‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 223 sur 285 · E.-G. AN DE RS · texte numérisé non relu

E.-G. AN DE RS

Célibataire, ayant dépassé la cinquantaine, il me confia bientôt que de tristes épreuves rayaient contraint, lui qui vivait autrefois dans l’abondance, à venir gagner sa vie à Paris. Ce qui avait été une occupation d’amateur, c’est-à-dire ses recherches de bibliographe, par lesquelles il avait acquis des connaissances extrêmement étendues dans le domaine de la musique surtout, était devenu sa seule et unique ressource. Il ne m’a jamais révélé son nom véritable. Il voulait que je ne l’apprisse, de même que ses infortunes, qu’après sa mort. Pour le moment, il me dévoila seulement qu’il se nommait donc Anders [anders signifie en allemand autrement ), qu’il sortait d’une famille noble originaire des bords du Rhin et que, dans sa bonne foi, il avait été victime de noires tromperies qui lui avaient fait perdre tout ce qu’il possédait. Il n’avait réussi à sauver que sa collection de livres dont je pus constater la richesse, car elle couvrait tous les murs de son modeste logis.

A Paris, où il était venu, à ce qu’il semble, avec une recommandation puissante, il crut bientôt avoir à se plaindre aussi de cruels ennemis : quoiqu’il fût depuis longtemps en fonctions à la Bibliothèque, et, malgré toute sa science, il n’avait jamais pu dépasser le rang de petit employé, tandis que des ignorants lui grimpaient sur le dos et arrivaient aux postes plus élevés qui lui restaient fermés. J’appris plus tard que la faute en était principalement à son extrême gaucherie et à sa mollesse ; gâté par l’éducation qu’il avait reçue, il n’était plus capable de déployer une activité énergique. Ne recevant qu’un misérable traitement de i 500 francs, il menait

LE PHILOLOGUE LEHRS

une vie pénible, remplie de difficultés. Vieillissant, solitaire, et persuadé qu’il finirait à l’hôpital, il se sentit ranimé par notre société ; car, si nous étions besogneux nous-mêmes, nous voyions du moins l'avenir avec courage et espoir. Ma vivacité et mon indomptable énergie le remplirent de confiance en mes succès futurs et il prit toujours une part sincère et désintéressée à mes efforts. Collaborateur de la Gazette musicale , publiée par Maurice Schlesinger, il n'avait pas su se créer la moindre influence. Il ne possédait aucun talent de publiciste et la rédaction ne l’employait, pour ainsi dire, qu’à des notices bibliographiques. C’est donc avec cet homme si maladroit et si ignorant du monde que je combinai mon plan de la conquête de Paris, ou du moins de son terrain musical, hérissé de toutes les mesquineries imaginables. Mais, somme toute, l’essentiel était de se monter la tête mutuellement et de conserver l’espoir d’un coup de roue favorable de la fortune.

Pour nous aider dans nos conférences, Anders amena bientôt son ami et colocataire, le philologue Lehrs, et me procura ainsi une connaissance qui devint l’une des plus belles amitiés de ma vie. Lehrs, frère cadet d’un savant connu à Konigsberg, était venu de là à Paris quelques années auparavant pour essayer de se créer, par ses travaux philologiques, une position indépendante. Malgré toutes les difficultés qu’il y rencontrait, il la préférait à celle de professeur dans une école, qui eût été son unique moyen de vivre en Allemagne. Très facilement, il avait obtenu du travail à la librairie Didot comme collaborateur d’une grande publication de classiques grecs

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