B RIX. — LE COMTE KUSCELEW
originale, le loyer qu’elle nous remit nous aida un peu à passer cette période difficile, et malgré le peu de tranquillité du logis, je travaillai à mon Rienzi.
Cela me devint plus difficile lorsque, après le départ de ces dames, une chambre de notre demeure fut louée à un commis voyageur allemand qui passait ses heures de loisir à jouer de la flûte. Ce brave homme, très modeste, se nommait Brix et nous avait été adressé par un de nos récents amis, le peintre Pecht. C’était par Kietz que j’avais appris à connaître Pecht. Ils travaillaient ensemble chez Delaroche et formaient le plus parfait contraste. Pecht était certainement moins doué que Kietz, mais il s’était donné la tâche d’apprendre la peinture à l’huile, le plus vite possible, et il y réussit, grâce à son zèle et à son sérieux. Instruit, il désirait s’instruire encore et témoignait en tout d’une nature loyale et sûre. Bien qu’il fût moins intime avec nous que nos trois anciens amis, il fit partie de ceux qui nous demeurèrent fidèles dans le malheur et qui se retrouvaient presque chaque soir chez moi.
Je reçus un jour la preuve surprenante de la fidélité infatigable avec laquelle Laube s’occupait toujours de moi. L’intendant d’un comte Kuscelew vint me voir et, après avoir pris quelques informations sur ma position, il m’annonça que son maître, ayant entendu parler de moi par Laube à Carlsbad, désirait m’être utile et faire ma connaissance. Il avait l’intention de recruter à Paris une petite troupe d’opéra-comique qui devait le. suivre dans son domaine en Russie et il cherchait un chef de musique qui fût à même de l’aider à réunir les éléments
3 io PUBLICATION DES « DEUX GRENADIERS »
de cette troupe. Je me rendis donc volontiers à l’hôtel du comte et j’y trouvai un homme d’un certain âge, aux manières souples et affables, qui écouta avec amabilité mes petites compositions françaises. Mais, de son coup d’œil expert, il avait vu sans doute immédiatement que je n’étais pas l’homme qu’il lui fallait, et tout en me faisant mille politesses, il n’entra pas en pourparlers sérieux avec moi pour son entreprise d’opéra. Le même soir cependant, il m’envoya quelques lignes aimables avec dix louis d’or et je ne sais pas trop ce qu’il voulait me payer par là. Je lui répondis donc en le priant de me donner quelques indications sur ce qu’il désirait de moi et sur le genre de composition que je devais lui fournir, car je supposais qu’il m’avait payé d’avance. Ne recevant pas de réponse, j’essayai plusieurs fois, mais sans succès, d’être reçu chez lui. Plus tard, j’appris que le comte n’avait de goût que pour les opéras d’Adam et quant à l’engagement de sa troupe, il tenait plutôt à former un petit sérail qu’un véritable ensemble artistique.
Jusqu’à présent, mes relations avec l’éditeur Schlesinger ne m’avaient conduit à rien. Il n’y eut pas moyen de le déterminer à faire paraître mes diverses compositions françaises. Finalement, pour arriver peut-être à être connu par ce moyen, je me décidai à publier mes Deux grenadiers , chez lui, mais à mes frais. Kietz dut fournir pour le titre un magnifique frontispice, gravé sur pierre, et Schlesinger me fit un compte de cinquante francs pour l’impression. Le sort de cette publication est curieux. L’ouvrage portait le nom de la maison Schlesinger, mais ayant supporté tous les frais d’édition, c’est