‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 280 sur 285 · SUITE DE « MANFRED · texte numérisé non relu

SUITE DE « MANFRED

alliés dans un pays ennemi et toujours prêt à la trahison.

Avec raide d'amis dévoués, Fatima (mon héroïne) y a préparé la réception de Manfred. Le commandant du pape a été écarté par une émeute et le prince a pu se glisser dans la ville. Toute la population, reconnaissant le fils de son empereur bien-aimé, est prise d'un sauvage enthousiasme. Les Sarrasins le placent à leur tête et vont combattre avec lui les ennemis de leur protecteur défunt.

Manfred marche ainsi vers la victoire et gagne toute l'Apulie à sa cause. Le nœud tragique de l'action se trouvait dans la passion de plus en plus violente que le jeune prince éprouvait pour la merveilleuse héroïne. Et ce nœud se formait dans des conditions singulières qui étaient de mon invention. Fatima est enfant de l'amour qu'a eu le grand empereur pour une noble dame sarrasine. En mourant, sa mère l'a envoyée à Manfred en lui prédisant qu'elle obtiendrait pour lui les honneurs suprêmes à condition de ne pas céder à ses feux. En formant le plan du poème, je n'avais pas encore décidé si Fatima devait savoir ou ignorer qu'elle était la sœur de Manfred. Fidèle à son serment, elle ne s'est jamais montrée à lui, même dans les moments les plus critiques, qu'à une distance inaccessible. Maintenant que le prince est couronné à Naples, elle considère son œuvre comme achevée et va quitter le nouveau roi pour retourner à jamais dans sa patrie lointaine. Seul, un de ses compagnons et amis d'enfance la suivra. C'est le Sarrasin Nurrédin. Il lui a aidé grandement dans le sauvetage de Manfred et elle est fiancée à lui depuis sa première jeunesse. Mais

LE « VÉNUSBERG

comme elle s'approche du roi endormi pour le voir une dernière fois, Nurrédin croit deviner que sa fiancée lui est infidèle. Elle est pourtant résignée à épouser le Sarrasin, qu'un feu jaloux dévore. Cette jalousie augmente encore lorsqu'il surprend le regard que, de loin, Fatima jette au roi revenant du couronnement et qui est un adieu définitif. Hors de lui, il ne songe qu'à venger sur-lechamp son honneur et il plonge son poignard dans le cœur de la prophétesse. Celle-ci s'affaisse et le remercie en souriant de l'avoir délivrée d'une vie qui lui était devenue odieuse. A la vue du cadavre, Manfred reconnaît que son bonheur s'est envolé pour toujours.

J'avais orné cette action de riches scènes et de situations embrouillées, et, en la comparant à d'autres sujets du même genre, il me semblait qu'elle eût été intéressante sur la scène. Cependant, je n'arrivai pas à m'enthousiasmer suffisamment de cette esquisse pour pouvoir penser à une représentation, d'autant plus que vers la même époque un autre sujet me séduisit brusquement. Je l'avais trouvé dans le livre populaire du Vénusberg , qui m'était tombé par hasard entre les mains.

Obéissant à l'impulsion inconsciente qui me poussait vers tout ce qui me paraissait germanique, je ne saisis^tout le charme de cette impulsion qu'après avoir lu le simple jrécit de la vieille légende du Tannhœuser. Je connaissais, il est vrai, déjà les éléments divers de ces épisodes que j'avais trouvés dans le Phantasus de Tieck, mais ils m'avaient ramené plutôt vers le genre fantastique qu'Hoffmann m'avait fait aimer, et je n'avais pas songé à chercher dans cette histoire le sujet d’une œuvre dra-

« TANNHÆUSER ». — « LOHENGRIN » 357

matique. Ce qui fit pencher à présent la balance du côté du livre populaire, c’est qu’on y racontait, en passant, la part qu’avait prise Tannhœuser au « Tournoi poétique de la Wartbourg ».

Je connaissais aussi ce dernier récit par le conte d’Hoffmann, les Frères de Sérapion. Seulement, je sentais que le motif en avait été fortement altéré par le poète, et je m’efforçai de trouver des éclaircissements sur la trame véritable de cette attrayante légende. Lehrs m’apporta alors un numéro des Mémoires de la Société allemande de Konigsberg, dans lequel Lukas parlait en détail du Wartburg Krieg et en donnait le texte dans la langue primitive. Je ne pouvais pas me servir, pour ainsi dire, de cette forme ancienne, mais elle me montra le moyen âge allemand sous un coloris caractéristique, dont je n’avais encore aucune idée.

Dans ce même volume, je trouvai de plus, comme suite au poème de la Wartburg , un article critique sur le récit de Lohengrin , avec tous les détails principaux de cette longue épopée.

Un monde nouveau venait de s’ouvrir à moi et, sans avoir trouvé encore la forme que je voulais donner à mon Lohengrin , je conservai de celui-ci une image ineffaçable, de telle sorte que, plus tard, en apprenant à connaître les diverses ramifications de cette légende, l’image première se ranima en mon esprit, ainsi que c'était le cas pour Tannhœuser .

Ces impressions augmentèrent vivement mon désir de retourner en Allemagne et de pouvoir m’adonner tranquillement à un travail créateur dans la patrie que j’avais à reconquérir.

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