1870, onze heures quarante-cinq minutes soir.

Partez pour Ems; un attaché que je fais partir demain matin vous y portera des instructions; il arrivera à Ems à onze heures du soir. Faites prévenir le chef de gare où vous descendrez.

(') J’avais quitté Berlin le l" <lu mois pour me rendre A Wildbad, et les explications préliminaires auxquelles se réfère JI. le duc de Gi'ainont avaient été données par M. de Thilc au premier secrétaire de l’ambassade.

Paris, le 7 juillet 1870.

urpÈciiE.

Monsieur le comte ,

Ayant accejtté l’oflre que vous m’avez faite de vous rendre à Ems auprès du roi de Prusse, je crois utile de vous envoyer ci-incluses toutes les pièces qui peu veii t vous mettre au courant de la situation.

Je joins donc ici :

1” Le téléyi amme et le rapport par lequel M. le baron Mercier me rend comj)te de l’entretien où le maréchal Prim lui a parlé pour la première fois de la candidature du prince de Ilolienzollern au trône d’Espagne;

2° Le télégramme que j’ai moi-même adressé à M. Le Sourd à la réception de cette grave nouvelle;

3° La réponse télégraphique et le rapport de M. Le Sourd, résumant les e.xplications de M. de Thile;

4° La dépêche que j’ai adressée à notre chargé d’affaires à Berlin j)our lui exposer la manière de voir du gouvernement de l’Empereur et faire appel à la sagesse et à la modération du roi de Prusse ;

5° La déclaration que, pressés par le sentiment public , nous avons cru devoir porter à la tribune du Corps législatif;

(i° Ln nouveau rapport de M. Mercier qui m’est parvenu ce matin, et qui donne un aj)erçu de l’excitation causée en Espagne par la combinaison dont le maréchal Prim est le promoteur O.

I’-' Voir ces annexes aux Appendices, n° I.

Ces documents vous feront connaître l’état des choses et me dispenseront d’insister plus longuement sur la portée de l’intrigue que l’on nous a dérobée avec tant de soin , et sur les explications que la seule révélation d’un projet aussi blessant pour notre dignité que contraire à nos intérêts était de nature à faire naître.

En résumé, le prince de Hohenzollern a accepté la candidature au trône qui lui avait été offerte |)ar le maréchal Prini. Le cabinet de Berlin n’a pas ignoré les faits, mais il déclare y être demeuré étranger, officiellement du moins, et, d’après le langage tenu par M. de 'rbile, le prince de Iloheiizollern serait seul engagé dans cette négociation.

Au point où la question en est arrivée, et avec le caractère qu’elle a pris par suite de l’émotion ressentie en France , il est d’un grand intérêt que la lumière se fasse sur les véritables dispositions de la Prusse, et nous attendons les plus utiles résultats de la mission dont vous êtes chargé auprès du Roi, car nous avons le ferme espoir qu’aj>rès avoir entendu de votre bouche l’exposé sincère et vrai de la situation telle qu’elle est réellement. Sa Majesté, avec sa haute raison, ne voudra pas laisser plus longtemps planer le doute sur les intentions de son gouvernement. Si le chef de la famille de Hohenzollern a été jusqu’ici indifférent à cette affaire, nous lui demandons de ne plus l’être, et nous le prions d’intervenir, sinon par ses ordres, au moins par ses conseils, auprès du prince Léopold. Donnés avec l’autorité qui lui ap])artient, ils ne man-

queront pas d’exercer une influence décisive sur la résolution du prince et de faire disparaître , avec les projets fondés par le maréchal Prini sur cette candidature, les inquiétudes profondes qu’elle a partout suscitées.

L’agitation qui en est déjà la conséquence en Espagne, l’ardeur que montrent les partis à rejjrendre la lutte, annoncent que la guerre civile est certaine si l’exécution de ce plan était jioursuivie ; et personne ne doute que prenant possession du trône dans de telles conditions, le nouveau souverain ne fût réduit à l’impossibilité de se maintenir en Espagne. En le détournant de la pensée de s’engager davantage dans cette négociation, en lui donnant le moyen d’en sortir honorablement, le Roi lui épargnerait les épreuves d’une entreprise qui j>eut faire couler beaucoup de sang espagnol, mais qui no présenterait réellement aucune chance sérieuse de réussite après les malheurs epi’elle aurait causés.

Quant à nous. Monsieur le comte , nous verrions surtoutdansrintorvention du roi Guillaume j>ourmettre obstacle à la réalisation de ce projet, les services qu’elle rendrait à la cause de la paix et le gage de l’affermissement de nos bons rapports avec la l’russe. Le gouvernement de l’Empereur apprécierait un procédé qui, l’on n’en saurait douter, recevrait en même temps l’approbation univ<;rselle.

Inspirez-vous de ces considérations, faites-les valoir auprès du Roi, et efforcez-vous d’obtenir que

CANDIDATÜllE 110 H EN ZOLLERN ; EMS. 319

Sa Majesté conseille au prince de Iloheiizollerii de revenir sur son acceptation.

J’attache un {;rand intérêt à connaître aussitôt que ppssible, et par le télégraphe, le résultat de vos démarches.

Agréez,

Gramont.

LETTRE PARTICCLIÈRE.

Le duc de Gramont au comte Benedetti.

l’aris, le 7 juillet 1870, miniiil.

Mon cher comte.

Je vous envoie le jeune ISourqueney avec un chiffre, afin que vous puissiez me renseigner le plus tôt possible sur le résultat de votre démarche auprès du Roi. Nous savons, par les aveux du prince lui-même, qu’il a combiné toute l’affaire avec le gouvernement priis- ■sien, et nous ne pouvons pas accepter la réponse évasive ax'ec laquelle M. de Thile cherche à sortir du dilemme qui lui a été posé. 11 faut absolument que vous obteniez une réponse 'catégorique, suivie de ses conséquences naturelles. Or voici la seule qui puisse nous satisfaire et empêcher la guerre :

» Le gouvernement du Roi n’approuve pas l’accep-

tution (lu i)riiice de IIoh(;n/.ollern, et lui donne l’ordre de revenir sur cette détermination, j)rise sans sa permission . «

Il restera ensuite à me faire savoir si le princ<i, obéissant à cette injonction, renonce ofFiciellement et publi(]uement à sa candidature.

î^ous sommes tr(':s-pressés, |>arce qu’il faut]>rendre les devants dans le cas d’une réponse non satisfaisante, et dès samedi commencer les mouvements de troupes pour entrer en campagne dans quinze jours.

Vous citerez au Roi tous les exemples (jue vous connai.ssez de certaines couronnes interdites à certains princes, pour des raisons d’ordre politique. Le duc de Nemours en Belgique, un jirince anglais, russe ou fraii(;ais en Grèce, un Murat à Najiles désavoué par l’Empereur, etc. J’insiste surtout sur la nécessité de ne pas laisser gagner du temps par des réponses évasives; il faut que nous sachions si nous avons la paix, ou si une fin de non-recevoir nous oblige à faire la guerre.

Si vous obtenez du Roi iju’il re'votjue l’acceptation du prince de Ilohenzollerii, ce sera un immense succès, et un grand senice. Le Roi aura de son côté assuré la paix de l’Europ»!.

Sinon, c’est la guerre.

(Juant au prince, son règne en Espagne ne durera pas un mois ; mais la guerre provocpiée par cette intrigue de M. de Bismarck , combien durera-t-elle, et quelles en seront les consé(juences ?

Ainsi donc, pas d’ambages et pas de lenteurs.

CANDlDATL'ltE HO IlEN ZOLLEli iN ; EMS. 3îl

Jamais mission ne fut plus importante : puissiez-vous y réussir, c’est mon vœu le plus ardent.

Tout à vous.

Oramont.

P. S. Tenez-vous en garde contre une réponse qui consisterait à dire que le Roi abandonne le prince de Hohenzollern à son sort, et se désintéresse de tout ce qui arrivera ; qu’il restera neutre en présence de toutes les éventualités qui pourraient être la conséquence de ses résolutions individuelles.

Nous ne pourrions accepter cette réponse comme satisfaisante, car le gouvernement du Roi ne peut se désintéresser aujourd’hui parde simples paroles d’une situation qu’il a contribué à créer.

Il faut (|u’il la modifie, (|u’il la redresse, pour que nous accej)lions l’a.ssurance de .son désintéressement.

(jn AMONT.

Ces insti uclions, comme on vient de le voir, me prescrivaient d’obtenii' du Roi qu’il conseillât au prince de Hohenzollern de revenir sur son acceptation. Précisant davantage, dans sa lettre particulière, les intentions du gouvernement de l’Empereur, M. le duc de Gramont me faisait remarquer qu’il nous fallait une réponse prompte et entièrement satisfaisante; il la formulait lui-même en ces termes: « Le gouvernement du Roi n’approuve pas l’acceptation du prince de Hohenzollern et lui donne

ti

l’ordre de revenir sur cette détermination, prise sans sa permission. » Cependant il ne se bornait pas, comme dans sa dépêche, à m’indiquer les considérations que je pouvais invoquer pour disposer favorablement le Roi ; il considérait, en outre, que tous mes elTorts devaient tendre avant tout à amener un arrangement par voie de conciliation ; que c’était là le seul résultat désirable et désiré par le gouvernement de l’Empereur; il ajoutait:

Si vous obtenez du Roi qu’il révoque l’acceptation du prince de Ilohenzollern, ce sera un immense succès et un grand service. Le Roi aura, de son côté, assuré la paix de l’Europe; sinon, c’est la guerre.

.le devais donc, d’une part, rapporter d’Ems le désistement du prince Léopold en l’obtenant du Roi; de l’autre, presser activement les négociations, afin de ne pas laisser à la Prusse le temps de procéder, avant nous, à la mobilisation de ses armées, si, .^omme nous pouvions le présumer, la difficulté soulevée n’avait d’autre objet que de provoquer un conflit en nous obligeant d’en prendre l'initiative.

Voici, après quelques télégrammes sans importance et que je place à leur date pour ne rien omettre, celui dans lequel j’ai rendu compte, en substance, de la première audience qui m’a été accordée par le Roi, ainsi que la dépêche et la lettre particulière où j’en ai donné tous les détails.

CANDIDATURE HOIIENZOLLERN ; EMS. 3J3

TÉLÉGHAMME.

Le ministre des affaires étrangères à l’ambassadeur de France à Eîns.

Paris, le 8 juillet 1870, huit heures quarante minutes soir.

Annoncez-moi votre arrivée; donnez-moi votre adresse, et surtout ne quittez pas Ems sans me prévenir.

TÉLÉon-AMME.

Le ministre des affaires étrangères à l'ambassadeur de France à Ems.

Paris, 9 juillet 1870, deux heures vingt-sept minutes soir.

Il ne faut pas voir le prince de Hohenzollern, l’Empereur ne veut faire aucune démarche près de lui.

TÉLKGBAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Ems, le 9 juillet 1870, sept heures du matin.

Je suis arrivé hier soir à onze heures avec M. de Bourqueney, que j’étais allé attendre à Coblentz. Je

ïi.

dois voir le Roi aujourd’hui, je suis à la Ville de Bruxelles. Je ne quitterai pas Erns sans y avoir été autorisé par vous.

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères.

Ems, le 9 juillet 1870, dix heures un quart matin.

Je serai reçu par le Roi entre trois et quatre heures, et je vous téléfjraphierai en sortant de l’audience.

