‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 195 sur 285 · MINNA ET AMÉLIE · texte numérisé non relu

MINNA ET AMÉLIE

saires. Ceci n’était pas sans offrir certaines difficultés, car je ne jouissais que de mon modeste traitement de chef d’orchestre, et nous avions fermement décidé que Minna ne remonterait plus sur les planches. Non seulement cette ligne de conduite nous créa des ennuis matériels, mais elle nous valut encore de singuliers conflits dont je ne compris le caractère que plus tard, lorsque mes yeux s’ouvrirent sur la moraüté du directeur Holtei. Pour le moment, il me fallut supporter qu’on allât dire partout que j’étais jaloux de ma femme; on ajoutait que j’avais sans doute mes raisons pour cela, mais ces racontars ne me touchaient point. Je jouissais d’avoir retrouvé la paix conjugale et de rentrer le soir dans notre petit intérieur bien tenu, où Minna révéla un talent véritable de maîtresse de maison.

Notre union demeurant toujours sans enfant, nous avions d’ordinaire un chien pour animer notre foyer. Un jour même l’idée excentrique nous vint d’adopter un jeune loup qu’on nous avait apporté tout petit. Mais ce commensal n’ayant pas contribué à rendre plus confortable notre vie de famille, nous nous en débarrassâmes au bout de quelques semaines.

Nous eûmes plus de chance avec ma belle-sœur Amélie dont le bon caractère et la familiarité sans exigences remplaça agréablement et pendant assez longtemps l’enfant qui nous manquait. Les deux sœurs, dont aucune n’avait joui d’une instruction soignée, retombaient parfois, de façon amusante, dans le ton de leurs années d’enfance : lorsqu’elles chantaient ensemble, Minna, quoique n’étant pas musicienne, secondait fort

bien ; et, comme ces chants simples étaient accompagnés au souper de salade russe, de saumon fumé de la Duna ou même de caviar frais, nous formions, dans ce froid pays du Nord, un trio satisfait et de joyeuse humeur.

La belle voix d’Amélie et son véritable talent de cantatrice la firent accueillir favorablement du public, ce dont nous fûmes très contents tous les trois. Mais, étant de petite taille et manquant de jeu de scène, elle ne possédait qu’un répertoire assez restreint. Aussi futelle bientôt dépassée par des rivales plus heureuses. Elle eut donc grande chance de pouvoir épouser un très loyal officier de l’armée russe, le capitaine Charles de Meck, aujourd’hui général. Il s’éprit ardemment de la modeste jeune fille et en fit sa femme au bout d’un an. Ces fiançailles, qui nous amenèrent quelques complications, jetèrent malheureusement la première ombre dans notre intimité. Avec le temps, les sœurs finirent par se brouiller complètement, et il me fallut accepter durant toute une année cette position difficile de vivre dans le même logis que deux personnes qui ne s’adressaient pas la parole.

Nous passâmes l’hiver dans un triste petit appartement de la vieille ville, et ce ne fut qu’au printemps 1838 que nous prîmes une demeure plus agréable au faubourg de Pétersbourg. Malgré la mésintelligence des deux sœurs, nous y recevions sans cérémonie bien des amis et connaissances. En dehors des membres du théâtre, je me liai aussi avec des personnes de la ville. Nous voyions souvent la famille du directeur Dorn; lui et moi nous nous jurâmes fraternité. Mon ami le plus dévoué cepen-

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