‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 218 sur 285 · VISITE AU PARLEMENT · texte numérisé non relu

VISITE AU PARLEMENT

Bulwer était membre de la Chambre des Lords, j'allai tout droit me renseigner au Parlement même. Mon ignorance absolue de la langue anglaise me valut au palais une réception pleine d’égards et fort inattendue. Dans cet énorme bâtiment, aucun des employés inférieurs que je rencontrai ne comprenait ce que je voulais ni ce que je cherchais; on m’expédia de l’un à l’autre et j’arrivai finalement aux plus hauts dignitaires. Un monsieur à l’air très distingué sortait précisément d’une grande salle. On me présenta à lui comme un individu absolument incompréhensible (j’avais toujours Minna à mes côtés; seul Robber était resté à King’s Arms). Ce personnage s’informa poliment en français de ce que je désirais, et lorsque je demandai à voir le célèbre Bulwer, cela ne parut pas faire mauvaise impression. Malheureusement Bulwer était aussi absent de Londres. Je demandai alors s’il ne me serait pas possible d’assister à une séance du Parlement et le monsieur m’expliqua que, par suite du récent incendie du vieux palais, on était obligé de se servir de locaux provisoires qui ne permettaient l’entrée qu’à un petit nombre de favorisés munis de cartes spéciales. Sur mon insistance confiante et un peu familière, mon protecteur, que je prenais non sans raison pour un lord en personne, se décida à nous ouvrir une porte et à nous faire entrer tout simplement dans la salle des séances des pairs d’Angleterre, nous indiquant les places réservées aux auditeurs.

Ce fut extraordinairement intéressant. Je vis et j’entendis le Premier : c’était lord Melbourne à cette époque ; puis Brougham, qui me sembla jouer un rôle très mou-

vementé et, autant que je pus en juger, soutint plusieurs fois Melbourne ; en outre, le duc de Wellington qui, avec son chapeau haut de forme en castor gris sur la tête, ses deux mains dans les poches du pantalon et surtout les secousses qu’il imprimait à son ventre pour accentuer certains passages de son discours, assez conventionnel, du reste, me produisit un effet de bonhomie qui m’enleva tout respect exagéré pour le vainqueur de Napoléon.

Lord Lindhurst m’intéressa aussi. C’était l’antagoniste spécial de Brougham, et, à mon vif étonnement, je le vis, à plusieurs reprises, s’asseoir à côté de son adversaire, comme pour jouer près de lui le rôle de souffleur. Je lus plus tard dans les journaux qu’il s’agissait de mesures à prendre contre le gouvernement portugais afin qu’il appliquât avec vigueur le bill contre l’esclavage. L’évêque de Londres, que j’eus aussi l’occasion d’entendre à cette séance, fut le seul qui, par son ton et sa tenue, me produisit un effet défavorable. Peut-être étais-je influencé par le préjugé que j’ai toujours eu contre le clergé.

Après cette visite intéressante, je jugeai que pour cette fois Londres n’avait plus rien à m’offrir. Je n’avais pas pu assister à une séance de la Chambre des Communes, mais mon infatigable protecteur, qu’en sortant je rencontrai par hasard dans les couloirs, me conduisit encore dans la salle des séances des Communes, m’expliqua tout ce qui lui parut devoir m’intéresser, me montra la pelisse du speaker et, sous une table, la masse qui est l’insigne de ce dignitaire. Sur ce que je voyais, il m’instruisit avec tant de minutie que je me crus au courant de tout ce qui était digne d’être connu dans la capitale

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