TÉLÉGRAMME

Le ministre des affaires étrangères à l’ ambassadeur de France à Ems.

Paris, le 9 juillet 1870, six heures cinq soir.

Dans vos conversations avec les membres du gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité, veuillez faire remarquer que nous ne demandons rien qui ne ^oit conforme aux précédents les mieux établis du droit public européen. Nos principes sont ceux qu’en 1831 les grandes puissances ont fuit prévaloir en Belgique h l’égard du duc de Nemours, nommé roi des Belges; qu’en 1862 la France et la Russie ont fait prévaloir en Grèce à l’égard du prince Alfred, élu roi des Hellènes par le suffrage universel; qu’en 1862

CANIHIJATURF, H 0 II R?> ZO I, I.E !\ N ; KMS. 325 l’Angleterre et la France réunies ont fait prévaloir à l’égard du duc de Leuchtenberg, candidat russe au trône de Grèce ; que rEinjiereur Napoléon III a appliqués lui-même spontanément au prince Murat, a l’occasion de sa candidature au trône de Naples. Nous ne comprendrions pas qu’on nous refusât le bénéfice d’une doctrine que les puissances ont déjà acceptée et sanctionnée aussi souvent

TÉLÉGnAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Fins, le 9 juillet 1870, une lieure el demie du soir.

Le Roi me fait savoir qu’il me retiendra a dîner après mon audience. Je ne pourrai donc vous en rendre conqite que dans la soirée. J’ai reçu la visite de M. de ^\■e^ther, qui m’a été évidemment envoyé pour me pressentir, ce qui explique l’heure tardive à laquelle le Roi a décidé de me recevoir. J’ai cru devoir saisir l’occasion qui m’était offerte pour indiquer exactement lu résolution que nous attendons de la sagesse du Roi , et pour montrer qu’elle doit être immédiate et nette , afin de prévenir de nouveaux incidents qui jjourraient aggraver l’état actuel des choses. Je me suis exprimé avec modération , en mettant ma confiance dans les sentiments personnels de Sa Ma-

(') Ce (élégramme avait été adressé à tous nos agents en circulaire et m’a été envoyé eu communication.

jesté. M. de Werther m’a assuré qu’il n’a de son côté -«rien dissimulé au Roi , mais que Sa Majesté ayant été consultée par le prince de Hohenzollern , elle n’avait pas cru pouvoir mettre obstacle à son désir d’accepter la couronne d’Espagne, et qu’il lui est maintenant bien difficile, sinon impossible, de l’inviter à y renoncer. Il est donc constant maintenant que le Roi n’a rien ignoré, et qu’il a donné son assentiment. Le langage de M. de Werther me laisse fort incertain sur le succès de la mission que vous avez bien voulu me confier.

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères.

Ems, 9 juillet 1870, huit heures soir.

Le Roi m’a fait demander à l’heure qu’il m’avait indiquée. M’inspirant des considérations développées dans votre dépêche et de celles que m’a suggérées notre entretien , j’ai fait appel à la sagesse et au cœur de Sa Majesté pour la déterminer à conseiller au prince de Hohenzollern de revenir sur son acceptation. Confirmant ce que m’avait dit M. de Werther, le Roi m’a appris qu’il avait autorisé le prince Léopold à accueillir la proposition du cabinet de Madrid; mais, comme vous l’aviez prévu , il a longuement insisté sur ce point , c’est qu’il avait été saisi et qu’il était inter- I venu comme chef de la famille , et nullement comme

CAKDIDATÜRE HOHENZOLLERN j EMS. 3S7 souverain , et que son gouvernement était resté complètement étranger à cette négociation. J’ai fait remarquer que l’opinion publique ne se rendrait pas compte de cette distinction, et qu’elle ne voyait dans le prince de Hohenzollern qu’un membre de la maison régnante en Prusse. Le Itoi est entré dans d’autres considérations qu’il serait trop long de vous transmettre par le télégraphe, et dont je vous rendrai compte dans un rapport. 11 m’a assuré d’ailleurs qu’il s’était mis en communication avec le prince Léopold et son père pour connaître exactement la manière dont ils envisagent l’émotion provoquée par cette affaire, et régler lui-méme sa conduite; il a ajouté que s’ils étaient disposés à retirer leur accej)tation , il approuverait cette résolution ; qu’il attendait leur réponse , et qu’il s’expliquerait plus complètement avec moi dès qu’elle lui sera parvenue. J’ai vainement cherché à savoir à quel moment Sa Majesté recevrait cette réponse; le Roi m’a seulement dit qu’il ne pouvait traiter un point si délicat par le télégraphe, en me donnant à entendre toutefois qu’il ne saurait tarder à connaître le sentiment des princes.

Faut-il conclure du langage que rii’a tenu le Roi, qu’il a résolu de se conformer à nos vœux , en laissant au prince de Hohenzollern l’initiative de sa renonciation au lieu de la lui conseiller , afin d’éviter ainsi de faire personnellement une concession qui pourrait être sévèrement appréciée en Allemagne; ou bien ne veut-il que gagner du temps pour prendre, avant nous, des dispositions militaires, et laisser en même

:!2»i MA MISSION KN IMIUSSE.

temps ii])j)roclier la convocation des Cortès, afin de soutenir ensuite qu’il convient d’attendre le vote de cette assemblée? En ne considérant que son attitude, et ce que j’ai recueilli dans son entourage, j’inclinerais j)eut-étre à apprécier comme plus vraisemblable la jiremière de ces deux by])othèses, si nous n’étions autorisés à nous montrer incrédules, ou au moins défiants.

Si la réponse du Roi eût été simplement évasive , je ne me serais pas retiré sans le constater resjiectueusement; mais je ne jiouvais rien objecter au désir de Sa Majesté de se concerter avec les princes de llohenzollern avant de me faire connaître sa résolution , au moment sm'tout où elle me donnait l’assurance qu’elle ne tarderait pus à me mettre à même de vous en instruire.

Je reçois votre dépêche en date d’aujourd’hui , deux heures; je m’y conformerai.

DÊI'ÉCHE.

DIRECTION POI.irlOCE.

Elus, le 9 juillet 1870.

Minuteur le duc ,

Obéissant à la déjiêclie télégraphique que Votre Excellence m’a fait riioiineur de m’adresser dans lu nuit d’avant-hier, je me suis empressé de partir pour Ems, où je suis arrivé hier soir. J’avais rejoint M. de Hourqueney à Coblentz, et j’ai pu prendre, en route,

CANDIDATURE HO 11 EN ZODLERN , EMS. â2»

connaissance des instructions (jiie vous l’avez charge de me porter.

Mon premier soin , en arrivant à Ems , a été de solliciter une audience du Itoi , et celui de scs aides de camp qui m’a servi d’intermédiaire est venu ce matin m’annoncer que Sa Majesté me recevrait aujourd’hui à trois heures. 11 était chargé en même temps de m’exprimer les regrets du Roi de ne pouvoir m’admettre plus tôt; les soins qu’il donne à sa santé, et l’arrivée de la Reine, qui s’était iiunoncée de Coblentz, ne le lui |)ermettaiit pas.

Quelques instants aj>rés, je recevais la visite de M. de Werther, qui a pris la peine de m’expliipier, en me donnant les mêmes raisons, le retard que mettait le Roi à m’accorder raudicnee que j’avais demandée. L’ambassadeur de Prusse m’était évidemment envoyé j)our me pressentir sur l’objet de la mission que je venais remplir à Ems. 11 ne m’a pas été difficile de le comj)rendrc, et j’ai jugé convenable de ne jias le lui lais.ser ignorer. J’ai considéré que je pouvais m’exjiliquer devant lui avec j)lus de précision cpi’il ne conviendrait ou qu’il ne serait utile de le taire avec le Roi , et «jue de la sorte je trouverais Sa Majesté parfaitement préparée à la communication du gouvernement de l’Empereur. Je me suis exprimé du reste avec toute la circonspection nécessaire et sans in’exj)oser à éveiller la moindre susceptibilité.

A l’heure qu’il m’avait indi(piée, le Roi m’a fait demander, et je me suis rendu auprès de Sa Majesté. Je lui ai exposé l’état de choses créé par la candidature

330 MA MISSION EN l'KUSSE.

du prince de llohenzollern au trône d’Espagne, l’agitation qu’elle provoquait dans ce pays et les désordres dont elle ne pouvait manquer d’être le prétexte ^011 l’occasion. Je ne lui ai pas caché l’émotion qu’elle avait causée en France, et je lui ai donné l’assurance que le gouvernemeiil de l’Empereur n’avait aucun autre désir que celui d’y mettre un terme. J’ai fuit remarquer que l’on s’en montrait très-vivement préoccupé dans d’autres ]>ays, et que l’opinion publique, en Angleterre notamment, tous les organes de la presse autorisaient du moins à le croire, était unanime pour déplorer une combinaison qui semblait également funeste au repos de l’Espagne et au maintien des bonnes relations <|ui unissent en ce moment les grandes puissances. « Le Roi, ai-je ajouté, peut conjurer toutes ces calamités et prévenir dans la Péninsule l’explosion d’une guerre civile dont un membre de sa maison .serait responsable. Le prince de Hobeiizollern ne peut accepter la couronne d’Espagne sans y avoir été autorisé par Sa Majesté; que le Roi le détourne d’une pareille entreprise, et les alarmes qui se sont emparées des esprits cessent à l’instant même. » Faisant alors appel à la sagesse et au coeur du Roi , j’ai conjuré Sa Majesté de donner à l’Europe ce témoignage de ses sentiments généreux. « Le gouvernement de l’Empereur, ai-je dit, y verrait une garantie de la consolidation de ses bons rapports avec le gouvernement de Sa Majesté, et se féliciterait hautement d’une résolution qui serait accueillie partout avec non moins de gratitude que de satisfaction. »

CANOIDATniK MOHENZOLI.ERN; EMS. 331

Le Roi m’a répondu qu’il ne fallait pas se méprendre sur le caractère de son intervention dans cette affaire ; les négociations ouvertes à ce sujet ont été poursuivies entre le gouvernement espagnol et le prince de Holienzollern ; le gouvernement prussien n’y est pas seulement resté étranger, il les a ignorées; le Roi lui-même a évité de s’y associer ; il a refusé de recevoir un envoyé du cabinet espagnol porteur d’une lettre du maréchal Prim, en faisant part cependant à son premier ministre, le comte de Bismarck, de ces divers incidents. Il n’a consenti à s’expliquer que quand le prince Léopold, ayant décidé d’acquiescer aux propositions qui lui étaient faites, a sollicité son consentement, ce qui a eu lieu à l’arrivée du Roi à Ems, et à ce moment Sa Majesté s’est bornée à lui déclarer qn’elle ne croyait pas pouvoir mettre obstacle à son dessein. C’est donc comme chef de la famille,— et nullement en sa qualité souveraine de Roi de Prusse, qu’il a été instruit de la détermination du prince et qu’il est intervenu ; aussi n’a-t-il ni réuni ni consulté le conseil des ministres, et le gouvernement prussien ne saurait être interpellé sur une affaire qu’il n’a pas connue, et dont il n’est pas plus solidaire qu’un autre cabinet européen.

Comme Votre Excellence l’avait prévu. Monsieur le duc, le Roi s’est longuement appliqué, avec une insistance particulière, à dégager le cabinet de Berlin et à bien établir qu’il ne fallait pas confondre le double rôle de Sa Majesté, agissant tantôt comme souverain et tantôt comme l’arbitre de sa famille.

