‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 67 sur 285 · CHANCE EXTRAORDINAIRE · texte numérisé non relu

CHANCE EXTRAORDINAIRE

au jeune vaurien blême et défait quand, par hasard, il se montrait à elles. Alors, dans mon désespoir croissant, je résolus de risquer le tout pour le tout. Convaincu qu'on ne peut gagner qu'en mettant de fortes sommes, j'employai enfin à cette tentative le montant assez important de la pension de ma mère, que j'avais été chargé d'encaisser. En cette nuit-là, voulant forcer la fortune ennemie, je perdis toute la somme d’argent détournée, jusqu'à un dernier écu. La surexcitation qui s'empara de moi quand je jetai cette dernière pièce sur la table me produisit un effet que je n'avais ressenti de ma vie. Quoique je n'eusse ni bu, ni rien mangé, je fus pris de vomissements qui me forcèrent à m'éloigner plusieurs fois de la table de jeu. Je jouais ma vie avec cette dernière pièce d'argent. Si je perdais, il ne pouvait plus être question de retourner à la maison, et je me voyais déjà fuyant à travers champs, sous l'aube naissante, au hasard, comme un nouvel enfant prodigue. Ce sentiment de désespoir était si persistant que je continuai à l'éprouver même quand ma carte eut primé. Je laissai l'enjeu entier et je recommençai plusieurs fois, jusqu'à ce que la somme gagnée fût considérable.

Dès lors, la fortune me sourit sans cesse et je fus saisi d'une telle confiance en elle que je me lançai dans les jeux les plus audacieux : je le sentais, ce soir-là je jouais pour la dernière fois de ma vie. Ma veine devint si extraordinaire que les banquiers trouvèrent enfin bon de cesser le jeu. J'avais regagné, en cette nuit, non seulement la somme perdue, mais encore de quoi payer toutes mes dettes. Le feu qui m'embrasa pendant ces heures de

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