LA CÔTE ANGLAISE
Mon sang reprit une nouvelle chaleur vitale, lorsque, de loin déjà, je vis la course que les pilotes anglais entreprirent vers notre bateau ; la concurrence étant libre, chacun risquait de véritables dangers pour atteindre le premier le navire qui arrivait du large. Un homme vigoureux, déjà grisonnant, parvint, après de longs efforts, à monter sur notre bâtiment. Il était repoussé par les vagues furieuses chaque fois que son canot léger approchait de nous. Les mains ensanglantées par la corde qu'on lui lançait et qui lui échappait sans cesse, il put enfin prendre son poste au gouvernail de la Thétis. Notre pauvre voilier portait encore ce nom, bien que la première bourrasque du Kattégat eût arraché de sa proue l'image de la nymphe protectrice. L'équipage avait considéré cette perte comme un présage de malheur.
Nous sentir entre les mains sûres du marin anglais dont le calme nous rassurait et pouvoir nous dire que toutes nos angoisses touchaient à leur fin, cela nous remplit alors d'une émotion religieuse. Et cependant nous n'avions pas tout surmonté ; il y avait encore les dangers innombrables qu'offrait le passage par les bancs de sable de la côte d'Angleterre où périssent en moyenne annuellement, à ce qu'on nous a assuré, quatre cents bateaux. Au milieu de ces bancs de sable, nous eûmes pendant vingt-quatre heures encore à souffrir d'un impétueux tourbillon de vent qui nous retarda si bien que nous n'arrivâmes à l'embouchure de la Tamise que dans la nuit du 12 août. Les différents signaux d'alarme qui n'avaient pas cessé de fonctionner, principalement les petits bateaux peints en rouge et munis de cloches son-