MA MISSION EN l’KÜSSE.

Je me suis permis de répliquer que le sens exact de cette distinction n’était ni ne pouvait être saisi par l’opinion publique; qu’elle ne voyait dans le prince de Hohenzollern qu’un membre de lu famille régnante en Prussi;, (jui, en acceptant la couronne d’Ksjiagne, réunissait deux trônes dans la même dynastie, et qu’on essayerait vainement de lui démontrer qu’elle s’abuse; que le sentiment national, en France, était unanime dans celte conviction , et ipie le Itoi devait considérer qu’il est impossible au gouvernement de rFmpereur de s’y montrer indifférent; qn’il est, au contraire, dans la nécessité comme dans l’intention d’en tenir un compte sérieux.

Passant à un autre ordre d’idées, le Roi m’a fuit remarquer que le gouvernement actuel de l’Espagne est souverain, qu’il a été reconnu par toutes les puissances, et que Sa Majesté ne s’imaginait pas à quel titre on pourrait s’opposer au choix d’un souverain qui serait librement élu par la représentation du pavs; que les Cortès, suivant une communication que le ministre d’Espagne a faite avant-hier h Berlin, la première et l’unique communication qu’ait reçue le gouvernement ])russien, seraient convoquées pour le 20 de ce mois, et qu’elles repousseront la candidature' du prince de Hohenzollern si elle ne satisfait pas le voeu des populations.

J’ai répondu à .Sa Majesté (jue le gouvernement de l’Empereur était loin de vouloir entraver la liberté des F^s])agnols, mais qu’il lui était démontré que la combinaison conçue par le maréchal l*rim serait une

CANDIDATURE II 0 H EN ZOLLKR N ; -EM S. 333 cause de désastres; que le Roi lui-méme ne saurait se le dissimuler, et qu’il ne pouvait autoriser un membre de sa famille à recevoir la couronne devant l’imminence de si tristes éventualités; qu’il était urgent d’y aviser, et que Sa Majesté disposait de l’unique moyen propre à mettre fin à une situation si pleine de périls; que, dans cette persuasion, j’avais été chargé de m’adresser à sa haute raison, et que j’avais la confiance de no jias l’invoquer en vain.

Mais les ]>urtis, m’a objecté le Roi, sont en Espagne si nombreux et si divisés, qu’il sera, dans tous les cas, difficile d’éviter une lutte, et la renonciation du prince de llohenzollern ne la préviendra pas. « Je ne voudrais, ai-je continué, rien garantir a cet égard ; il est pourtant permis d’espérer ipi’on parviendra peut-être à combiner une solution qui serait agréée par l’immense majorité du pays; s’il en était autrement, le prince Léopold n’aurait pas, du moins, ii répondre du sang versé. »

Revenant de nouveau sur la part, en quelque sorte négative, a-t-il dit, qu’il a prise à cette affaire, le Roi a répété qu’il n’avait nullement encouragé le prince Léopold à accepter les ouvertures du cabinet espagnol, qu’il s’était borné à ne pas le lui interdire, qu’il ne pouvait s’écarter de la position qu’il avait conservée dej)uis l’origine et user aujourd’hui de son droit pour le contraindre à renier rengagement(ju’il a contracté, que nous devions porter nos efforts à Madrid et v emj)loyer toute notre influence pour décider le gouvernement du Régent à renoncer h son projet.

J’ai pris lu liberté de représenter au Itoi qu’en nous expliquant à Madrid, nous nous exposerions à aggraver les embarras du gouvernement espagnol, et que nous voulions éviter d’y contribuer à un degré quelconque; (|ue nous donnions au contraire une preuve éclatante de la sincérité de nos sentiments, et que nous rendions en même temps hommage à ceux du Itoi, en lui demandant d’interposer son autorité toute-puissante dans une question qui nous touche sous tant de rapports, et où elle peut assurément s’exercer sans aucun préjudice pour la Prusse. J’ai rappelé les précédents que nous offre l’histoire contemporaine , en faisant observer que, dans ces diverses occasions, les princes et les gouvernements avaient sacrifié un intérêt purement dynastique au maintien de la tranquillité générale, et que l’Europe s’attendait certainement à voir le Roi s’insj>irer de ces exemples dans les circonstances actuelles; que j’en étais, pour ma part, d’autant plus persuadé que, suivant les paroles mêmes de Sa Majesté, le gouvernement prussien et l’Allemagne n’avaient aucun avantage à revendiquer, aucune concession à faire , tandis qu’il s’agissait pour la France d’un intérêt de j)remier ordre; que le sentiment public ne s’y était pas mépris, et qu’il s’était manifesté avec une extrême vivacité; que M. de Werther avait dû informer le Roi de cet état des esprits , et que Sa Majesté voudrait sans doute le prendre en considération.

Sans contester l’exactitude de ces observations, et en se référant à la déclaration que Votre Excellence a

CANDIDATCRE HOHENZOLLERN; EMS. 335 faite devant le Corps législatif, le Roi a exprimé l’avis que l’honneur de la France n’avait été ni ne saurait être atteint par la résolution du prince de Hohenzollern; il a relevé qu’elle a été précédée par des négociations que le cabinet de Madrid a librement ouvertes et auxquelles aucun gouvernement n’a pris une part quelconque; qu’il ne pouvait donc y avoir un sujet de dissentiment ni de conflit, et qu’il ne voulait pas admettre que la guerre pût sortir d’un incident dans lequel nulle puissance n’était intervenue. Je me suis associé à Sa Majesté pour protester contre une pareille éventualité, et j’ai ajouté que ma présence à Ems attestait hautement les intentions pacifiques et conciliantes du gouvernement de l’Empereur. Je n’ai pas manqué toutefois, le Roi m’y obligeant, de revenir sur les considérations qui nous commandaient d’obtenir la renonciation du prince de Hohenzollern.

Dans le cours de l’audience, le Roi m’avait plusieurs fois indiqué que s’il ne pouvait user de son autorité pour déterminer le prince Léopold à retirer la parole qu’il a donnée. Sa Majesté s’abstiendrait de l’en détourner. S’expliquant plus clairement h ce sujet, le Roi m’a assuré qu’il entendait lui laisser, après comme avant son acceptation , la plus entière liberté , qu’il s’était mis d’ailleurs en rapport avec le prince Antoine, qui se trouvait à Sigmaringen, et qu’il l’avait interpellé sur ses intentions et sur celles du prince Léopold , son fils , ainsi que sur la manière dont ils envisageaient l’émotion causée en France par l’assentiment qu’ils ont donné aux propositions du cabinet

Ma mission en pkusse.

cspiifjnol ; qu’il lui importait d’étre exactement éclairé à ee sujet pour continuer notre entretien et me faire connaître les résolutions qui pourront êli'e adoptées.

J’ai exprimé au Hoi le désir d’étre fixé sur le moment où .Sa Majesté pourrait recevoir les informations qu’elle attend. Le Roi m’a ré|)ondu qu’il ne pouvait faire usage du télégraphe, ne po.ssédant pas à Kms un chiffre pour conférer par cette voie avec le prince de Hohenzollern, mais (pi’il ne pouvait tarder à se trouver suffisamment renseigné.

J’ai tâché, Monsieur le duc, de reproduire fidèlement le sons sinon les termes memes du langage que le Roi a tenu durant notre conversation. Comme vous le voyez. Sa Majesté a connu les pourparlers ouverts entre le maréchal Prim et le prince de Hohenzollern ; ^lle a refusé de s’y associer, attendu que cette négociation n’intéressait pas son gouvernement, qui ne l’a pas connue; elle n’a consenti à donner son avis que quand la question lui a été soumise en sa qualité de chef de famille, et elle s’est bornée à faire savoir iju’elle ne s’opposerait ]>as au désir manifesté par le prince Léojiold d’accepter la couronne d’Espagne. Comme souverain et roi de Prusse, Sa Majesté n’a pris aucune part à cette affaire, et le cabinet de Berlin n’a pas à répondre d’un arrangement qu’il a totalement ignoré. Telles sont en .substance les exj)lications que le Roi m’a données.

Quelles sont en ce moment les intentions du Roi, et que devons-nous attendre de ses communications avec le prince de Hohenzollern? Sa Majesté se pro-

Digilized by Googk

pose-t-elle de laisser au prince Léopold le soin de revenir spontanément sur le parti qu’il a pris, afin de ne pas sortirde l'abstention qu’elle n’aurait cessé d’observer, et d’éviter de faire personnellement une concession qui pourrait être mal appréciée en Allemagne ; ou bien se propose-t-elle uniquement de s’assurer le bénéfice du temps pour prendre des mesures militaires ou pour attendre que les choses soient plus avancées à Madrid et plus embarrassantes pour le gouvernement de l’Empereur? Je ne sais ce qu’il faut en penser. Si, d’une jiart, il convient de compter sur la prudence du Roi, de l’autre, il ne nous est pas permis d’oublier un instant des faits récents et qu’il serait superflu de rappeler. Le Roi m’a ]>aru regarder le vote des Cortès comme la solution la plus désirable ou celle qui serait la plus conforme uses vues. Veut-il, autant que les circonstances le lui permettront, ajourner ses décisions jusqu’à ce moment? Je n’en serais pas surpris, et je signale cette conjecture à l’attention de Votre Excellence. Pour moi, et en attendant les directions que vous croirez devoir m’adresser, je ne négligerai aucun effort j)our obtenir de Sa Majesté une réponse au.ssi prompte que satisfaisante. J’ai pensé que je ne pouvais, sans m’exposer à laisser croire que j’étais venu ù Ems uniquement pour provoquer une rupture, m’abstenir de déférer au désir du Roi, quand il m’a demandé d’attendre les avis du prince de Ilohenzollern pour continuer notre entretien. Mais, dès ce soir, j’ai déclaré très-clairement à M. de Werther, qui en informera Sa Majesté, que les

inquiétudes qu’avait suscitées l’acceptation du prince Léo|X>ld , et le trouble qui en résultait pour tous les intérêts, exigeaient impérieusement que le cabinet impérial fût renseigné sans un long retard, et que je me verrais dans la nécessité d’importuner le Roi si je n’étais mis à même de satisfaire la légitime impatience du gouvernement de l’Empereur.

J’ose penserque Votre Excellence voudra bien donner son approbation au langage que j’ai tenu et à l’attitude que j’ai jirise depuis mon arrivée à Ems.

Veuillez, etc.

Hknedetti.

P. S. J’ajtprends que le prince Antoine de Hohenzollcrn était avant-hier seul à Sigmaringen , et que le prince Léopold se trouvait sur le lac de Constance; mais je suppose qu’il aura été rejoindre son père.

PXHTICl LIÈHE.

Eras, 9 juillet 1870, dans la nuit.

Mon cher duc.

Vous connaissez déjà mon arrivée à Ems , et les premières démarches que j’ai faites auprès du Roi. Je tiens à vous dire que je n’oublierai aucune de vos recommandations, et que je tacherai de faire de mon mieux pour justifier votre confiance. Je ne suis ému ni des difficultés que je rencontre ici, ni des attaques plus absurdes encore que violentes dont je suis l’objet à Paris , et je continuerai ma tâche avec autant de

CANDIDATURE HOIIEN ZOLLERN ; EMS. 339 calme que de prudence. Vous m’approuverez, j’espère, de n’avoir pas été plus exigeant avec le Roi, et de ne rien brusquer violemment. Vous serez sans doute d’avis qu’il faut mettre, dans une juste mesure, la modération de notre côté. Je ne sais ce que je puis attendre de la sagesse de Sa Majesté, et je ne puis vous cacher qu’il nous faut peut-être compter davantage avec son habileté et soji habitude de recourir à des expédients.

