‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 15 sur 285 · MON PENCHANT POUR LE THÉÂTRE · texte numérisé non relu

MON PENCHANT POUR LE THÉÂTRE

certains faits mystérieux et inexplicables exercèrent sur moi un empire exagéré. Je me souviens que, lorsque je restais longtemps seul dans ma chambre, il me semblait que les objets, les meubles s’animaient, et j’étais alors saisi d’une telle terreur que je me mettais à pousser des cris perçants. Jusqu’à mon adolescence, il ne se passa pas de nuit que je ne m’éveillasse en criant. Je ne me calmais pas avant qu’une voix humaine ne m’eût imposé silence. Une violente gronderie, et même une punition corporelle, me faisait alors l’effet d’une délivrance. Aucun de mes frères et soeurs ne voulait plus dormir dans mon voisinage, et l’on s’ingéniait à m’isoler des autres, sans songer que ma peur des spectres n’en devenait que plus forte et plus bruyante. On finit pourtant par s’habituer à cette calamité nocturne.

Ce qui m’attirait au théâtre, et j’entends par là aussi bien la scène, les coulisses et les loges que la salle de spectacle, c’était moins le besoin de distraction et d’amusement recherché du public de nos jours, que la délicieuse excitation provoquée par ün milieu tout différent de celui où je me mouvais habituellement, un monde factice, attrayant et effrayant tout à la fois. Un décor, une simple coulisse représentant un buisson, un costume, même une seule partie caractéristique de celui-ci, faisaient pour moi partie intégrante de ce monde extraordinaire, et ces objets devenaient pour ainsi dire les leviers à l’aide desquels je m’élançais de la banale réalité dans cette charmante sphère fantastique qu’est le monde du théâtre. De sorte que tout ce qui avait rapport à une représentation théâtrale possédait pour moi un attrait mystérieux et

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