‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 17 sur 285 · ANTIPATHIE POUR LA GRAMMAIRE · texte numérisé non relu

ANTIPATHIE POUR LA GRAMMAIRE

comprendre les épisodes caractéristiques que je voulais connaître. Et comme la mythologie grecque fascinait mon imagination, j’eusse aimé être en état d’entendre ses héros s’exprimer en leur propre langue. Ce n’est qu’en me famiüarisant avec le grec, que je pouvais satisfaire l’attrait qu’ils m’inspiraient. Mais la grammaire ne me semblait qu’un obstacle incommode et une branche de la science peu captivante en elle-même. C’est sans doute parce que je n’ai jamais approfondi l’étude des langues mortes qu’il me fut si facile de l’abandonner complètement dans la suite. Je n’y trouvai d’intérêt véritable qu’après en avoir saisi le côté physiologique et philosophique, selon les méthodes des savants germanistes de l’école de J acob Grimm. Mais il était trop tard alors pour m’adonner sérieusement à cette étude, que j’aimais enfin, et il ne me reste plus qu’à exprimer le regret que cette nouvelle manière d’enseigner n’ait point été pratiquée au temps de ma jeunesse.

Toutefois, mes succès de philologue me valurent l’estime et l’amitié du jeune magister Sillig, professeur à la « Kreuzschule ». Il me permit d’aller le voir souvent et de lui montrer mes essais poétiques. C’étaient des traductions rimées et des poésies lyriques. Mon talent de déclamateur surtout paraissait lui plaire ; il en avait si bonne opinion que, devant tous les élèves, il fit réciter au garçonnet de douze ans que j’étais, non seulement les adieux d’Hector dans l’ Iliade, mais encore le célèbre monologue d ’Hamlet.

Pendant mon année de quatrième, notre classe fut douloureusement émue par la mort subite d’un de nos camarades, nommé Starke. Nous fûmes tous conviés à ses

LE MAGISTER SILLIG

obsèques et, afin d’en rehausser la solennité, le recteur nous demanda de composer une pièce de vers qui serait imprimée. Mais aucune des pièces, parmi lesquelles figurait la mienne, versifiée à la hâte, ne parut digne au recteur de la distinction qu’il avait en vue; il se décida donc à prononcer lui-même l’oraison funèbre. Consterné, je courus chez le magister Sillig pour le prier d’intervenir en faveur de mon œuvre. Ces stances de huit pieds, bien rythmées et bien rimées, le poussèrent à examiner soigneusement le contenu du poème. Il s’y trouvait des images ampoulées dépassant la compréhension d’un enfant de mon âge. Je me souviens par exemple d’un passage écrit sous l’influence d’un monologue du Caton d’Addison, que j’avais rencontré dans une grammaire anglaise. On y lisait ces mots : « Et si le soleil devenait noir de sénilité, et si les étoiles tombaient d’épuisement sur le sol », qui étaient des réminiscences frappantes du morceau d’Addison. Ils amenèrent un sourire presque offensant pour moi sur les lèvres de Sillig. Cependant, grâce à la rapidité et au soin avec lesquels il corrigea mes vers, les débarrassant de ces boursouflures de mauvais goût, le recteur accepta ma poésie. Elle fut effectivement imprimée, et distribuée à de nombreux exemplaires.

L’effet de ce succès fut extraordinaire, tant auprès de mes condisciples qu’auprès de ma famille ; ma mère joignit les mains avec ferveur, et pour moi, je n’hésitai plus sur le choix de ma vocation. Plus de doute possible, je serais poète. Le magister Sillig m’invita alors à écrire un grand poème épique, et me désigna comme sujet la Guerre au Parnasse , d’après Pausanias. Ce choix lui

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