THÈME DU CHANT DES MATELOTS
de Norvège. Je considérai avec un sentiment de consolation les côtes rocheuses vers lesquelles nous étions poussés avec rapidité. Un pilote norvégien venu à notre rencontre saisit de sa main sûre le gouvernail de la Tliétis , et j'eus bientôt l'occasion de recevoir une des plus admirables et grandioses impressions de ma vie. Ce que j'avais pris pour une chaîne non interrompue de falaises était, vu de près, une suite de récifs qui émergeaient de l'eau ; les ayant dépassés, nous remarquâmes que nous en avions non seulement devant nous, mais aussi à nos côtés et derrière, de sorte que nous nous trouvions entourés de hauts rochers qui formaient comme une ceinture autour de nous. Et le vent se brisait sur ces écueils de telle façon que la mer devenait de plus en plus calme à mesure que nous avancions dans ce labyrinthe de granit. Après avoir traversé un détroit profondément encaissé dans de hautes parois de rochers, nous nous trouvâmes dans un long chenal qui était un fiord norvégien.
Ce fut une véritable jouissance pour moi d'entendre le cri des matelots se répercuter sur les colossales murailles de pierre qui le renvoyaient en écho. C'est le cri dont ils accompagnent leurs mouvements quand ils jettent l'ancre et carguent la voile ; son rythme bref s'incrusta en moi tel un signal réconfortant, et forma bientôt le thème du chant des matelots dans mon Vaisseau fantôme , opéra dont j'avais déjà l'idée à cette époque. Les impressions d'alors lui donnèrent une couleur poétique et musicale précise.
Nous abordâmes dans ce fiord. J'appris que le hameau de pêcheurs qui nous recueillit se nomme Sandwike ;
EXCURSION A TROMSOND
il se trouve à quelques milles du village plus grand d’Arendal. Nous pûmes nous loger dans la maison vide d’un capitaine en voyage et demeurer là deux jours, pendant que la tempête continuait à sévir en pleine mer. Ce n’était pas de trop pour nous remettre. Le 31 cependant et malgré les avertissements du pilote, le capitaine, obstiné, remit à la voile. Nous étions à bord depuis quelques heures et en train de manger du homard pour la première fois de notre vie, quand s’élevèrent les imprécations furieuses du capitaine et de l’équipage contre le pilote. A notre immense terreur, nous vîmes que celuici, cramponné au gouvernail, n’arrivait pas à éviter un récif qui sortait à peine de l’eau et sur lequel se dirigeait la Thétis. Notre frayeur fut grande en entendant ce furieux tumulte. Il était permis de croire au plus affreux danger. Et, en effet, un choc violent... et dans mon imagination je vis le vaisseau éventré, perdu. Heureusement il n’y eut rien de grave ; le récif n’avait fait que frôler le flanc de la Thétis. Mais, pour plus de sûreté, le capitaine voulut retourner dans un port, afin de faire procéder à l’examen nécessaire de son bateau.
A un autre point de la côte, on jeta l’ancre une seconde fois et le capitaine nous invita à l’accompagner avec deux matelots à Tromsond, une assez grande localité située à quelques heures de là, et où il prit des experts pour vérifier l’état de son bâtiment. Cette promenade en mer fut charmante et des plus intéressantes; l’aspect des fiords qui s’enfonçaient bien loin dans les terres me donna la sensation d’une solitude inconnue, sauvage et grandiose. Une assez longue promenade sur le haut