‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 73 sur 285 · ÉTUDES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

joie éclata en bruyante ironie dans la nuit de ma stupeur.

J'essayai cependant de lutter contre cette sensation. Je me consolai en pensant à une autre ouverture que j’avais achevée pour la Fiancée de Messine et que j’estimais meilleure que celle qu’on venait d’exécuter. Mais il ne fallait point songer à une réhabilitation : malgré l’amitié de Dorn, j’étais pour longtemps mis à l’index par la direction du théâtre de Leipzig. Je fis aussi sur le Faust de Gœthe quelques compositions; j’en possède encore l’une ou l’autre. Mais la vie dissipée d’étudiant où je me jetai alors étouffa tout ce qui me restait de sérieux et de volonté pour le travail musical.

Etant étudiant, je me persuadai alors qu’il me fallait suivre des cours. J’allai donc entendre ceux de Traugott Krug (dont j’avais fait la connaissance lorsqu’il avait calmé si amicalement l’émeute des étudiants), sur la philosophie fondamentale : une leçon suffit à me dégoûter de cet essai. Deux ou trois fois, je me rendis aussi aux leçons d’un jeune professeur d’esthétique, nommé Weiss. Ce zèle était, plus qu’à son cours, dû à l’intérêt personnel que m’inspirait Weiss. Je l’avais vu chez mon oncle Adolphe. Il avait traduit la Métaphysique d’Aristote, et l’avait dédiée à Hegel, par esprit de polémique, je crois. Je l’avais donc entendu discuter avec mon oncle sur la philosophie et les philosophes, d’une manière qui m’avait vivement intéressé. Je me souviens que Weiss, dont la distraction, le parler précipité et haché, et surtout la physionomie intelligente et méditative me captivaient singulièrement, justifiait l’obscurité de son style

THÉODORE WEINLICH

en prétendant que les problèmes les plus graves de l’esprit humain ne peuvent être résolus pour le peuple. Cette maxime me sembla fort plausible et devint immédiatement ma ligne de conduite dans tout ce que j’écrivais. Je me rappelle ainsi qu’ayant une fois, au nom de ma mère, écrit à mon frère aîné Albert, celui-ci ressentit un véritable effroi à voir ma lettre et mon style et laissa entendre qu’il me croyait en train de devenir fou.

J’espérais apprendre aux cours de Weiss des choses qui me plairaient ; mais, à la longue, je ne me sentis pas capable de suivre ses dissertations sur l’esthétique mes tendances me poussaient dans une direction toute différente. A cette même époque, ma mère réussit, par l’inquiétude qu’elle témoignait à mon égard, à me faire reprendre sérieusement mes études musicales. Mon maître n’ayant pas su m’en inspirer le goût durable, il s’agissait donc de trouver un nouveau professeur qui éveillât en moi l’ardeur nécessaire.

Théodore Weinlich, chantre et organiste à l’église Saint-Thomas de Leipzig, occupait de longue date ces importantes fonctions, où Schlicht avait été son prédécesseur et que Sébastien Bach lui-même avait remplies autrefois. Par sa culture musicale, Weinlich appartenait à l’école italienne et avait été, à Bologne, élève du Père Martin. Il s’était fait connaître fort avantageusement par de belles compositions de musique vocale, et il m’a raconté à ce propos qu’un éditeur de Leipzig lui ayant proposé de publier, à des conditions avantageuses, quelques cahiers de solfège dans le genre de ceux qui avaient procuré une excellente affaire à un éditeur rival, Wein-

Page 1