Il y a dans ma dépêche une omission intentionnelle que je dois réparer ici. J’ai fait seulement allusion à ce que le Roi m’a dit de votre langage devant le Corps législatif. Il a été plus exj)licite et plus long que je ne le raconte. Il a fort approuvé la première partie de votre déclaration , mais il ne m’a pas caché qu’il avait— vivement ressenti la seconde. Prétendant toujours que la Prusse n’avait rien à voir dans cette affaire , il m’a donné à entendre qu’il ne pouvait s’empêcher de voir une appréciation mal fondée , et presque une provocation , dans les paroles que vous avez prononcées sur les vues d’une puissance étrangère. J’ai fait remarquer à Sa Majesté que devant l’émotion qui s’était emparée de l’Assemblée, il était de la dernière nécessité de prévenii' une discussion qui pouvait donner lieu à des incidents fâcheux et irréparables; que vous ne pouviez, d’un autre côté , vous abstenir, pour répondre au sentiment de la Chambre et l’apaiser, d’indiquer quelle serait la conduite du gouvernement de l’Empereur , dans le cas où .les intérêts et l’honneur de la France seraient mis en péril; que le Roi

par conséquent devait se persuader que votre langage vous avait été uniquement inspiré , et qu’il vous était même commandé, par votre désir de ne laisser rien compromettre, et de garantir contre toute surprise le maintien de nos bonnes relations avec la Pi’usse. f J’ai développé ces considérations , mais je ne crois pas ^ avoir réussi à redresser complètement l’opinion I du Roi.

Je me suis entendu avec notre consul à Cologne pour faire porter ma dépêche et cette lettre jusqu’à notre frontière.

Veuillez, etc.

Benedetti.

P. S. Je n’aperçois rien ici qui puisse me donner à croire qu’on prend des mesures militaires. Le Roi n’a toujours autour de lui que les officiers qui l’accompagnaient à son départ de Berlin. Je vous engage cependant à ne pas attacher une grande importance à cette information. On ne peut pas mobiliser même un seul corps d’armée sans que cette mesure devienne I aussitôt de notoriété publique , mais on peut tout dis- I poser dans ce but sans le laisser soupçonner.

TÉLÉURAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Eins, le 10 juillet 1870, quatre heures soir.

Je vous ai expédié en toute sûreté mon rapport sur l’audience que le Roi m’a accordée hier, il vous • parviendra demain matin. Je n’ai pas revu Sa Majesté aujourd’hui, ni reçu aucune communication de sa part; mais je lui ai fait savoir que tout me commande de satisfaire sans trop de retard la légitime impatience du gouvernement de l’Empereur. Je garde les tables II”* 1 et 2 de Berlin , et je continuerai à m’en servir.

Cette première phase de la négociation peut se résumer ainsi : Le Roi prétendait que son gouvernement, que lui-même, comme souverain, n’avait pris aucune part à l’acceptation du prince Léopold; que comme chef de famille il ne pouvait retirer le— consentement qu’il avait accordé avaut de connaître les intentions du prince Antoine et de son fils; il devait donc attendre d’en être instruit pour continuer notre entretien et arrêter lui-même ses propres résolutions.

J’ai considéré que je ne pouvais m’empêcher de déférer au désir du Roi ; j’ai toutefois fait remarquer que ce désir pouvait être apprécié de deux

manières différentes : ou bien le Roi voulait éviter de faire personnellement une eoncessiou qui aurait blessé le sentiment public en Allemajjne, ou bien il se proposait de gagner du temps pour ordonner, en négociant dilatoirement avec nous, des mesures militaires, pendant que, de notre côté, nous ne prendrions encore aucune disposition.

Avant l’arrivée à Paris du rapport dans lequel j’exposais cette situation, j’ai échangé avec M. le duc de Gramont les télégrammes suivants :

TÉLÉGKAMMF..

Le ministre des affaires étrangères à l’ambassadeur de France, à Ems.

Paris, le 10 juillet, une heure vingt soir.

J’ai reçu seulement ce matin votre dépêche d’hier soir, et avec des parties tronquées. Il faut employer I tous vos efforts pour obtenir une réponse décisive ; nous ne pouvons pas attendre , sous peine d’être devancés par la Prusse dans nos préparatifs. La journée ne peut pas s’achever sans que nous commencions.

Je sais de source certaine qu’à Madrid le Régent désire la renonciation du prince de Hohenzollern. Dès que vous le pourrez , envoyez-moi un télégramme et écrivez par la poste en chiffres.

CANDIDAiaUE 11 0 HENZOLLEKN ; EMS. 343

TÉLÉGRAMME

Le ministre des affaires étrangères à l’ambassadeur de France, à Ems.

Paris, le 10 juillet 1870, une heure vin{jt-cinq soir.

Ecrivez-inoi une dépêche que je puisse lire aux Chambres ou publier, dans laquelle vous démontrerez— que le Roi a connu et autorisé l’acceptation du prince de Hohenzollern, et dites surtout qu’il vous a demandé de se concerter avec le prince avant de vous faire connaître ses résolutions .

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères , à Paris.

Ems, le 10 juillet 1870, huit heures du soir.

J’avais déjà expédié mon dernier télégramme quand j’ai reçu ceux que vous m’avez adressés aujourd’hui à une heure vingt et une heure vingt-cinq. J’ai d’avance satisfait à vos ordres en vous envoyant le rapport que je vous ai annoncé, et qui arrivera demain à Paris, par la poste , avec le train de dix heures un quart du matin. Vous jugerez sans doute que ce rapport, rendant compte d’un entretien avec un souverain , ne peut être lu en entier devant la Chambre, et qu’il est pré-

férahle d’en communiquer le sens ou des extraits. Je n’ai du reste pas un mot à y retrancher, surtout en ce qui concerne la connaissance que le Roi a eue des propositions faites par le gouvernement espagnol au prince de Hohenzollern , et l’assentiment qu’il a donné à son acceptation , en lui déclarant qu’il ne croyait pas devoir y mettre obstacle.

M. de Werther vient de me faire espérer que le Roi pourrait me demander demain de reprendre notre entretien. Sa .Majesté a reçu aujourd’hui des dépêches du prince Antoine de Hohenzollern ; le prince Léopold n’étant pas auprès de son père, les informations parvenues à Sa Majesté sont encore incomplètes ou insuffisantes. Vous me permettrez d’ajouter qu’à mon sens , la guerre deviendrait inévitable si nous commencions ostensiblement des préparatifs militaires.

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères , à Paris.

Ems, le 10 juillet 1870, onze heures trente soir.

Je viens de rencontrer le Roi. Sa Majesté m’a arrêté pour me dire qu’elle n’avait aucune réponse du prince Léopold, qui n’a pas encore rejoint son père. Je lui ai répondu que nous touchions au moment où le gouvernement de l’Empereur ne pourrait plus ajourner les explications qu’il doit aux Chambres et au pays. Je lui ai demandé la permission de lui exposer les

CANDIDATURE H 0 HENZOLLE RN ; EMS. 345 nécessités de notre situation. Il me recevra demain matin. J’avais, un moment auparavant, développé à M. de Werther les considérations qui nous obligent à rompre le silence et les dangers d’un plus long retard ; il m’a promis de rendre compte au Roi de notre entretien.

Si vous prenez la parole à la Chambre, veuillez dire en quelques mots que j’ai plusieurs fois signalé les démarches faites pour assurer le succès de la candidature du prince de Ilohenzollern, candidature qui avait été abandonnée et h laquelle on est subitement revenu en dernier lieu. Le Constitutionnel se réunissant aux journaux de l’opposition pour m’attaquer, vous ne trouverez pas, j’espère, ma suggestion déplacée.

TÉLÉGRAMME

Le ministre des affaires étrangères à l’ambassadeur de France, à Ems.

P.Tiis, le 10 juillet 1870, cinq heures cinquante soir.

Je vous préviens que votre dernier télégramme chiffré d’hier soir a été trompé et dénaturé, et que bien qu’expédié à neuf heures.il n’est arrive que ce matin à dix heures.

346 MA MISSION EN PllüSSE.

Tt.LÉOllAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Eins, le 10 juillet 1870, onze heures et demie soir.

Il a éclaté la nuit dernière un violent orage dans la vallée du llhin. Le directeur du télégraphe attribue à cette circonstance le retard et les erreurs que vous me signalez dans mon télégramme de samedi soir.

A la même date, M. le duc de Gramont m'avait en outre adressé la lettre particulière suivante :

Paris, le 10 juillel 1870.

Mon cher comte,

J’ai reçu à dix heures et demie du matin votre télégramme d’hier soir. Il a été arrêté en route, et tellement tronqué dans la partie la plus importante, qu’il est presque impossible d’en établir le sens. Je vous envoie le comte Dam, en vous jiriant de le faire repartir immédiatement, car nous ne pouvons plus attendre. Pendant que le Roi vous remet d’heure en heure, sous prétexte de se concerter avec le prince de Hohenzollern, on rappelle en Prusse les hommes en congé, et on gagne sur nous un temps précieux.

aucun prix nous ne pouvons donner à nos adversaires aujourd’hui ces mêmes avantages qui ont été

CANniDATtniE IIOHENZOI.EKIIN; EMS. :i47 en ]86() si funestes à l’Autriche. Et d’ailleurs, je vous le dis nettement, l’opinion publique s’enflamme et va I nous devancer. Il nous faut commencer; nous n’attendons plus que votre dépêche pour appeler les 300,000 hommes qui sont à appeler. Je vous en prie instamment, écrivez-nous, télégraphiez-nous quelque i chose de èien clair. Si le Roi ne veut pas conseiller au ' prince de Hohenzollern de renoncer, eh bien, c’est la guerre tout de suite , et dans qiielques jours nous sommes au Rhin. Le Roi est désormais en cause. Après l’aveu qu’il a fait d’avoir autorisé l’acceptation, il faut qu’il la défende, ou du moins qu’il conseille et obtienne la renonciation ; mais ce qui est pour nous plus important que la renonciation elle-même, c’est de savoir promptement à quoi nous en tenir.

Ainsi donc, mon cher comte, je vous prie de m’écrire par la poste en chiffre, pour me confirmer vos télégrammes, et surtout le plus tôt possible par le retour du comte Daru et du comte de Bourqueney.

Pour vous mettre bien au courant de la situation, je vous envoie les derniers télégrammes que j’ai reçus de Madrid et de Pétersbourg Celui de Madrid vous servira pour mettre à l’aise la conscience du Roi, s’il se croit lié par les avances espagnoles, auxquelles il s’est rendu avec si peu d’égards pour nous.

Mille amitiés et tout à vous,

GnAMONT.

Ô' Voir ces annexes aux Appendices, n' 2.

MA MISSION EN l'RUSSE.

Avant cette lettre, j’avais reçu un nouveau téléjframme ainsi conçu ;

Paris, le II juillet 1870, une heure matin.

