PASSAGE DANGEREUX DE LA FRONTIÈRE
mins détournés, en évitant la grand'route, jusqu'à une maison de très louche apparence. Puis il nous confia à un guide et nous quitta. Nous dûmes attendre là jusqu'après le coucher du soleil et nous eûmes le temps de nous rendre compte dans quel nid de contrebandiers nous étions tombés. La taverne se remplit peu à peu de juifs polonais à l'aspect des plus sordides. Enfin, on nous invita à suivre notre guide.
A quelques centaines de pas environ courait, au pied d'une colline, le fossé qui longe toute la frontière russe et que gardent constamment des postes de cosaques très rapprochés. Il fallait profiter des quelques minutes où les factionnaires étaient occupés à relever la garde pour descendre la colline en courant, traverser le fossé, regrimper du côté opposé, puis courir encore jusqu'à ce qu'on fût hors de portée de fusil, car les cosaques avaient l'ordre, s'ils nous apercevaient, de nous tirer dessus, même au delà de la frontière. Malgré mes inquiétudes à cause de Minna, j'observai avec plaisir l'intelligence de Robber. Il semblait flairer le danger et se tenait tout silencieux sur mes talons; aussi je perdis bientôt la crainte qu'il pût nous causer des ennuis au moment le plus critique.
Enfin, nous retrouvâmes notre fidèle Prussien, il était si ému qu'il nous serra dans ses bras avec impétuosité. Puis il nous reprit dans sa voiture et nous conduisit à l'hôtel de la première ville frontière. L'ami Mœller était malade de crainte, mais, en nous voyant, il sauta hors de son lit en sanglotant et en riant.
Je me rendis compte alors du danger où je m'étais
ARRÊT A ARNAU
jeté et où j'avais entraîné la pauvre Minna dans mon étourderie et celle de Mœller, qui ignorait les difficultés inouïes de ce passage de la frontière. Je ne trouvai pas de paroles pour exprimer tout mon repentir à ma malheureuse femme exténuée à la mort.
Et pourtant les obstacles que nous venions de surmonter n'étaient que le prélude des désagréments qui allaient surgir dans ce voyage aventureux, si décisif pour ma vie entière. Le lendemain, pendant que nous roulions le cœur rasséréné à travers la féconde plaine de Tilsit, nous dirigeant vers Arnau, près de Konigsberg, nous convînmes de nous rendre d'abord à Londres et de prendre un bateau voilier dans le port prussien de Pillau. Notre chien fut la cause déterminante de ce mode de transport. Il n'y avait pas encore de chemin de fer et nous ne pouvions songer à lui faire faire en poste le voyage de Konigsberg à Paris. De plus, notre caisse nous obligeait à économiser le plus possible : tout notre avoir consistait en cent ducats qui devaient subvenir non seulement aux frais du voyage, mais encore au séjour à Paris tant que je ne serais pas parvenu à gagner un peu d'argent.
Après nous être reposés quelques jours dans l'hôtel d’Arnau, nous nous remîmes donc en route, toujours accompagnés de Mœller, en utilisant un véhicule du pays qui ressemblait assez à un char à ridelles. Nous prîmes de mauvaises routes par des localités inconnues, afin d’éviter Konigsberg, et nous arrivâmes au petit port de Pillau. Ce trajet relativement court ne s'était pas accompli sans accident. Notre malheureuse voiture culbuta dans la cour d'une ferme, et Minna fut si durement éprouvée par des