‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 128 sur 285 · SUCCÈS DE L’OUVERTURE · texte numérisé non relu

SUCCÈS DE L’OUVERTURE

sant comme un mirage. Elles devaient le rendre par les nuances les plus délicates et dans les plus diverses modulations : c'était la terre espérée que cherchait le regard du héros, la terre qu’il avait déjà cru entrevoir plusieurs fois, qui toujours disparaissait dans l’Océan et qui enfin, sous le ciel du matin, se montrait réellement aux yeux des navigateurs tel que le monde immense de l’avenir. Les six trompettes s’unissaient alors dans le mode fondamental et faisaient retentir le motif principal en une magnifique allégresse.

Connaissant l’excellence des trompettes de régiment prussiens, j’avais très justement calculé que l’effet de ma phrase finale serait entraînant. La pièce elle-même fut jouée sans respect et gâtée surtout par un comédien vaniteux, Louis Meyer, chargé du personnage principal et, en même temps, de la régie. Il prétendit ne pas avoir eu le temps d’apprendre suffisamment son rôle, ce qui ne l’empêcha pas d’enrichir, aux dépens d’Apel, sa garderobe des superbes costumes qu’il endossait l’un après l’autre pour représenter Christophe Colomb. Mais enfin Apel avait vu une véritable représentation de sa pièce. On ne la rejoua pas, il est vrai ; toutefois elle me donna, à moi, l’occasion d’augmenter ma popularité auprès du public de Magdebourg par l’exécution de mon ouverture, que l’on redemandait dans les concerts.

L’événement principal de cette saison théâtrale ne devait cependant se produire que vers sa fin. J’avais su persuader à Mme Schroder-Devrient, qui se trouvait à Leipzig, de faire une tournée jusque chez nous. J’eus donc la grande satisfaction et l’émotion enthousiaste de

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me sentir en contact artistique immédiat avec elle et de diriger deux fois des opéras dans lesquels elle chantait. Elle joua Desdémone et Roméo : dans ce dernier rôle surtout elle provoqua une exaltation générale et me remplit de nouveau de feu et d’ardeur. J’appris aussi à la mieux connaître personnellement, et son amabilité, sa bienveillance furent si grandes qu’elle m’offrit d’ellemême son concours pour un concert que je devais donner à mon bénéfice et pour lequel elle reviendrait exprès à Magdebourg.

Ce concert était pour moi d’une importance capitale, et, dans de telles conditions, j’en attendais les résultats les plus favorables. Les honoraires fort modestes que j’avais à recevoir de la direction de Magdebourg étaient devenus illusoires, parce qu’ils ne m’étaient jamais payés qu’en petits acomptes irréguliers. De sorte que, pour subvenir à mes besoins et aux fréquentes libations que j’offrais à mon originale clientèle de chanteurs et de musiciens, j’avais dû contracter un grand nombre de dettes. Je ne savais au juste à combien elles se montaient, mais, comme je croyais pouvoir compter sur une recette importante à mon bénéfice, ces deux incertitudes se balançaient. Je consolai mes créanciers avec l’espoir de cette recette fabuleuse. Je les payerais, dis-je, le lendemain du concert et leur donnai rendez-vous à tous le matin de ce jour heureux à l’hôtel où je logeais alors. Il était tout * naturel que le concours de la grande artiste, si fêtée, me fît compter sur la forte somme ; aussi me livrai-je à tout le luxe musical possible en engageant pour la circonstance un nombreux et excellent orchestre et en

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