NOUVELLES PROVOCATIONS
tressaillit involontairement et que ses yeux semblèrent lancer un éclair; cependant, il se ressaisit en présence de notre ami et accomplit les formes ordinaires de la provocation. Un duel au sabre fut arrêté.
Le cas fit sensation parmi les camarades et je sentis moins que jamais la nécessité de quitter leur société ; seulement je devins plus attentif à leurs fanfaronnades, et, pendant quelque temps, il ne se passa pas de soirée sans que j’eusse provoqué l’un ou l’autre de ces enragés bretteurs.
Sur ces entrefaites, un membre de la Saxonia qui était revenu à Leipzig, le comte de Solms, arriva chez moi pour s’enquérir de l’état des choses. Il me félicita de ma conduite, mais me conseilla pourtant de cesser ces relations dangereuses et de ne plus porter nos couleurs jusqu’au retour de nos « compatriotes ». Ce temps ne fut heureusement pas de longue durée. L’Université recommençait à s’animer ; la salle d’armes se repeuplait. Mon incroyable situation, vis-à-vis d’une demi-douzaine des plus terribles duellistes, me valut la plus glorieuse des renommées auprès des « jeunes » et même des « anciens » de la Saxonia. Les « seniors » réglèrent mes affaires et fixèrent les délais de mes différentes rencontres de manière à me laisser le temps d’acquérir une certaine dextérité à l’escrime. J’étais étonné moi-même de l’insouciance avec laquelle je considérais un avenir dans lequel ma vie serait plus d’une fois en danger. La façon dont le Destin me préserva des suites de mes imprudences m’étonne aujourd’hui encore; c’est pourquoi je m’arrêterai à conter comment les choses se passèrent.
So
WOHLFART
Pour se préparer au duel, il était de rigueur d'assister en personne à quelques rencontres entre étudiants. Les plus jeunes assistants étaient alors chargés d’un service appelé « Schleppdienst » qui consistait à porter les rapières (armes de prix appartenant à la corporation) d’abord chez le rémouleur et de là au lieu de la rencontre. Ce service n’était pas sans danger, car le transport des sabres devait se faire clandestinement, le duel étant interdit par la loi. En récompense, nous avions le droit d’assister au duel. Lorsque je parvins à cet honneur, le lieu choisi se trouva être la salle de billard d’un cabaret de la « Burgstrasse ». On avait poussé le billard de côté et les spectateurs autorisés se postèrent dessus. C’est ainsi que je me trouvai parmi eux, attendant avec émotion les événements. A cette occasion, on me raconta l’histoire du duel d’un juif de ma connaissance, un certain Lévy, surnommé Lippert. Dans ce même local, il avait reculé si loin devant son adversaire qu’on avait dû lui ouvrir la porte et que, de l’escalier, il s’était sauvé dans la rue, croyant toujours se battre encore. Après quelques assauts préalables, le « senior » des « Marcomans », Tempel, engagea le duel avec un certain Wohlfart, une « tête chenue » qui en était à son quatorzième semestre et avec lequel j’avais aussi une rencontre en perspective. Comme, en pareil cas, il n’est pas permis au futur duelliste d’être présent à une lutte qui pourrait lui révéler quelques points faibles de l’adversaire, on avait demandé à Wohlfart s’il exigeait que je m’éloignasse. Il avait répondu avec un tranquille dédain que, pour l’amour de Dieu, il ne fallait pas expulser « ce
PREMIER « COMMERS » GÉNÉRAL
Si
petit ». Je fus alors témoin de la mise hors de combat de cette fine lame qu’était Wohlfart. Au demeurant, il se montra si expérimenté et si capable, que j’aurais eu le droit d’être inquiet sur l’issue de la querelle que j’avais à vider avec lui. Son adversaire gigantesque lui trancha l’artère du bras droit. Le combat s’arrêta immédiatement et le médecin déclara Wohlfart hors d’état de se servir d’une arme pendant un an, de sorte que notre affaire fut déclarée non avenue. J’avoue que j’en éprouvai un certain soulagement.
Peu de temps après, le premier « Commers » général de tous les « compatriotes » eut lieu à l’auberge « Grüne Schenke ». C’est dans ces réunions qu’éclatent la plupart des querelles et des duels. Cette fois aussi, je m’attirai une nouvelle affaire avec un nommé Tischer, mais j’appris en même temps que j’étais délivré de deux de mes engagements les plus dangereux par la disparition de mes adversaires qui, criblés de dettes, avaient pris la fuite sans laisser leur adresse. D’un seul d’entre eux, du terrible Stelzer, dit « Lope », j’appris quelque chose dans la suite. Il avait profité du passage des Polonais qui, chassés de leur pays, se réfugiaient en France, pour se joindre à ces martyrs de la liberté, et s’engager plus tard dans la légion étrangère à Alger. En rentrant du « commers », Degelow, avec lequel je devais me battre quelques semaines plus tard, me fit proposer un « Comment suspendu », c’est-à-dire une trêve d’hostilités qui permet aux deux adversaires de s’adresser la parole et de causer ensemble, chose sévèrement défendue en autre cas. Nous rentrâmes en ville en nous donnant le bras. Il me dit