COMPOSITION DE « RIENZI
renoncé à l’exécution de la Joyeuse famille d'ours, parce que son caractère facile m’aurait forcé à m’adapter aux conditions théâtrales mesquines que j’abhorrais ; j’éprouvais maintenant une satisfaction tranquille à m’adonner sans réserve à la composition de Ricnzi , si riche sous le rapport des moyens artistiques. Si je désirais voir jouer mon œuvre une fois, il me fallait renoncer d’emblée aux proportions étroites des scènes habituelles et chercher à entrer en relations avec un grand théâtre.
Après notre retour de Mitau, l’été de 1838, je commençai donc à écrire la musique de Rienzi , et ce travail me mit dans un état de véritable enthousiasme qui contrastait singulièrement avec la position dans laquelle je me trouvais et ressemblait fort à la gaieté d’un désespéré. Lorsque ceux à qui je parlais de mes projets apprenaient de quoi il s’agissait, ils comprenaient tout de suite que c’était la rupture de mon engagement actuel, car il était impossible de faire représenter un tel opéra à Riga. Aussi me trouvait-on à la fois arrogant et étourdi.
Mais je parus surtout excentrique et peu pratique à l’ancien protecteur de ma bizarre « ouverture » de Leipzig (Dom), lorsqu’il me vit tourner brusquement le dos au goût d’opéra trivial dans lequel je m’étais complu. Il exprima son opinion avec une grande franchise dans un compte rendu de la Nouvelle Revue musicale, à propos d’un concert que j’avais donné à la fin de l'hiver, et il ne se gêna pas de se moquer de mes deux ouvertures, celle de Christophe Colomb et celle de Rule Britannia. Moi-même, je n’avais eu aucun plaisir à l’exécution de ces deux morceaux. La sympathie trop marquée que
L’ « ÊCHEVIN DE PARIS », DE DORN
j’éprouvais encore pour les trompettes m’y avait joué un mauvais tour. Ayant trop exigé des musiciens de Riga, il en était résulté différents incidents fâcheux pendant l’exécution.
En contraste parfait avec la vaste conception de mon Rienzi, ce même H. Dorn avait daigné composer un opéra dans lequel, très pratiquement, il n’avait pas perdu un instant de vue notre théâtre de Riga. L’Echevin de Paris, opéra-comique historique du temps du siège de Paris et de Jeanne d’Arc, fut étudié et joué à la satisfaction du compositeur. Je ne vis, dans le succès de cette œuvre, aucun motif de me laisser détourner de mon Rienzi, et je me réjouis en moi-même de ne pas éprouver le moindre sentiment d’envie. Absolument indifferent à la concurrence, je me retirais de plus en plus de la société des artistes de Riga, et je me bornais à remplir les devoirs de mes fonctions. En travaillant a mes deux premiers actes, je ne m’inquiétais absolument pas de savoir si j’arriverais jamais à faire représenter mon grand opéra.
Le retour de mon penchant intime pour le sérieux de la vie, trait caractéristique de ma première jeunesse, provenait sans doute des amères et tristes expériences que j’avais faites ; et ce penchant devait être encore avivé par les impressions particulièrement douloureuses que me laissèrent les derniers mois passés à Riga.
Peu de temps après ma réconciliation avec Minna, je reçus la nouvelle de la mort de ma sœur Rosalie. Pour la première fois de ma vie, j’éprouvai la sensation qu’on a à perdre un être tendrement chéri. La mort de cette sœur me bouleversa comme un coup significatif du destin.