DÉPART POUR RIGA
à Berlin pour recevoir les instructions de mon nouveau directeur et m’occuper de mon passeport. Par une sotte fausse honte, j’évitai de m’arrêter à Leipzig où ma sœur Rosalie, cédant à son inclination, venait d’épouser le professeur Oswald Marbach. A Berlin, je rencontrai une sœur cadette de Minna, Amélie Planer, cantatrice douée d’une belle voix et qui avait été attachée quelque temps à notre opéra de Magdebourg. Cette jeune fille, au cœur très tendre, éprouva une douloureuse émotion en apprenant la conduite de Minna. Dans une représentation de Fidelio , à laquelle nous assistâmes ensemble, nous éclatâmes l’un et l’autre en sanglots. Encouragé par cette sympathie, je me dirigeai vers Schwérin, où je pensais, par erreur, retrouver les traces de Minna ; puis je me rendis à Lubeck afin d’y attendre le départ d’un bateau marchand pour Riga. Nous étions déjà sortis de la rade de Travemünde, lorsqu’un vent contraire s’éleva et retarda notre traversée de huit jours. Il me fallut supporter ce contretemps fâcheux dans une misérable taverne de matelots. Ne possédant aucun moyen de distraction, je m’absorbai dans la lecture du livre populaire, Till Ealenspiegel , d’où je tirai l’idée d’un premier opéra-comique véritablement allemand. Quand, bien plus tard, j’écrivis le poème de Siegfried , je me rappelle que le souvenir de ce triste séjour à Travemünde et de la lecture de Till Eulenspiegel se ranima vivement en moi.
Après une navigation de quatre jours, nous entrâmes dans le port de Bolderaa et j’éprouvai tout de suite la sainte horreur des fonctionnaires russes. A grand’peine,
je surmontai la répulsion instinctive qu’ils m’inspiraient depuis l’époque où, dans ma jeunesse, j’avais pris et fait cause pour les Polonais. Je me figurais que les gardeport devineraient mon enthousiasme pour la Pologne, et qu’ils m’expédieraient sur-le-champ en Sibérie. Aussi ma surprise fut-elle d’autant plus agréable de constater qu’à Riga l’élément allemand m’entourait partout et principalement au théâtre.
Après les vilaines expériences que j’avais faites dans les petits théâtres où j’avais été occupé, je fus enchanté au début des conditions qu’offrait à mon activité celui de Riga, qu’on venait d’inaugurer. Une société, formée d’amateurs d’art riches et de grands commerçants, fournissait de son plein gré les fonds nécessaires à une solide et bonne direction théâtrale, telle qu’on la désirait. Cette direction avait été confiée à un auteur possédant une certaine renommée dans le genre dramatique, à Charles de Holtei. Holtei appartenait encore à une école artistique en train de disparaître, et joignait à des qualités exceptionnelles d’homme du monde, une connaissance extrêmement étendue de toutes les personnes ayant eu quelque rapport avec le théâtre des vingt dernières années. Il se comptait lui-même parmi les « aimables libertins », qui souhaitaient se créer une réputation d’esprit et prenaient possession de la scène comme d’un champ libre où sont permises toutes les excentricités. C’est la manière de voir de ces hommes qui a eu pour résultat d’écarter la bourgeoisie du théâtre et de faire perdre aux esprits élevés de la nation l’intérêt qu’ils lui témoignaient autrefois.