Vous ne pouvez vous imaginer à quel point l’opinion publique est exaltëe. Elle nous débordé de tous côtés, et nous comptons les heures. Il faut absolument insister pour obtenir une réponse du Roi, négative ou affirmative. Il nous la faut pour demain, après-demain serait trop tard.

Le régent d’Espagne, après une conférence, a décidé d’envoyer au prince quelqu’un qui sera autorisé à voir le Roi et même M. de Rismarck pour demander le retrait de la candidature ; ce sera le général Dominguez ou M. Silvela. Vous pouvez vous servir de cette information si vous le jugez nécessaire au succès de vos efforts; mais il serait bien préférable pour le gouvernement de devoir le retrait de lu candidature à la seule intervention du Roi.

Si vous réussissez, télégraphiez de suite et venez à Paris apporter vous-même les détails de lu négociation.

Je ue me dissimulais pas les daujfers d’un retard prolongé, et j’en étais si bien convaincu, que j’ai teuté, dans la journée du H, uu nouvel elfort auprès du Roi pour le déterminer à me permettre d’adresser au gouvernement de l’Empereur, sans attendre la réponse des princes de Hohenzollern,

CANDIDATURE II OllEN ZOLLER N ; EMS. 349

une déclaration ou même une assurance qui aurait tout concilié, .l’ai doue demandé une nouvelle audience, et j’en ai rendu compte dans les télégrammes et dans la dépêche qu’on -va lire.

TÉI.ÉGHAMME. t

L' ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères ,

Ems, le II juillet 1870, une heure trente soir.

Je quitte le Roi. Durant une audience que j’ai prolongée pendant une heure, j’ai invoqué tous les arguments imaginables pour déterminer Sa Majesté à me permettre de vous annoncer qu’elle invitera le prince de Hohenzellern à renoncer à la couronne d’Espagne, sans lui cacher cependant que je considérais ce conseil comme un ordre. Le Roi s’y est refitsé, me déclarant qu’il devait laisser à son parent la plus entière liberté après comme avant son acceptation. Restant sur le terrain où il s’est placé, le Roi a prétendu qu’il sortirait du rôle d’abstention qu’il s’est tracé depuis l’origine, en déférant à ma demande, et il m’a donné constamment à entendre que l’initiative de la renonciation devait venir du prince Léopold , qui a pris l’initiative de l’acceptation. J’ai combattu cette manière de voir en représentant au Roi nos nécessités intérieures. Je lui ai parlé de la défiance et de l’irritation des esprits en France, de l’obligation où nous sommes de donner publiquement des explications attendues avec impa-

tience, des dangers nouveaux que créait chaque heure de retard , de la gloire qu’il recueillerait personnellement en interposant son autorité j)our jirévenir de terribles calamités. Sa Majesté a maintenu sa résolution. Après me l’avoir plusieurs fois demandé dans le cours de l’audience, le Roi, avant d’y mettre fin, m’a vivement engagé à vous télégraphier en son nom, qu’il croyait recevoir ce soir ou demain une communication du prince Léopold, qui a dû rejoindre son père à Sigmaringen, et qu’il s’empresserait de me donner une réjionse définitive. Vous jugerez de l’importance qu’il faut donner à cette déclaration du Roi, et de la mesure dans laquelle il peut nous convenir d’en tenir compte.

Pendant que j’insistais sur la nécessité d’adopter une prompte résolution , il a échappé au Roi de me dire ; « Je n’ignore pas les préparatifs qui se font à Paris, et je ne dois pas vous cacher que je prends mes précautions pour ne pas être surpris. » Sa Majesté a cherché ensuite à atténuer la portée de ces paroles.

Je n’ai pas fait usage des informations qui vous sont parvenues de Madrid. Vous savez déjà que le Roi prétend que nous sommes uniquement fondés à demander au gouvernement espagnol de revenir luimême sur la combinaison qu’il a conçue, et Sa Majesté n’aurait pas manqué de jirendre prétexte de ce que je lui aurais dit pour insister dans ce sens.

Votre dernier télégramme est daté de cette nuit à une heure.

CANDIDATURE HO HEN ZOLLERN j EMS. 351

DÉPÊCHE

DIRECTION POUTIQDE.

Monsioiir le duc,

Ems, le 11 juillet 1870.

Ainsi que je vous l’ai mandé par le télé{;raplie, je n’ai cessé, depuis la première audience qui m’a été accordée par le Roi, de lui faire représenter qu’il était absolument uryent de ne pas perdre un temps précieux, et de prendre un parti sans plus de retard. Comme je vous l’ai fait savoir également, j’ai eu l’honneur hier au soir de rencontrer le Roi, et Sa Majesté m’ayant arrêté pour m’apprendre qu’elle n’avait encore reçu aucune réponse du jirince Léopold et m’en exprimer ses regrets, j’ai pris la liberté de lui dire que nous touchions au moment où le gouvernement de l’Empereur ne pourrait plus ajourner les explication.s qu’il doit aux Chambres, et je lui ai demandé de lui soumettre les nécessités impérieuses de la situation qui nous était faite. Le Roi a daigné merecevoir ce matin, et je viens de vous rendre sommairement compte, dans un télégramme, de l’entretien que j’ai eu avec Sa Majesté.

Me conformant à vos directions, je me suis appliqué à obtenir du Roi une résolution qui fût de nature il nous satisfaire pleinement sans autre délai, et je lui ai demandé de m’autoriser à vous annoncer qu’il inviterait le prince de Hohenzollern à renoncer à sa candidature. Il Ce prince, ai-je dit, ne pouvant se dis-

penser de déférer ii l'uvis du Hoi, nous serions dès à présent en mesure de calmer toutes les appréhensions. » Pour déterminer Sa Majesté à accueillir favorablement le vœu que je lui exprimais, je ne lui ai caché ni les déhanccs ni l’irritatioir du sentiment public en France ; je lui ai fait j>art de l’impatience du Sénat et du Corps législatif, et de l’obligation où se trouvait le gouvernement de l’Empereur d’y satisfaire; des périls de cet état de choses, et des dangers nouveaux que créait chaque jour de retard. Je lui ai répété qu’en prenant elle-même la résolution de dénouer de si graves difficultés, elle acquerrait des droits précieux à la reconnaissance du monde entier.

Le Roi m’a souvent interrompu pour m’opposer les objections qu’il avait déjà fait valoir dans ma précédente audience, et je ne reproduirai ici que ce qu’il importe que je vous en dise aujourd’hui. Sa Majesté a surtout insisté sur le titre auquel elle est intervenue, celui de chef de la famille ; titre qui ne saurait engager, à son avis, ni le souverain de la Prusse ni son gouvernement. Je ne me suis pas borné cette fois à répliquer que cette dualité ne serait pas comprise, j’ai ajouté qu’elle était inadmissible à tous les points de vue; que le Roi était le chef de la famille parce qu’il était le souverain, et qu’il devenait dès lors impossible de séparer, dans le cas actuel, ces deux qualités, et que le prince de Hohenzollern lui devait une obéissance absolue, uniquement parce que Sa Majesté réunissait l’une et l’autre en sa personne; qu’on ne pouvait pas considérer les choses autrement, et qu’il

Digifefîrf hv G<’ ■;-K

CANDIDATDRE HOHENZOELERN; EMS. 353 était, par conséquent, facile de comprendre pourquoi i’avénement du prince Léopold était envisagé en France comme la restauration de l’empire de Gharles- Quint.

Le Roi a contesté cette appréciation, prétendant que l’élection du prince Léopold ne créerait aucune obligation nouvelle, aucun lien national entre l’Espagne et la Prusse. Après avoir demandé à Sa Majesté de souffrir que je m’expliquasse en toute franchise et sans aucune réserve, je lui ai répondu que les relations dynastiques qui s’établiraient d’un pays à l’autre suffisaient pour nous imposer le devoir de conjurer une pareille éventualité. » Est-il constant, ai-je continué, qu’en cas d’un dissentiment entre le gouvernement de Votre Majesté et celui de l’Empereur, nous devrions observer notre frontière des Pyrénées, et par conséquent diviser nos forces? Personne ne le nierait ; notre conduite nous est donc tracée par les exigences de notre propre sécurité, et nous ne saurions, en cette occasion, être exposés au reproche de soulever volontairement \in conflit. »

Selon le Roi, j’exagérais la portée d’une combinaison que pour sa part il n’avait jamais désirée. Il lui était d’ailleurs impossible, et les termes dans lesquels il s’est exprimé m’ont porté à croire qu’il considère comme incompatible avec sa dignité souveraine de modifler son attitude, et d’exiger du prince Léopold qu’il renonce à la couronne d’Espagne, après lui avoir déclaré qu’il ne lui interdisait pas de l’accepter. Si je ne m’abuse, ce que surtout le Roi ne veut pas,

c’est, comme je vous l’ai écrit, d’assumer la responsabilité d’une retraite ou d’une concession qui blesserait le sentiment public en Allemagne ; et son intention bien arrêtée est, s’il n’a pas d’autres desseins, de la rejeter tout entière ou de la laisser peser exclusivement sur le prince Léopold et sur son père.

« Au surplus, a repris le Roi, il n’y a pas péril ei» lu demeure, et un jour ou deux de retard ne sauraient rien aggraver ; le prince Léopold terminait une excursion en Suisse et en Bavière, pendant que le prince son père s’était établi à Sigmaringen, qui n’est sur le parcours d’aucun chemin de fer. Au moment où j’ai reçu les premiers avis de l’émotion qui s’est manifestée en France, le temps a manqué aux deux princes pour se rejoindre, et je n’ai pas eu moi-même celui de connaître leurs dispositions ; j’en serai probablement informé ce soir ou demain, et nous pourrons encore aviser d’une manière opj)ortune.

— Je ne saurais aujourd’hui, ai-je répondu, plus rien dissimuler au Roi. Sa Majesté est certainement instruite du jugement que le jmblic porte en France >ur cette affaire. On s’est persuadé que le gouvernement et ses agents ont été trompés, et que le secret qui a été gardé avec nous est la preuve manifeste d une entente conçue et concertée au préjudice de nos plus précieux intérêts ; cette conviction a réveillé des défiances et une irritation qu’il n’est plus possible de contenir. Pour les dissiper, il faut que les ministres de l’Empereur s’expliquent dès à présent, l’attitude des représentants du pays et de la population ne leur

permettant pas d’attendre plus longtemps sans s’exposer à des manifestations regrettables, et qu’ils annoncent que le prince Léopold retirera volontairement radliésion qu’il a donnée aux ouvertures du cabinet de Madrid. »

Ne dissimulant pas l’impression que mes paroles produisaient sur son esprit, le Roi m’a fait observer que notre insistance, quand il ne réclamait plus qu’un délai très-court pour s’assurer des intentions des deux princes de Hohenzollern, pouvait lui faire penser I que nous avions le dessein de provoquer un conflit. • J’ai protesté contre cette supposition , et j’ai ajouté que j’offrais au Roi le moyen de s’assurer de nos véritables sentiments, en sollicitant Sa Majesté de nous garantir la renonciation du prince de Hohenzollern. C’est à ce moment que le Roi, comme vous l’aura appris mon télégramme, m’a dit : « Je n’ignore pas lés préparatifs qui se font à Paris, et je ne dois pas vous cacher que je prends moi-même mes précau- | lions pour no pas être surpris. » Sa Majesté a essayé plus tard d’atténuer la gravité de ces paroles, en cherchant à me prouver qu’elle avait encore une entière confiance dans le maintien de la paix. « Elle ne sera pas troublée, a dit le Roi, si l’on veut attendre à Paris que je sois en mesure d’y contribuer utilement, en me laissant le temps qui m’est nécessaire. » J’ai répondu que nous n’étions plus nous-mêmes en situation de remettre les éclaircissements que le pays tout entier nous demandait, et que nous ne pouvions lui annoncer, sans offenser le sentiment public et sans

sii.sciter les plus légitimes récriminations , que le prince Léopold est en voyage, et que le Roi attend son retour pour prendre un parti. » Votre Majesté peut tout prévenir, tout concilier, en me permettant de faire savoir au gouvernement de l'Empereur qu’il ne sera donné aucune .suite à l’acceptation envoyée par le prince à Madrid : je la conjure encore une fois de m’y autoriser. »

Le Roi m’a répété qu’il ne pouvait céder h mon désir, et il s’est de nouveau retranché derrière les considérations qu’il avait déjà invoquées. Sa Majesté a tenu à m’expliquer l’absence du prince Léopold, et m’a appris qu’au moment où il a adhéré aux pressantes sollicitations du maréchal Prim, il avait été entendu que les Cortès seraient convoquées après un délai de trois mois, et que la combinaison serait seulement rendue publique à l’ouverture de l’Assemblée. Le prince Léopold croyait donc qu’il pouvait s’éloigner sans inconvénient, ne prévoyant pas que le ma- .«réchal Prim informerait prématurément notre ambassadeur à Madrid de l’arrangement qu’on venait de conclure.

