LETTRES DE WOLFRAM
logeant dans le même hôtel qu’elle, il avait eu l’occasion de constater qu’elle fréquentait une mauvaise société et avait une conduite légère. L’effet que me produisit cette terrible missive me décida à me départir de la réserve que j’avais gardée jusque-là vis-à-vis de mes parents en ce qui concernait mon amour. J’écrivis à mon beau-frère, à Berlin, lui dépeignant l’état de mon cœur et mon attachement pour Minna, et lui montrant quelle importance j’attachais à savoir la vérité absolue sur celle qu’il accusait si gravement.
Je reçus alors de lui, si froid d’habitude et si facilement ironique, une réponse qui remplit mon cœur de joie. Il avouait avoir inculpé Minna à la légère et regrettait d’avoir prêté l’oreille à des racontars qui l’avaient induit à calomnier sans motif sérieux ; il déclarait qu’ayant fait plus ample connaissance avec Minna et causé avec elle, il s’était convaincu de l’honnêteté et de la bonté de son caractère, de telle sorte qu’il ne lui restait plus qu à me souhaiter bien sincèrement une union possible avec cette brave jeune fille. Alors mon cœur battit la chamade. Je suppliai Minna de revenir sur-le-champ et fus heureux d’apprendre qu’elle, de son côté, ne songeait plus à demeurer à Berlin depuis qu’elle s’était rendu compte du ton frivole qui régnait au théâtre» Kônigstâdt ». Il ne me restait donc qu’a essayer de la faire réengager à Magdebourg. A une séance de la commission théâtrale, je pris violemment parti contre le directeur et le régisseur, et démontrai avec une telle chaleur les injustices dont Mlle Planer avait été victime, que les autres membres, impressionnés par la franchise de mes déclarations, accé-
LE « LIEBESVERBOT »
dèrent sans résistance à mon désir. Alors, au milieu de la nuit, par un affreux temps d’hiver, je roulai en voiture particulière au-devant de ma bien-aimée, et, pleurant de joie, je la ramenai en triomphe dans son logis de Magdebourg, qui m’était devenu si cher.
Après cette séparation momentanée, notre vie commune devint de plus en plus unie et j’achevai vers le nouvel an de 1836 la partition de mon Liebesverbot. Mes plans d’avenir étaient basés sur le succès de cette œuvre. Minna aussi semblait partager mon espoir. Nous avions pourtant bien des raisons d’être inquiets sur la façon dont s’arrangeraient les choses à l’entrée du printemps, saison toujours funeste à ces entreprises théâtrales précaires. Malgré le subside du roi et l’ingérence d’un comité spécial dans l’administration, notre digne directeur n’était pas sorti de la faillite et ne savait plus comment se tirer d’affaire. C’était dans de telles conditions que la représentation de mon opéra, avec la très bonne troupe que j’avais à ma disposition, devait changer du tout au tout ma gênante situation. J’avais donc droit à une soirée donnée à mon bénéfice pour me rembourser des frais de mon voyage de l’été. Bien entendu, je choisis mon opéra pour cette représentation et je m’efforçai de rendre la faveur qu’on m’accordait aussi peu onéreuse que possible à la direction. Pour couvrir les quelques frais causés par la mise en scène de la nouvelle pièce, je convins même de lui céder les recettes de la première représentation et de ne prétendre qu’à celles de la seconde. Le fait que l’étude de ma partition fut renvoyée à la fin de l’hiver ne me paraissait pas précisément défavo-