‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 65 sur 285 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

TISCHER

avec une sorte de tendresse chevaleresque qu’il se réjouissait de se mesurer avec moi, que ce serait pour lui un honneur et un plaisir, parce qu’il m’aimait et m’estimait. Rarement conquête personnelle ne m’a autant flatté que celle-là. Nous nous embrassâmes, et nos effusions, qui devinrent presque solennelles au moment de la séparation, m’ont laissé une impression inoubliable. Degelow avait ajouté qu’auparavant il irait à Iéna, où il avait encore à soutenir un duel à l’épée. Huit jours après, je reçus la nouvelle de sa mort ; il avait été frappé d’un coup d’estoc.

J’étais encore comme dans un rêve quand arriva la convocation à mon duel avec Tischer. C’était un tireur adroit et énergique ; mes « seniors » l’avaient choisi pour ma première rencontre, parce qu’il était de petite taille. Bien que je ne pusse guère me fier à mon adresse — j’étais trop peu exercé à l’escrime, —je reçus cette convocation le cœur léger. Je m’attendais à être blessé, et pourtant il ne me vint pas à l’idée de parler d’une éruption qui me tourmentait et qui eût retardé le duel, car elle pouvait rendre les blessures dangereuses. Le rendezvous était pour dix heures du matin. Je quittai la maison en souriant et en me demandant ce que diraient ma mère et mes sœurs lorsqu’elles me reverraient quelques heures plus tard dans l’état pitoyable où je prévoyais qu’on me rapporterait. Mais, en arrivant sur le Brühl, devant la maison de mon « senior », M. de Schœnfeld, homme aimable et tranquille, je vis celui-ci à la fenêtre, la pipe à la bouche. Il me cria : « Tu peux t’en retourner, petit, il n’y aura rien; Tischer est à l’hôpital. » Je montai chez

lui et trouvai plusieurs camarades qui m’apprirent que la nuit passée Tischer, en état de complète ébriété, s’était attiré les mauvais coups des habitants d un lieu mal famé, et que, gravement et honteusement blessé, il avait été transporté par la police à l’hôpital. Il devait être expulsé de T Université et, avant tout, chassé du corps des étudiants.

Je ne me souviens plus exactement pour quelle raison les deux derniers spadassins que j’avais provoqués pendant ces funestes vacances quittèrent Leipzig; je sais seulement qu’à partir de ce moment la réputation que je me fis parmi les étudiants fut d’ordre différent. Le « commers » des « jeunes » devait avoir lieu dans une auberge des environs de Leipzig, et tous ceux auxquels il était possible de se payer une voiture à quatre chevaux s’y rendaient en long cortège se promenant par la ville. Le Landesvater (chant qu’on entonne aux grandes occasions) venait d’être exécuté avec une solennité prolongée, toute nouvelle pour moi ; j’en avais été si profondément ému que l’ambition me prit d’être parmi les tout derniers qui rentreraient du « commers ». J y demeurai donc trois nuits et trois jours, que je passai surtout à jouer aux cartes, car, dès la première nuit, le jeu m’avait enveloppé de ses filets diaboliques. Le matin, quelques-uns de nos camarades les plus brillants étaient encore attablés au lansquenet. Ils formèrent le noyau d’une société de joueurs à laquelle se joignirent dans la journée ceux qui revenaient de la ville. Beaucoup arrivèrent pour voir si l’on continuait, beaucoup s’en retournèrent; moi seul et une cohorte de six condisciples nous tînmes bon trois

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