En faisant remarquer au Roi que tous ces détails n’étaient certes pas de nature à apaiser l’effervescence du public en France s’ils lui étaient révélés, et que je ne pouvais y voir qu’un motif de plus pour mettre fin par son intervention personnelle a ce triste incident, j’ai tenté un dernier effort pour obtenir l’assentiment de Sa Majesté à ma proposition. Vous savez que je l'ai essayé en vain. Le Roi m’a répondu en me de-

CASDIDATDRE HOIIENZOLLERN ; EMS. 35T

mandant de nouveau, et en y mettant une véritable insistance, de vous télégraphier en son nom, sans perdre un instant, qu’il croyait recevoir ce soir ou demain une communication du prince Léopold, qui doit être arrivé auprès de son père à Sigmaringen, et qu’il s’empresserait de me donner une réponse définitive. Je copie mon télégramme, j)arce que j’ai reproduit, en vous l’expédiant, les termes mêmes dont le Roi s’est servi.

Le temps me presse, et je ne puis rien ajouter à ce rapport. Je n’aurais du reste à vous soumettre que des considérations qui se présenteront d'elles-mêmes à votre esprit. J’attendrai vos ordres.

Veuillez, etc.

Benedetti .

TrCÉGRAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères.

Rms, ce II juillet 1870, deux heures et demie soir. •

M. de Werther m’annonce qu’il part aujourd’hui même pour Paris. J’ai quelque raison de penser ijue cette résolution a été prise immédiatement a|)rès l’audience que le Roi m’a accordée. L’ambassadeur arrivera demain matin, et s’empressera de vous demander une entrevue. J’ai cru comprendre, d’après ce qu’il m’a dit, qu’il n’a d’autre mission que de chercher à

VOUS démontrer la sincérité des sentiments du Roi, et du désir de Sa Majesté d’arriver à une solution pacifique, sans toutefois faire personnellement une concession qu’il juge incompatible avec sa dignité, ou, en d’autres termes, en laissant peser uniquement sur le prince de llolienzollern lu responsabilité de sa renonciation.

PARTICCLIÈRK.

Ems, le 11 juillet 1870, cinq heures du soir.

Mon cher ministre,

M. üaru est arrivé il y a à peine une heure. Je vous expédie M. de Boitrqueney. Il vous apporte la copie des deu.x télégrammes que je vous ai expédiés aujourd’hui, et une dépêche dans laquelle je vous rends compte de mon audience de ce matin. Vous le voyez, je ne ménage ni mon temps ni mes forces, et me désole de ne pouvoir réussir. Vous voulez une réponse immédiate et nette; le Roi persiste, malgié tous mes efforts, à me déclarer qu’il ne peut ni ne veut jirendre sur lui de donner au prince de Hohenzollcrn l’ordre de retirer 1a parole qu’il a envoyée au gouvernement espagnol. Sa Majesté me laisse deviner, et elle me fait donner à entendre par son entourage, ainsi que vous le répétera M. de Werther, que le .^irince doit renoncer spontanément à la couronne qui lui a été offerte, et que le Roi n’hésitera pas à approuver sa résolution. 11 me dit de plus que la com-

CASDIDATUnE HOHENZOLEERN ; EMS. 359

municaliün du prince ne peut tarder à lui parvenir, qu’il devrait la recevoir demain ; mais il se refuse absolument à me donner l’autorisation de vous faire savoir, dès à présent, ce qui équivaudrait à une garantie ou à un engagement, que le prince retirera sa candidature.

J’espère que vous me direz par le télégraphe, ce soir ou demain, ce que je dois faire. Si je ne reçois aucun avis, je retournerai demain chez le Roi, et je livrerai ma dernière bataille. Vous verrez, par le langage que je lui ai tenu ce matin, que je ne mesure plus mes observations, en mesurant toujours mes paroles et mon attitude.

Je réclame toute votre indulgence pour ma dépêche . J’ai quitté le Roi à une heure ; j’ai dû chiffrer mes télégrammes, et chaque page do ma dépêche a été expédiée dès que je l’avais rédigée. J’ai dû me hâter, et employer tous mes jeunes gens à la fois, pour ne pas manquer le départ du train

Veuillez, etc.

Benedetti.

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères.

Ems, le 11 juillet 1870, sept heures soir.

M. Daru est arrivé. Je vous expédie M. de Bourqueney avec la copie de mes deux derniers télé-

grammes, et un rapport sur mon audience de ce matin. Il arrivera avec M. de Werther.

Il devenait, pour moi, de plus en plus évident que le Roi désii’ait combiner les choses de manière à dégager, aussi bien devant l’opinion publique en Allemagne que vis-à-vis de la France et des autres puissances, sa responsabilité personnelle; qu’il voulait, dans ce but, laisser au prince de Hobenzollem l’initiative de son désistement, comme il prétendait lui avoir laissé l’initiative de son acceptation. Je l’ai dit dans ma dépêche et dans mes télégrammes. Par mes pressantes insistances, j’avais obtenu d’ailleurs des explications qui me plaçaient dans l’alternative de déférer au vœu du Roi et d’attendre le court délai qu’il demandait pour me donner une réponse définitive, ou de rompre la négociation et de ne plus laisser aucune chance ouverte au maintien de la paix. J’ai pris le premier de ces deux partis, et j’ai demandé des ordres. Le gouveraement de l’Empereur a approuvé ma résolution et mon langage

Avant l’arrivée du courrier qui était porteur de ma dépêche du 11 , et se référant à celle du 9, M. le duc de Gramont m’avait télégraphié:

0) Voir plus loin le télégramme du 12, deux heures quinze soir.

CASDIDATUHE H 0 11 EN ZOLL E HS ; EMS. 361

Paris, le 11 juillet 1870, six heures cinquante soir.

J’ai reçu votre premier rapport du 9 et votre lettre particulière. Au point où nous en sommes, je ne dois pas vous laisser ignorer que votre langage ne répond plus , comme fermeté , à la position prise par le gouvernement de l’Empereur. Il faut aujourd’hui l’accentuer davantage. Nous ne pouvons pas admettre la»distinction entre le Roi et son gouvernement qui vous a été exposée. Nous demandons que le Roi défende au prince de Hohenzollern de persister dans sa candidature, et si nous n’avons pas une réponse décisive demain , nous considérerons le silence ou l’ambiguïté comme un refus de faire ce que nous demandons.

Voici ma réponse;

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Ems, ce 12 juillet 1870, huit heures et demie malin.

J’ai reçu votre dépêche d’hier soir six heures cinquante.

J’avais compris moi-même qu’au point où en sont venues les choses , je devais tenir ici un langage plus ferme et me montrer plus pressant. C’est ce que j’ai

fait hier, comme vous le verrez par le rapport que vous recevrez ce matin. Vous serez sans doute d’avis (que je ne pouvais accentuer mes paroles plus vivement sans nuire à l’objet même de ma mission.

Signé : Benedetti.

DIVISION POLITIQUE

Eiiis, le 12 juillet 1870.

Monsieur le ministre,

J’ai reçu la nuit dernière la dépêche que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser hier à six heures cinquante du soir. En m’accusant réception de mon rapport du 9, Votre Excellence me fait reniaripier qu’au point où nous en sommes, le langage que j’ai ^cnu au Roi dans ma première audience ne répond plus , comme fermeté , à la position prise par le gouvernement de l’Empereur, et vous m’invitez à l’accentuer davantage. J’avais pressenti vos ordres et je ni’y suis conformé d’avance. Ainsi que je vous l’ai mandé par le télégraphe, j’avais, dès avant-hier, dit clairement au Roi que nous ne jiouvions subir de plus longs retards, et vous verrez par la dépêche qui a dû vous parvenir ce matin, et dans laquelle je vous rends compte de la nouvelle audience qui m’a été accordée par Sa Majesté, que j’ai exactement précisé l'objet de nos demandes et nettement relevé ses objections. Je n’ai admis à aucun degré, et j’ai même vivement

CANDIDATURE H 0 11 EN ZO LLER N i EMS. 303

combattu la tlistinctioii qu’il a maintenue entre le souverain et le chef de la famille de llohenzollern ; j’ai mis une insistance énergique, sans sortir des I limites qui m’étaient tracées par les convenances, jiour lui représenter qu’il était en sou pouvoir de prendre une résolution immédiate et de nous en donner connaissance sans autre ajournement; j’ai fermement décliné les observations qu’il a fait valoir pour justifier le nouveau délai qu’il réclamait, sans lui cacher qu’elles seraient considérées, si elles étaient publiées, comme une offense faite aux légitimes susceptibilités I du sentiment public eu France. Je crois donc avoir observé la juste mesure qui m’était commandée par l’objet même de ma mission , en m’exprimant à mon arrivée en termes projires à témoigner de nos disj)ositions conciliantes, et en graduant le ton de mon langage d’après les résistances qui m’étaient opposées. Fin agissant ainsi, je n’ai pas seulement donné un gage manifeste de notre modération et conservé au gouvernement de l’Empereur les avantages que lui assure la conduite déloyale tenue à Berlin et à Madrid, j’ai pu, en outre, comj)léter l’instruction de l’affaire et recueillir de.s infoi inations et dos aveux qui. mettent en pleine lumière des procédés que les exigences de notre -t honneur et nos plus précieux intérêts ne nous permettent pas de tolérer. Si en arrivant à Ems j’avais ' en quelque sorte posé un ultimatum au Boi, j’aurais fait croire à Sa Majesté que nous voulions la guerre à tout prix, et dès lors j’aurais vainement cherché à obtenir les éclaircissements qui m’ont été donnés, et

qui nous autorisent pleinement, nous obligent même à garder l’attitude que nous avons prise.

Veuillez , etc.

Benedetti.

