‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 121 sur 285 · CHAGRINS AMOUREUX · texte numérisé non relu

CHAGRINS AMOUREUX

•qu’alors, s'était toujours montrée naturelle et amicale, changea soudain de façon incompréhensible sa manière d'être envers moi. Il faut croire que mes naïfs efforts pour obtenir ses faveurs lui avaient attiré des remarques et des critiques. Pourtant un observateur attentif eût pu se convaincre sans peine que je ne recherchais aucunement des relations plus intimes et que mon ardeur juvénile se satisfaisait de peu. Je fus surpris de sa conduite et bien plus de ses explications. Elle me fit comprendre qu’elle désirait savoir à quoi s’en tenir et si mes intentions étaient sérieuses. Je savais que Minna était très liée avec un jeune aristocrate que j'avais connu à Lauchstaedt. Il venait la voir souvent, et j'avais remarqué qu'un penchant cordial et sincère l’attirait vers elle. Ses amis la croyaient fiancée à M. de O... ; mais, de toute évidence, il apparut bientôt qu'un mariage n’était pas possible entre eux. Le gentilhomme n'avait aucune fortune ; sortant d’une grande famille, il se voyait obligé, par sa situation et par sa carrière, à contracter un mariage de raison. Minna avait sans doute reçu à Rudolstadt des explications définitives là-dessus. Aussi était-elle triste et sérieuse et peu disposée à répondre autrement que par la réserve à mes impétueuses tentatives de rapprochement.

En réfléchissant à tout cela, je me vis forcé de conclure qu’on perdait son temps à vouloir jouer avec elle la Jeune Europe , Ardinghello ou Défense d'aimer , et qu’il y avait une très grande différence entre la fée Amorosa remplissant gaiement son rôle sur la scène et l'enfant de bourgeois cherchant à se caser convenablement. Sombre

DE BERNBOURG A MAGDEBÜURG

et désespéré, je renforçai encore les situations scabreuses de ma Défense d'aimer , et j’allai flâner le soir avec quelques camarades peu intéressants sur le champ de tir de Rudolstadt parfumé des grillades de fête populaire. Dans ma mauvaise humeur, je repris même contact avec le démon du jeu, qui n’était représenté cependant que par de très innocents dés et des roulettes en plein vent.

J’attendais avec plaisir le moment de quitter Rudolstadt, et de me rendre à Magdebourg pour la saison d’hiver. Là, du moins, je dirigerais moi-même l’orchestre, et j’osais espérer que j’aurais plus de succès dans mon activité musicale. Mais, avant d’arriver à Magdebourg, j’avais encore à traverser un temps d’épreuve à Bernbourg où le directeur Bethmann s’était engagé pour quelques représentations. Je dus m’y arrêter en passant et, avec une partie de la troupe seulement, déchiffrer et étudier plusieurs opéras qui, à la représentation, furent encore dirigés par le maître de chapelle attitré de l’endroit.

J’y continuai ma pénible vie de comédien, irrité et mal payé. Elle faillit me dégoûter (sinon pour toujours, du moins pour cette fois) du malheureux métier de directeur d’orchestre de théâtre. Enfin ces mauvais jours s’écoulèrent aussi, et Magdebourg allait m’apporter un semblant de gloire dans la carrière que j’avais choisie.

Ce ne fut pas sans charme que je m’installai au pupitre de maître où, peu d’années auparavant, Kuehnlein avait imposé à mon jeune enthousiasme par son savoir de directeur expérimenté. En très peu de temps, je réussis à acquérir une sûreté parfaite dans la direction de l’orchestre.

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