‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 34 sur 285 · RUPTURE AVEC L’ÉCOLE · texte numérisé non relu

RUPTURE AVEC L’ÉCOLE

me supplia de cesser ma lecture; mais voyant qu’elle n’arrivait pas à m’arrêter, elle se soumit avec une résignation touchante à son sort.

Un orage bien plus grave se formait à l’horizon de ma vie. A l’école, ma négligence avait atteint son comble ; une rupture devenait inévitable. Si ma bonne mère ne se doutait encore de rien, moi, je voyais approcher la catastrophe avec moins d’inquiétude que d’impatience. Afin de parer dignement le coup, je résolus d’y préparer ma famille en lui révélant l’achèvement de mon drame. Ce grand événement devait lui être annoncé par mon oncle, car je croyais être sûr qu’il approuverait ma résolution de devenir poète : la concordance de nos manières de juger les choses et la vie, la science et les arts, m’en donnait la certitude. Je lui envoyai donc le volumineux manuscrit, accompagné d’une lettre détaillée où je lui disais mon opinion sur le lycée Saint-Nicolas, et où je lui faisais part de ma ferme résolution de ne plus me laisser entraver dans mon développement par le pédantisme de collège. Je pensais lui causer un grand plaisir par ma déclaration. Il en advint autrement. L’effroi fut grand. Mon oncle, reconnaissant sa responsabilité, se présenta chez ma mère et chez mon beau-frère. Tout en s’excusant de l’influence néfaste qu’il avait pu avoir sur moi, il annonça le malheur qui frappait la famille. A moi, il m’écrivit une lettre sévère, pleine de blâme, et aujourd’hui encore je ne comprends pas pourquoi il montra si peu d’humour dans sa façon de juger mes erreurs. Chose curieuse, au lieu de me faire voir avec bonhomie de quelle toquade j’étais féru, il m’exprima ses regrets d’avoir con-

« LEUBALD ET ADÉLAÏDE »

tribué, par ses conversations, à me brouiller la cervelle.

Ainsi que je l'ai dit, le crime de l’adolescent de quinze ans, c’était d’avoir composé un grand drame intitulé : Leubald et Adélaïde. J’en ai malheureusement perdu le manuscrit, mais je le revois quand je veux : l’écriture en était des plus affectées, très grande et penchée à gauche; j’essayais alors de donner à mes lettres une originalité qui les faisait ressembler, prétendait un de mes professeurs, aux caractères cunéiformes des Perses. J’avais donc griffonné ainsi un drame à la charpente duquel avaient surtout contribué Shakespeare avec Hamlet et le Roi Lear , et Goethe avec Goetz de Berlichingen. L’action était, au fond, celle d’Hamlet, avec cette variante que mon héros devenait finalement la proie de la folie. L’apparition du spectre vengeur de son père assassiné dans des circonstances analogues à celles du drame de Shakespeare provoquait chez mon héros un tel bouleversement, qu’il commettait une série de meurtres à la suite desquels son esprit se troublait. Leubald, dont le caractère était un mélange d’Hamlet-et de Percy Heissporn, avait juré au spectre de son père de purger la terre de toute la race des Roderich (c’était le nom du scélérat qui avait assassiné le meilleur des pères). Donc, après avoir exterminé ce Roderich, ainsi que ses fils et toute sa parenté, Leubald n’aurait plus aspiré qu’à mourir et à rejoindre l’ombre paternelle, s’il n’avait appris qu’un dernier rejeton de Roderich vivait encore. Ce rejeton, c’était la fille du malfaiteur. Pendant qu’on assaillait son château, elle avait été enlevée et sauvée par un prétendant qu’elle abhorrait, malgré sa fidélité.

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