Dans l’après-midi du 12, j’ai en outre échangé avec M. le duc de Gramont les télégrammes ciaprès :

TÉLÉGRAMME

Le ministre des affaires étrangères à l’ambassadeur de France, à Ems.

Paris, 12 juillet 1870, deux heures quinze soir.

Vous nous dites dans votre dépêche que le Roi réclame avec une extrême vivacité un délai bien court pour connaître les intentions du prince de Hohenzollern, et qu’il s’empresserait, dès qu’il les connaîtrait, de nous donner une répon.se définitive. Il a ajouté qu’il verrait dans notre refus le désir de provoquer un con- -llit. Notre dessein n’a jamais été de provoquer un conflit, mais de défendre l’intérêt légitime de la France dans une question que nous n’avons pas soulevée. Aussi, tout en contestant la justesse des raisonnements du Roi et en maintenant tres-énergiquement fios prétentions, nous ne pouvons refuser au Roi de Prusse le délai qu’il nous demande, mais nous espérons que ce délai ne s’étendra pas au delà d’un jour. Nous a]>prouvons le langage que vous avez tenu en dernier lieu.

CAUDIDATORE H OHENZOLLERN ; EMS. 365

TKLÉGRAMME.

Le ministre des affaires étrangères à C ambassadeur de France.

Paris, le 12 juillet 1870, deux heures quinze du soir.

( Très-conjidentieüc.')

Employez toute votre habileté à constater que la renonciation du prince de Hohenzollern vous est annoncée, communiquée ou transmise par le Roi </c — Prusse ou son gouvernement. C’est pour nous de la plus haute importance. La participation du Iloi doit à tout prix être consentie par lui ou résulter des faits d’une manière suffisante.

TÉI.ÉGnAMME.

L' ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères.

Eins, le 12 juillet 1870, six heures du soir.

Le Roi vient de me dire qu’il avait reçu une dépêche télégraphique qui lui annonçait que la réponse du prince de Hohenzollern lui parviendrait indubitablement demain matin. Il a ajouté qu’il me fera demander dès qu’elle sera entre ses mains.

M. de Bismarck est attendu demain à Ems. Si tel est votre avis, je vous prie de m’autoriser à partir immédiatement dans le cas où la communication que le Roi me fera demain ne serait pas entièrement satis-

Digilized by Cooglc

faisante. Après ce que vous m’avez mandé, je ne voudrais plus accepter aucun délai, à moins que vous ne m’en doiiiiiez l’ordre. Je prie instamment Votre J''xcellence de me faire connaître une dernière fois ses intentions, dès qu’elle aura reçu le présent télégramme.

Je reçois à l’instant votre dépêche de deux heures (juinze du soir.

Ainsi, dans cette meme journée du 12, M. le duc de Grainont me recommandait, d’une part, de mettre tous mes soins à constater que le désistement du prince Léopold nous avait été notifié par lelloi afin de bien établir sa participation; d’autre part, il m’annonçait, après avoir reçu mon rapport du II, II” 2, que nous ne pouvions refuser au Roi le délai qu’il nous demandait, et il approuvait mon langage.

liC Roi, de son côté, m’avait appris que la réponse du prince de Ilohenzollernlui parviendrait, sans faute, le lendemain matin.

Ma conduite m’était donc clairement tracée. Je n’avais plus à presser le Roi, puisqu’il m’avait luimême indiqué le moment où il me donnerait ce qu’il avait appelé sa réponse définitive ; mais je devais m’appliquer à faire en sorte que cette réponse fût conforme aux vœux du gouvernement de l’Empereur, c’est-à-dire, qu’elle fût de nature à

CANDIDATURK H 0 H ENZOL LERN; EMS. 307

lier le Roi Ini-même, ce que j’ai compris en ce sens que. Sa Majesté me ferait part du désistement du prince Léopold et quelle y donnerait son approbation , en m’autorisant à l’annoncer officiellement à Paris .

Je tiens à bien préciser quel était l’état des choses le 12 dans la soirée, pour deux raisons, la première, parce qu’il m’importe qu’on connaisse exactement le véritable but de ma mission ; la seconde, parce qu’il s’est produit à ce moment lyï incident nouveau.

On se souvient que le 12, dans la journée, l’ambassadeur d’Espaqne à Paris avait appris au gouvernement de l’Empereur que le prince Antoine de Hohenzollern venait de retirer la candidature de son fils. Cette détermination avait été notifiée directement à Madrid, et nous était revenue par l’Espagne.

Qu’avait-on eu en vue en procédant ainsi? Ëvidemment de dégager le Roi. Dès ce moment ou — ^pouvait en effet prétendre que la renonciation du prince était un acte spontané de sa volonté personnelle. Le Roi devait le lendemain, et c’est ce qui eut lieu, me faire part lui-même de la résolution du prince et me déclarer qu’il y donnait son assentiment ; mais son gouvernement aurait été fondé à soutenir que le souverain était uniquement

J intervenu comme chef de sa famille pour approuver le désistement comme il avait approuvé l’acceptation. C’est ce que j’avais pressenti et annoncé, en si{;nalant l’intention bien arrêtée du Roi de sortir de ce conflit sans compromission apparente pour sa personne. Nous avions à la vérité demandé au Roi d’inviter le prince à renoncer à la couronne ■•^l'Espagne; le Roi se bornait à donner son acquiescement à une décision que le prince avait , pouvait-on dire, prise de son propre mouvement.

Devions-nous considérer comme insuffisante la satisfaction qui nous était accordée de la sorte? Pour ma part, je ne l’ai pas pensé , et rien dans les dépêches qui m’étaient en ce moment adressées de Pai'is ne me faisait supposer que le gouvernement de l’Empereur en jugeât autrement. A mon < sens, ce qu’il nous importait d’obtenir, c’était la I renonciation du prince validée par l’approbation du Roi, et ce résultat nous étions assurés de l’at- [ teindre.

Mais personne n’a certainement oublié comment cette solution fut accueillie à Paris. Dans les Chambres, dans la presse, dans la population de tous les rangs, comme je le rappellerai plus longuement ^vant de terminer cette publication, on ne voulut voir dans la renonciation du prince de Hohenzollern qu’un succès dérisoire, et le gouvernement.

CANDIDATURE HOIIENZOLLERN; EMS. 369

contraint de tenir compte de l’état des esprits, jugea nécessaire de demander au roi de Prusse une garantie nouvelle, dans la conviction qu’elle lui permettrait de désarmer l’exaltation de l’opinion publique. .îe reçus donc le télégramme que je vais transcrire :

TÉLÉGRAMME

Le ministre des affaires étrangères à l'ambassadeur de France, à Ems.

Paris, le 12 juillet 1870, sept heures soir.

Nous avons reçu, dès maintenant, de l’ambassadeur d’Espagne la renonciation du prince Antoine, au nom de son bis Léopold, à sa candidature au trône d’Espagne. Pour que cette renonciation du prince Antoine produise tout son effet, il parait nécessaire que le roi de Prusse s’y associe, et nous donne ^ l’assurance qu’il u’autoriserait pas de nouveau cette ^ candidature.

Veuillez vous rendre immédiatement auprès du Roi pour lui demander cette déclaration, qu’il ne saurait refuser, s.’il n’est véritablement animé d’aucune arrière-pensée. Malgré la renonciation qui est main--. tenant connue, l’animation des esprits est telle que nous ne savons pas si nous pourrons la dominer,

Faites de ce télégramme une paraphrase que vous pourrez communiquer au Roi. Répondez-moi le plus promptement possible.

II est indispensable que je rappelle, en donnant les télégrammes et la dépêche qui vont suivre, diverses circonstances qui aideront à les comprendre.

f Je ne m’arrêterai pas aux prétendues insultes dont j'aurais été l’objet, ni aux procédés inconvenants qu’on m’a attribués. Je ne voudrais, s’il en W'tait besoin, invoquer d’autre témoignage que celui du Roi lui-même pour prouver que je n’ai pas oublié, une seule fois, la déférence que je devais au souverain auprès duquel j’avais en ce moment rhoimeur d’être accrédité. Le gouvernement de l’Empereur, de sou côté, n’a jamais prétendu que son ambassadeur eût été personnellement offensé à Ems, mais que le cabinet de Berlin avait présenté à divers gouvernements, d’une manière injurieuse et blessante pour la dignité de la France, l’accueil que le Roi m’avait fait en dernier lieu. Je n’ai donc pas à insister davantage sur ce point, et j’arrive aux incidents de la journée du 13

J’avais reçu, dans la nuit, le dernier télégramme de M.le duc de Gramont. Pour me conformer à ses nouvelles instructions, je me suis empressé, dès le matin, de me rendre auprès de l’aide de camp de

(*) Voir aux Appendices les pièces officielles du gouvernement prussien, n“* 3 et 4. Elles constatent que, sur ces incidents, comme pour mes rapports avec le Roi, ma version est exactement conforme à celle qu’on en a donnée à Berlin.

CAMHÜATÜllE HOHENZOLLERiN; EMS. 371

service, le prince de Radziwill, pour lui demander, comme je l’avais toujours fait jusque-là, de solliciter pour moi une audience du Roi. Le Roi était déjà sorti ; eet officier put néanmoins lui faire connaître sans retard le désir que j’avais exprimé, et m’annoncer que Sa Majesté me recevrait après sa promenade. Quelques instants plus tard, le Roi m’aperçut dans une allée et vint à moi, ne s’expli- *quant pas sans doute dans quel but je demandais à l’entretenir à une pareille heure, puisqu’il m’avait la veille témoigné lui-même l’intention de me voir dès qu’il aurait reçu le eourrier de Sigmariugeu, qui était attendu d’un moment à l’autre. C’est dans ces conditions, et je ne crains nullement d’être contredit, que j’ai eu, plus tôt même que je ne l’es- j pérais, l’audience que je m’étais permis de solliciter parla voie ordinaire, .l’instruisis le Roi des ordres que j’avais reçus, en m’attachant à atténuer dans la forme, comme on va pouvoir s’en assurer, le caractère de la nouvelle concession que j’étais cliargé de lui demander. Voici le télégramme par lequel j’informais M. de Gramont du résultat de cet entretien.

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Eins, le 13 juillet 1870, dix heures trente minutes matin.

J’ai reçu au milieu de la nuit seulement votre télégramme d’hier soir, sept heures. Je viens de voir le Roi. Il n’avait pas encore le message qu’il attend de Sigmaringen. Je lui ai donné connaissance de la communication que vous a faite M. l’ambassadeur d’Espagne. Je lui ai fait remarquer que le désistement du prince de Ilohenzollern , approuvé par le Roi, nous était une garantie pour le présent, mais que nous pensions qu’il était indispensable d’assurer l’avenir et de rendre définitivement une confiance entière à tous les intérêts; que le Roi, dans ce but, voudrait bien me permettre de vous annoncer, en son nom , que |si le prince de Hohenzollern revenait à son projet, Sa j Majesté interposerait son autorité et y mettrait ob- I. stade. Le Roi a absolument refusé de m’autoriser à vous transmettre une semblable déclaration. J’ai vivement insisté, mais sans réussir à modifier les dispositions de Sa Majesté. Le Roi a terminé notre entretien en me disant qu’il no pouvait ni ne voulait prendre un pareil engagement, et qu’il devait, pour cette éventualité comme pour toute autre, se réserver la faculté de consulter les circonstances.

