MON GOÛT THÉÂTRAL
Le théâtre berlinois « Kœnigstaedt », où la première femme de Holtei avait brillé en son temps comme gracieuse actrice, était alors dans une situation particulièrement florissante qu’il devait surtout à sa célèbre pensionnaire, Henriette Sontag. Or, c’est à ce théâtre que Holtei avait formé son goût. C’est là qu’il avait conquis sa renommée de bon dramaturge par des mélodrames accueillis avec faveur, principalement celui du Vieux général, et par celui qu’il avait composé sur la ballade de Lénore, de Bürger. Dans son désir ardent de se vouer complètement à la scène, il accepta volontiers l’invitation de Riga, car il espérait pouvoir, dans cette ville éloignée, s’adonner sans retenue au genre théâtral qu’il affectionnait. Grâce à ses manières cordiales, à sa conversation extrêmement amusante et à sa façon légère de traiter les affaires, il avait réussi à séduire les commerçants de Riga qui ne demandaient précisément rien d’autre que les distractions dont Holtei avait le monopole. Ils mirent de riches ressources à sa disposition et lui témoignèrent en tout la plus entière confiance.
Mon engagement s’était contracté avec une grande facilité. Le nouveau directeur ne voulait pas avoir sur les bras des pédants qui l’assommaient. Il préférait les jeunes gens, précisément à cause de leur jeunesse. En ce qui me concernait, il lui avait suffi de me savoir apparenté à une famille de ses amis. Apprenant en outre que je cultivais avec ardeur l’opéra moderne français et italien, il crut avoir trouvé en moi justement l’homme qu’il lui fallait. Il avait commandé en bloc les partitions de tous les opéras de Bellini, de Donizetti, d’Adam et
HENRI DORN
d’Auber. Il ne me restait plus qu’à les servir avec promptitude et brio aux braves habitants de Riga.
Lorsque je fis ma première visite à Holtei, je rencontrai chez lui mon protecteur de Leipzig, Henri Dom. Il avait accepté à Riga la place de directeur municipal de musique pour l’église et les écoles. Il se réjouit de retrouver l’ancien adolescent fantasque, chef d’orchestre pratique et indépendant, mais il fut très étonné de constater la transformation que j’avais subie sous le rapport musical et ne pouvait comprendre que l’admirateur passionné de Beethoven fût devenu un adepte de Bellini et d’Adam. Il m’emmena dans sa maison de campagne qui, selon la façon de parler des habitants de Riga, se trouvait dans la verdure, c’est-à-dire littéralement dans le sable. Tout en racontant à Dom une partie des déboires de mon existence, je me sentais pris, en face de ce singulier désert, d’un douloureux sentiment de nostalgie qui augmenta peu à peu d’intensité et me fit désirer de trouver une issue au labyrinthe théâtral qui m’avait égaré jusque dans cette contrée inhospitalière. La légèreté avec laquelle, à Magdebourg, j’avais cédé à la perversion de mon goût musical, l’étourderie qui m’avait conduit à rechercher la fréquentation d’une société sans valeur, firent place à une humeur plus sérieuse, et, pendant même que je remplissais mes fonctions à Riga, cette humeur devint une tendance déterminée à m’éloigner du théâtre. Elle devait provoquer chez le directeur Holtei la colère de la déception.
Au début, cependant, il ne me fut pas difficile de faire bonne mine à mauvais jeu. Le théâtre devait s’ouvrir