ÉTUDE DE L’ŒUVRE
râble, car j'espérais que les dernières soirées d’une troupe aimée du public seraient accueillies favorablement. Malheureusement nous n’atteignîmes pas du tout le terme prévu pour la fin de la saison. Il était fixé au mois d’avril ; mais, en mars déjà, les membres préférés de l’opéra, las de l’irrégularité apportée au paiement de leurs gages, acceptèrent ailleurs de meilleures conditions, sans que Bethmann eût les moyens de les en empêcher. Alors, j’eus peur : il me paraissait douteux que mon Liebesverbot pût être joué. Seule ma popularité auprès des chanteurs les décida, non seulement à rester jusqu’à la fin de mars mais encore à prendre la peine d’étudier en un temps très court les parties extrêmement difficiles de mon œuvre. Il fallait donner deux représentations à bref délai, de sorte que nous n’avions plus que dix jours pour toutes les répétitions. Cette entreprise était absolument téméraire, car il ne s’agissait pas d’une simple opérette, mais d’un grand opéra avec chœurs et morceaux d’ensemble terriblement difficiles, malgré le caractère léger de la musique. Les chanteurs, par affection pour moi, étudiaient du matin au soir. Je pouvais bien compter sur le bon résultat de leurs efforts, mais guère m’attendre à ce que leur mémoire fût sûre. Il ne me restait plus que 1 espoir d un miracle opéré par mon talent de directeur.
J’en avais acquis un véritable, depuis quelque temps, et je le prouvai dans nos quelques répétitions avec orchestre par la manière dont j’aidai aux chanteurs et les maintins à flot malgré leur manque de sûreté. Je ne faisais que leur souffler, leur chanter, les interpeller aux passages caractéristiques, de sorte que l’action avait fini par prendre
REPRÉSENTATION DU « LIEBESVERBOT » 191
un mouvement tel qu’on pouvait avoir bon espoir de succès. Mais nous ne songions pas que tous ces moyens artificiels de mettre en mouvement la machine dramatique et musicale nous manqueraient dans la représentation publique, et qu’il nous faudrait nous contenter des indications de mon bâton et de la mimique de mon visage. Et en vérité les chanteurs, les hommes surtout, étaient si peu sûrs de leur texte que du commencement à la fin un trouble extrême paralysa leur jeu. Le ténor Freimüller, qui était doué de peu de mémoire, avait essayé de donner un caractère animé à son rôle de jeune étourdi (Luzio) par la routine qu’il avait acquise dans Fra Dia volo et Zampa et surtout par son magnifique panache flottant.
On conçoit donc que l’action demeura complètement incompréhensible au public, d’autant plus que la direction n’était pas arrivée à faire imprimer des livrets de texte. A l’exception de quelques airs des cantatrices, accueillis favorablement, tout le reste, qui eût dû être exprimé par une diction énergique et des mouvements rapides, demeura un jeu d’ombres chinoises que l’orchestre accompagnait de ses débordements inconcevables avec un bruit parfois exagéré.
Pour caractériser la façon dont j’avais traité mes nuances de ton, je mentionnerai le fait que le directeur d’un corps de musique prussien, auquel l’œuvre avait beaucoup plu, crut devoir me donner pour mes compositions futures quelques indications bien intentionnées sur la façon d’employer le tambour turc.
Mais avant de parler de la destinée future de cette
ANALYSE DE LA PIÈCE
composition singulière, je m'arrêterai à décrire brièvement son caractère, en ce qui concerne le libretto spécialement.
J’avais transformé de la façon suivante le fond très sérieux dè la pièce de Shakespeare Mesure pour mesure :
« Un roi de Sicile que je ne nomme pas quitte son pays pour faire un voyage supposé à Naples. En partant, il laisse au gouverneur qui le remplacera (et que j’appellerai Friedrich, afin de caractériser sa nationalité allemande) pleins pouvoirs pour réformer dans la capitale les mœurs dissolues qui ont excité le mécontentement du conseil supérieur. Au début de la pièce* on voit les serviteurs de 1 autorité à l’œuvre. Ils ferment ou démolissent les lieux de plaisir populaires d’un faubourg de Païenne et en font prisonniers les propriétaires et leurs valets. Le peuple s’interpose ; rixes brutales qu’arrête un roulement de tambour. Le chef des sbires, Brighella (basso buffo), fait à haute voix la lecture de l’ordre du gouverneur dont le but est d’assainir ainsi la morale publique. Un chœur de sarcasmes l’interrompt. Luzio (ténor), jeune seigneur, joyeux vivant, se met à la tête du peuple et l’incite à la révolte ; il a d’autant plus de sujet de s’intéresser à la question qu’il rencontre sur son chemin son ami Claudio (ténor également) que l’on conduit en prison et qui, en vertu d’une loi très ancienne que Friedrich a déterrée, va être puni de mort pour péché d’amour.
« Il a rendu mère son amante, qu’il ne pouvait épouser à cause de l’opposition de parents détestés. A la haine de ces gens vient s’ajouter l’ardeur puritaine de Friedrich ; Claudio craint donc le pire et n’a plus d’espoir que dans
ANALYSE DE LA PIÈCE
sa sœur Isabella qui ira implorer sa grâce et réussira peut-être à attendrir le cœur du sévère gouverneur. Luzio promet à son ami de courir au couvent de Sainte- Élisabeth, où Isabelle vient d’entrer comme çovice.
« La, dans les murs paisibles du cloître, nous apprenons à connaître cette sœur ; elle est en conversation avec une amie qui est novice aussi. Elles ont été longtemps séparées, et Marianne découvre à son amie le triste destin qui l’a amenée dans ce lieu. Elle a eu des relations d’amour secrètes avec un grand seigneur qui l’a abandonnée après lui avoir promis fidélité éternelle; elle se trouve dans une profonde misère et, de plus, en butte aux persécutions de ce traître, qui est l’homme le plus puissant de l’État. Ce n’est, en effet, personne d’autre que le gouverneur royal. L'indignation d’Isabelle éclate en un chant impétueux et elle ne s’apaise qu’après avoir pris la résolution d’abandonner à jamais un monde où se commettent de tels crimes. Lorsque Luzio vient lui faire part du sort qui attend Claudio, l’horreur que lui inspirait le méfait de son frère devient de l’exaspération contre la honteuse hypocrisie du gouverneur qui a l’impudence de punir si cruellement une faute que ne souille du moins pas la trahison. Ses transports violents la montrent sous un jour trop séduisant à Luzio ; enflammé aussitôt d’une ardeur brûlante, il la supplie de quitter le couvent et de lui accorder sa main. Elle remet l’impertinent à sa place, mais accepte sans hésiter son escorte pour aller chez le gouverneur.
« Suit une scène de tribunal que je fais débuter par l’interrogatoire burlesque de quelques criminels ayant