Peu d’instants après avoir expédié ce télé- {Tramme, j’en reçus un nouveau de M. le duc de Gramont ; le voici, avec la réponse que j’y ai faite immédiatement :

TÉLÉGRAMME

Le ministre des affaires étrangères à l’ambassadeur de France, à Ems.

Paris, le 13 juillet 1870, une heure quarante-cinq du matin.

L’Empereur me charge de vous faire remarquer que nous ne saurions considérer la renonciation <jue nous a coiniininiqiiée l’ambassadeur d’Espagne, et qui ne nous est pas adressée directement, comme répondantsuffisainment aux justes demandes adressées par nous au Moi de Prusse ; encore moins saurionsnous y voir une garantie pour l’avenir. Afin que nous soyons sûrs que le fils ne désavouera pas son père, ou qu’il n’arrivera pas en Espagne, comme son frère l’a fait en Roumanie, il est indispensable que le Roi— veuille bien nous dire qu’il nejtermettra pas au prince Léopold de revenir sur la renonciation que nous a communiquée le prince Antoine.

Le comte de Bismarck arrivant à Ems, veuillez rester jusqu’à ce que vous soyez appelé à Paris. Dites bien enfin au comte de Bismarck et au Roi que nous n’avons aucune arrière-pensée , que nous ne cherchons pas un prétexte de guerre, et que nous ne

demandons qu’à sortir honorablement d’une difficulté que nous n’avons pas créée nous-mêmes.

TKI.ÉORAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

Eins, le 13 juillet 1870, onze heures et demie matin.

Je reçois à dix heures et demie, et après vous avoir expédié mon dernier télégramme, celui que vous m’avez adressé cette nuit à onze heures quarante-cinq. J’attends que le Roi me fasse demander pour me donner connaissance du message du prince de Hohenzollern qui devrait arriver d’un instant à l’autre. Je j)rofiterai de cette occasion pour insister sur ce que j’ai dit ce matin au Roi, et me conformer de nouveau aux ordres de rKiiipereur.

On dit dans l’entourage du Roi que M. de Bismarck s’étant trouvé trè.s-futigué en traversant Berlin , s’y est arrêté, et qu’il n’arrivera j>as aujourd’hui.

Veuillez, autant que possible, en m’expédiant vos télégrammes, m’accuser réception des miens.

En mettant fin à notre conversation du matin, le Roi m’avait en effet assuré qu’il m’inviterait à me rendre auprès de lui à l’arrivée des dépêches du prince de Ilolienzolleni. Je fus donc surpris de recevoir, par l’intermédiaire du prince de Radziwill, la

communication qu’il s’était réservé de me faire directement. .T’en donnai immédiatement avis au ministre des affaires étran^jères dans deu.x télégrammes, en lui transmettant sommairement les détails importants de ce nouvel incident, .le fis suivre ces télégrammes d’une dépêche explicative. Voici ces trois documents;

TÉLÉGRAMME

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères .

FTins, lo l.T juillet 1870, trois heures quarante-cinq soii'.

Le Roi a reçu la réponse du prince de Hohenzollern ; elle est du j)rince Antoine, et elle annonce à Sa Majesté que le prince Tiéopold , son fils, s’est — désisté de sa candidature à la couronne d’Espagne. Le Roi m’autorise à faire savoir au gouvernement de l’Empereur qu’il approuve cette résolution. Le Roi a chargé un de ses aides de camp de me faire cette communication, et j’en reproduis exactement les termes. Sa Majesté ne m’ayant rien fait annoncer au sujet des assurances que nous désirons pour l’avenir, j’ai -sollicité une dernière audience pour lui soumettre de nouveau et développer les observations que je lui ai présentées ce matin.

J’ai de fortes raisons de supposer que je n’obtien- I drai aucune concession à cet égard. j

TÉLÉORAMME.

L’ambassadeur de France au ministre des affaires étrangères.

Ems, le 13 juillet 1870, sept heures soir.

A ma demande d’une nouvelle audience, le Roi me fait répondre qu’il ne saurait consentir à reprendre avec moi la discussion relative aux assurances qui devraient, à notre avis, nous être données pour l’avenir. Sa Majesté me faitdéclarer qu’elle s’en réfère, à ce sujet, aux considérations qu’elle m’a exposées ce matin, dont je vous ai fait connaître la substance par mon premier télégramme de’ce jour, et que j’ai développées dans un rapport que vous recevrez demain matin.

Le Roi a consenti, m’a dit encore son envoyé, au jiom de Sa Majesté, à donner son approbation entière et sans réserve au désistement du prince de Holienzollern ; il ne peut faire davantage. J’attendrai vos ordres avant de quitter Ems.

M. de Bismarck ne viendra pas ici ; je remarque l’arrivée des ministres des finances et de l’intérieur.

DÉPÊCHE

DIRECTION POLITIQUE

Ems, le 13 juillet 1870.

Monsieur le duc.

J’ai eu l’honneur de télégraphier hier à Votre Excellence que je m’étais rendu auprès du Roi pour

CANniDATUnE FIOHESZOLLEUN : EMS. 377 renom’eler mes instances et presser Majesté de me mettre en mesure de vous faire connaître ses résolutions. Le Koi , comme je vous l’ai mandé, m’a répondu qu’il avait reçu un télégramme lui annonçant que la réponse du prince de Hohenzollern lui avait été expédiée, et qu’elle lui arriverait ce matin. Il voulait bien m’assurer, en même temps, qu’il s’empre.sserait, dès qu’elle lui serait parvenue, de satisfaire mon impatience.

On m’a remis au milieu de la nuit dernière votre télégramme d’hier au soir sept heures, par lequel, en m’annonçant que le prince Antoine avait notifié le désistement de son fds à l’ambassadeur d’Espagne à Paris, vous m’invitez à demander au lloi de s’associer à cette résolution , et de nous donner l’as-surance qu’il ne permettrait pas au prince F.éopold de revenir sur sa renonciation.

Je n’ai pas perdu un instant dès la première heure, bien que le Iloi en se levant se fût rendu aux sources minérales, pour approcher Sa Majesté et exécuter vos ordres. J’ai informé le Roi de la communication qui vous a été faite j)ar M. Olozaga. J’ai ajouté que le parti pris par le jirince ne pouvait avoir aucune valeur pour nous s’il n’était approuvé par Sa Majesté , et que nous — <levions en outre être assurés qu’il ne lui serait pas permis de reprendre plus tard le projet qu’il venait d’abandonner; que cette garantie, nécessaire au rétablissement de 1a confiance, ne pouvait nous être <lonnée (pie jmr le Roi, et j’ai demandé à Sa Majesté de me permettre de vous annoncer (pie, le cas échéant,

pIIo interdirait qn prince de poser de nouveau sa candidature. Se montrant surpris et de la démarché faite par le prince Antoine, dont il n’aurait reçu aucun avis, et de celle dont je m’acquittais moi-même en ce moment, le Roi m’a répondu qu’il ne connaissait pas encore la détermination du prince Léopold , qu’il attendait à tout instant le message qui devait l’en instruire, qu’il ne pouvait ]>ar conséquent me donner aucun éclaircissement ni m’autoriser à vous tran.smettre la déclaration que je sollicitais.

.l’ai répliqué que la renonciation du prince Léopold ne pouvait plus être douteuse, après ce que son père en avait fait savoir à l’ambassadeur d’F.spagne; que nous pouvions, au .surplus, raisonner par livpnthè.se , et admettre qu’elle serait avant peu un fait accompli, et que Sa Majesté pouvait donc nous donner dès à ju'ésent l’assurance qu’elle userait au besoin de son autorité pour empêcher toute nouvelle tentative faite en vue de revenir à cette même combinaison.

« Vous me demandez, a repris le Roi, un engagement .sans terme et j)our tous les cas; je ne saurais le prendre. » Pour jiistiber cette manière de voir. Sa Majesté a soutenu qu’elle ne pouvait aliéner de la sorte sa liberté de résolution, et qu’elle devait, en toute chose , se réserver la faculté de tenir compte des circonstances dans les éventualités diverses qui jiourront se produire ultérieurement; qu’elle n’avait assurément aucun dessein caché, et que cette affaire lui avait donné de trop graves préoccupations pour ne pas désirer qu’elle fût irrévocablement écartée; qu’il lui

CANDIDATURE H OH EN ZOL LER N : EMS. 379 était toutefois impossible d’aller aussi loin que nous le lui demandions.

0 Je m’e.xpliquerais jusqu’à un certain point, ai-je continué à mon tour, que le souverain ou son gouvernement ne voulussent pas engager l’avenir , mais pour rester sur le terrain où le Roi s’est placé lui-même , je m’adresse au chef de la famille des Hohenzollern , et en cette qualité Votre Majesté peut assurément accueillir, sans préjudice d’aucune sorte, la demande que j’ai été chargé de lui présenter. » Je me suis ajjpliqué à bien préciser l’objet de cette démarche, et à établir que nous avions uniquement en vue de conjurer tout nouveau dissentirrient et de rendre une confiance entière aux intérêts alarmés.

Le Roi s’est absolument refusé a y acquiescer, et il I ne m’a été que trop aisé de me convaincre que je ne réussirais pas à modifier les dispositions de Sa Majesté, qui a bientôt mis fin à notre entretien sur la promenade publique , en m’exprimant .ses regrets de | ne pouvoir nous faire ce qu’il a appelé une concession , nouvelle et inattendue.

Je suis rentré à l’iiùtel, et j’y ai trouvé votre télégramme daté de la nuit dernière à une heure quarantecinq. J’ai pensé que si le Roi avait été exactement renseigné , et je devais le croire après ce qu’il avait bien voulu me dire, le courrier qu’il attendait de Sigmaringen arriverait avant le milieu de la journée et qu’il me manderait pour me faire part, ainsi qu’il me l’avait annoncé, de la réponse du prince de Hohenzollern, et que j’aurais l’occasion de m’expliquer de nouveau

avec Su Maje.slé. Le Roi a en effet reçu , quelques heures aj>rès, le message qui lui a été expédié; mais, j)révovant sans doute mon intention, au lieu de me recevoir, il a chargé un de ses aides de camp de m’apprendre en son nom que le prince Léopold avait retiré sa candidature , et que Sa Majesté me priait de -A'ous télégrajdiier qu’elle considérait cette affaire comme définitivement terminée.

En invitant mon interlocuteur à remercier le Roi de cette communication , je lui ai fait remarquer que j’avais invariahlement sollicité l’autorisation de vous I transmettre , avec le désistement du prince, l’appro- I hation ex])licite de Sa Majesté; je lui ai dit en otitre que j’avais reçu un nouveau tiflégramme de Votre Excellence qui m’obligeait à insister sur un sujet dont j’avais eu l'honneur d’entretenir le Roi <lans la matinée ; que je me voyais dans la nécessité , avant de vous adresser les informations que Sa Maje.sté voulait bien me donner, de demander à être fixé sur ces deux points.

Ayant rendu compte au Roi du vœu que je lui avais .--«xprimé, l’aide de cainj) est revenu auprès de moi, et il m’a déclaré que Sa Majesté n’avait aucune difficulté à me permettre de vous mander qu’elle approuvait la renonciation du prince Léopold, et j’ai libellé, en présence de son envoyé , le second paragraphe de la dépêche (jue je vous ai adressée ce soir à sept heures. Dans le meme télégramme, je vous dis comment le Roi a accueilli le désir que j’avais exprimé d’obtenir une nouvelle audience pour soumettre encore une fois , et

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