‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 13 sur 285 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

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CARACTÈRE DE MA MÈRE

n’ai pas gardé d’elle l’impression d’une mère jeune et gracieuse. L’entourage énervant et pénible d’une nombreuse famille (j’en étais le septième enfant vivant), la difficulté de se procurer le nécessaire et, avec des moyens très restreints, le goût d’un certain apparat, étouffaient en elle les doux mouvements de la tendresse maternelle. Je ne me rappelle guère avoir reçu d’elle une caresse ; tout épanchement affectueux était, au reste, banni du sein de notre famille. En revanche, il y régnait un ton bruyant, presque violent, de remue-ménage perpétuel qui nous semblait tout naturel.

Dans de telles circonstances, il n’est pas étonnant qu’un souvenir ait fait date dans ma mémoire. Un soir qu’on me portait au lit tout endormi, je levai en pleurnichant les yeux vers ma mère, et je vis qu’elle me contemplait avec une certaine satisfaction tout en parlant de moi sur un ton de véritable tendresse à un visiteur.

Ce qui m’influençait le plus, chez elle, c’était l’enthousiasme presque pathétique avec lequel elle exprimait ses idées sur le beau et le sublime dans l’art. Il est vrai qu’elle prétendait toujours ne pas entendre l’art théâtral, mais seulement la poésie, la musique et la peinture ; et elle me menaçait de sa malédiction, si jamais je devenais acteur. Joignez à cela qu’elle était très religieuse; fréquemment, elle nous déclamait de vrais sermons, pleins de pathos et d’émotion, sur Dieu et sur ce qui est divin en l’homme, mais il lui arrivait aussi de s’interrompre brusquement et, changeant tout à coup de ton, de nous adresser une remontrance toute humoristique.

Depuis la mort de mon beau-père notamment, elle

CARACTÈRE DE MA MÈRE

rassemblait chaque matin la famille autour de son lit, où elle se faisait apporter son café au lait. Cependant elle n’y touchait point que l’un de nous n'eût lu un cantique dans un livre de prières. Mais on ne s'inquiétait guère du choix du cantique, et il arriva qu un jour ma sœur Clara se mit par distraction à nous déclamer d'une façon tout à fait émouvante une prière intitulée : Pour conjurer les calamités de la guerre .

Ma mère lui coupa soudain la parole en disant : « Taistoi donc ! Dieu me pardonne, nous ne sommes pourtant pas en temps de guerre ! »

Malgré la difficulté que nous éprouvions à joindre les deux bouts, nous avions, de temps à autre, des réceptions fort gaies chez nous, réceptions que mon esprit enfantin trouvait somptueuses. Les dernières années de sa vie, mon beau-père avait joui d’une telle vogue comme portraitiste qu’il avait vu ses revenus augmenter d’une façon brillante pour l’époque. Aussi nous étions-nous fait des relations agréables dans la meilleure société, et plus tard ces connaissances se réunissaient parfois encore chez ma mère. Les acteurs du théâtre royal, en particulier, formaient alors un cercle ou se manifestaient une affabilité et un esprit dont je ne trouvai plus trace dans la suite. On faisait ensemble, dans les beaux environs de la ville de Dresde, de joyeuses parties de campagne, où régnait une aimable confraternité. Je me rappelle une de ces excursions à Loschwitz : on avait dressé une sorte de camp à la bohémienne, et Cari-Marie de Weber fut chargé de remplir les fonctions de cuisinier.

La musique aussi était en honneur dans notre maison ;

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