LA « BATAILLE DE VITTORIA
organisant de fréquentes répétitions, sans m'inquiéter des frais que cela m’occasionnait.
Malheureusement personne ne voulut croire que la célèbre cantatrice, dont le temps était un capital précieux, referait le long voyage de Magdebourg pour les beaux yeux d’un petit directeur de musique. On s’imagina que cette annonce pompeuse n’était qu’une manœuvre fallacieuse et l’on s’indigna du prix élevé des billets. Aussi, lorsque mon aimable protectrice se trouva là, comme je n’en avais jamais douté, elle dut entrer en scène devant une salle à moitié vide, ce qui ne lui était sans doute jamais arrivé. Pour elle surtout, je fus désolé de ce manque d’auditeurs. Du moins, elle conserva sa bonne humeur (plus tard, j’ai appris que c’était pour des raisons qui ne me regardaient nullement). Elle chanta, entre autres, merveilleusement Y Adélaïde de Beethoven et je 1 accompagnai moi-même au piano, à ma propre stupéfaction. Mais le choix que j’avais fait des morceaux d’orchestre se révéla aussi malencontreux que possible. La bruyante musique en était insoutenable dans cette petite salle résonnante de l’hôtel de la «Ville de Londres ». Mon ouverture de Christophe Colomb , avec ses six trompettes, avait déjà rempli d’épouvante tous les auditeurs quand, pour le bouquet, je fis exécuter la Bataille de Vittoria , de Beethoven. Comptant fermement que mon énorme recette me dédommagerait de tout, j’avais somptueusement doublé l’orchestre. Les canonnades et les fusillades, du côté anglais aussi bien que du côté français, s’exécutaient à l’aide de machines coûteuses fabriquées spécialement ; les tambours et les clairons avaient été triplés, et la bataille
assemblée des créanciers
qui se livra dans cette petite salle fut d’une barbarie telle, que rarement, sans doute, on en entendit de semblable dans un concert. L’orchestre, de toute sa supériorité, se jeta avec une telle furie sur le faible public, que celui-ci abandonna toute résistance et prit la fuite, littéralement . Par amabilité pour moi, Mme Schrôder- Devrient était restée dans une des premières rangées, afin d’assister au reste du concert ; mais, quoiqu’elle eût sans doute déjà éprouvé plus d’un effroi de ce genre, elle se sentit incapable de supporter celui-ci. A une nouvelle attaque des positions françaises par les Anglais, elle se tordit les mains et se sauva, elle aussi. Ce fut le signal d’une vraie panique. Tout le monde se précipita hors de la salle et je demeurai en tête à tête avec l’orchestre pour fêter la victoire de Wellington. C’est ainsi que s’acheva ce mémorable festival.
Mme Schroder-Devrient repartit bientôt, et, tout en regrettant l’échec qu’avait subi sa bonne volonté, elle m’abandonna à mon sort. J’allai chercher quelque consolation auprès de ma bien-aimée, très chagrinée aussi, et m’étant armé de courage pour la bataille prochaine qui, selon toute apparence, ne s’achèverait pas en une triomphale symphonie, je regagnai ma chambre d’hôtel le lendemain de bonne heure. Il me fallut traverser la haie des messieurs et des dames auxquels j’avais donné rendezvous à cette heure matinale, pour recevoir leurs réclamations. Je me réservai le droit de choisir parmi mes visiteurs ceux que j’allais entretenir d’abord. Pour commencer, j’emmenai dans mon appartement le second trompette de l’orchestre qui s’était occupé de la musique