‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 241 sur 285 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

3 o6 HUMEUR MELANCOLIQUE

que Scribe avait été bien aimable de se déranger rien que pour venir me les dire.

Au fond, je me sentais profondément honteux de m'être encore occupé sérieusement de cette œuvre frivole de jeunesse en lui empruntant ces trois morceaux. Mais j'avais cru que cette musique légère plairait le mieux au goût parisien. Et, en abandonnant tout espoir de réussite à Paris, j'abandonnai aussi définitivement ce genre de musique. Ne pouvant communiquer à personne la transformation totale de mon goût, et surtout pas à ma femme, je tombai dans une véritable mélancolie. Tout en continuant à faire bonne mine à mauvais jeu, ]e n'ai plus, à partir de ce jour, compté sur la possibilité du succès à Paris. La misère affreuse que j'avais en perspective me faisait contempler avec une sorte d'horreur les couleurs dont la ville se parait sous le soleil de mai. C'est le plus mauvais moment pour toute entreprise artistique. A chaque porte où j'allais frapper avec un espoir déguisé on me répondait par la phrase terriblement monotone : « Monsieur est à la campagne. »

Pendant les longues promenades que je faisais avec ma pauvre femme et où nous nous sentions si horriblement étrangers au milieu de la foule bigarrée, je délirais et lui dépeignais le bonheur des États libres de l'Amérique du Sud. Là, on serait bien loin de toutes ces misères, on ne saurait rien des choses de théâtre, d'opéra, ni de musique, et il serait facile de se créer une existence raisonnable par un travail sérieux. Minna ne comprenant pas ce que cela signifiait, je la renvoyais à un récit de Zschokke, la Fondation du Maryland , que je venais de

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