ÉMIGRÉS POLONAIS
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le caractère révoltant de ce pernicieux esprit de corps. Lorsque, le cœur rempli de douleur par la malheureuse bataille d’Ostrolenka, j'élevai mes plaintes sur le sort des Polonais, je m'attirai de blessantes réprimandes de la part de mes condisciples. J'avoue, à mon honneur, que ces désappointements furent en partie cause que je sortis si vite de ces cercles de dissipation. Pendant mes études chez Weinlich, je ne me permis qu’une seule distraction : j’allais chaque soir à la confiserie Kintschy parcourir avec une curiosité passionnée les derniers journaux. Je trouvai là maint lecteur ayant les mêmes sentiments que moi, et j'écoutais volontiers quelques hommes mûrs discuter politique. Les journaux littéraires commencèrent aussi à m’intéresser. Je me remis à lire beaucoup, mais sans choix. Ce qui exerçait une influence sur moi, maintenant, c'était l’esprit et le savoir, tandis qu'autrefois je ne me sentais attiré que par le gigantesque et le fantastique. Toutefois mon intérêt principal demeurait attaché à la lutte de la Pologne, et la prise de Varsovie me toucha comme un malheur personnel.
Mon émotion fut donc indescriptible, quand les premiers convois des débris de l’armée polonaise passèrent par Leipzig, se rendant en France. Je n'oublierai jamais l’aspect de la première troupe de ces malheureux, qu'on avait internés au « Grünen Schild », rue des Bouchers. Si j’avais été profondément abattu de ce triste spectacle, je me sentis transporté d'enthousiasme lorsque le soir, dans le foyer du « Gewandthaus » où l'on jouait la symphonie en at mineur de Beethoven, je pus observer de près un groupe de ces héros. C'étaient les chefs princi-
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paux de la révolution polonaise. Je fus particulièrement attiré par la stature vigoureuse et la mâle figure du comte Vincent Tyskiéwitsch, dont l'attitude calme et noble trahissait un ensemble d'assurance et de résignation tel que je n'en avais jamais rencontré. Toute l'admiration que j'avais ressentie pour la tournure martiale de nos matadors de corporation s'anéantit à l'aspect de cet homme au maintien royal, en veste à brandebourgs et en béret de velours rouge. Quel ne fut donc pas mon ravissement en retrouvant ce même homme dans la famille de mon beau-frère Brockhaus, où il vécut quelque temps dans notre intimité !
Mon beau-frère avait la sympathie la plus dévouée pour les infortunés réfugiés polonais ; il était à la tête d'un comité s'occupant de leurs intérêts et il fit pour eux de notables sacrifices. La maison Brockhaus eut ainsi un attrait de plus pour moi. Le comte Vincent Tyskiéwitsch était l'astre le plus brillant de la petite colonie slave et les émigrants de classe supérieure se groupèrent autour de lui. Parmi eux, un capitaine Bansemer est resté aussi dans mon souvenir. Bansemer se faisait remarquer par sa bonté sans bornes, et sa légèreté non moins grande, autant que par son magnifique attelage à quatre chevaux. Il traversait toujours la ville d’un train d'enfer et provoquait de ce fait la fureur des bourgeois de Leipzig. Je me souviens aussi avoir un jour dîné à la même table que le général Bem, dont l'artillerie s'était conduite d'une façon si héroïque à la bataille d'Ostrolenka. Plusieurs autres émigrés notables passèrent par cette maison hospitalière et me produisirent de l'impression, soit par leur
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gracieuse souplesse, soit par leur tenue fière et mélancolique ; mais le comte Tyskiéwitsch demeura, entre tous, le type idéal de l'homme viril que j’entourais de mon admiration et de mon amour. Cet homme remarquable répondait à ma sympathie. J'allais journellement le voir, et j’assistais souvent à des agapes semiguerrières dont il s'éloignait volontiers parfois pour se laisser aller à son humeur soucieuse, en ma tranquille société. Il était sans nouvelles de sa femme et de son petit garçon, qu'il avait laissés en Volhynie. De plus, une ombre s'étendait sur sa vie et le rendait particulièrement attrayant aux cœurs pitoyables. Il avait raconté à ma sœur Louise le malheur affreux qui l’avait frappé jadis. Marié en premières noces, il s'était rendu un jour avec sa femme dans un de ses châteaux isolés. La nuit, il avait été réveillé par un spectre qui frappait à la fenêtre de sa chambre à coucher et l'appelait à plusieurs reprises. Croyant à un danger, il avait saisi son fusil et tué sa propre femme qui, pour taquiner son mari, avait eu l'idée excentrique de se travestir en fantôme nocturne.
Je partageai sa joie lorsque Tyskiéwitsch reçut enfin la nouvelle que sa famille était sauvée. Sa femme vint bientôt le rejoindre à Leipzig avec son bel enfant de trois ans, le petit J anusz. Cette dame, malheureusement, ne m'inspira pas la même sympathie que son mari ; j'éprouvai une impression trop désagréable du fard dont elle croyait devoir se couvrir le visage, afin de dissimuler la souffrance et la fatigue de ses traits. Elle ne tarda pas à retourner en Galicie, pour sauver ce qu'il y avait encore