‹ Ma vie. I, 1813-1842Chapitre 86 sur 285 · DENIS WEBER · texte numérisé non relu

DENIS WEBER

qu'elles s'en tinssent à la société de roturiers instruits et bien élevés plutôt que de rechercher celle de ces gentilshommes rudes et vaniteux, qui finiraient par nuire à leur réputation. L'indignation que provoquaient de telles exhortations se manifestait souvent par de désagréables ripostes à mon adresse. Mais je ne m’excusais jamais de mes intempérances de langage. Je me réhabilitais à mes propres yeux de mes déplaisants accès de colère en me persuadant fallacieusement qu'ils provenaient d’une jalousie réelle. Aussi quand je pris enfin congé de ces charmantes jeunes filles, je n'aurais su dire au juste si j'étais amoureux ou simplement irrité. Quoi qu’il en soit, je les quittai en bonne amitié par un jour froid de novembre. Peu de temps après je devais retrouver toute la famille à Prague, où je fis encore un assez long séjour, mais sans loger chez le comte.

Ce séjour à Prague devait, comme celui de Vienne, servir à mon éducation musicale. Je fis la connaissance du directeur du Conservatoire, Denis Weber. Grâce à lui, je pus entendre la première exécution de ma symphonie. De plus, je passai une grande partie de mon temps chez un acteur nommé Moritz. C'était un ancien ami de ma famille, auquel j'avais été recommandé. Dans sa société, je rencontrai le jeune musicien Kittl, pour lequel je me pris d'amitié. Moritz, qui journellement me voyait aller pour affaires musicales urgentes chez le redouté directeur du Conservatoire, me gratifia un jour d'une parodie improvisée de la Burgschaft de Schiller. Il y comparait le directeur Denis à Denys de Syracuse. C'était en effet à un tyran que j’avais affaire. Il n’était

iio AUDITION DE LA SYMPHON IEEN « UT MAJEUR»

pas facile de s’entendre avec cet homme, qui n’admettait l’œuvre de Beethoven que jusqu’à la deuxième symphonie et qui traitait YEroica de perversion du goût. Weber n’appréciait que Mozart et ne tolérait parmi les modernes que Lindpaintner. Pour gagner ses bonnes grâces, je dus m’initier à l’art de flatter les tyrans. Je simulai; je me montrai très étonné de la nouveauté de ses points de vue ; par-dessus tout, je me gardai bien de le contredire. Et, pour le convaincre de la conformité de nos opinions, je le rendis attentif à la fugue finale de mon ouverture et à celle de ma symphonie, toutes deux en ut majeur et révélant indiscutablement l’influence de Mozart. La récompense de mes efforts ne se fit pas attendre : avec une ardeur toute juvénile, Denis mit à l’étude mes morceaux d’orchestre. Sous sa propre direction, sèche et terriblement bruyante, les élèves du Conservatoire durent apprendre avec précision ma nouvelle symphonie. La première audition de cette œuvre, la plus considérable que j’eusse écrite encore, eut lieu en présence des amis que j’avais invités et parmi lesquels se trouvait, comme président de la Société du Conservatoire, mon vieux comte Pachta.

Tout en fêtant mes succès de compositeur, je continuais ma singulière tactique amoureuse dans l’agréable maison de la famille Pachta. J’y avais un compagnon de peine. C’était un confiseur du nom de Hascha, long jeune homme extraordinairement maigre qui, à l'instar de presque tous les Bohémiens, faisait de la musique quand il n’était pas occupé dans son importante confiserie. Il accompagnait Augusta quand elle chantait

LE CONFISEUR HASCHA

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et il éprouvait pour elle un amour conforme à son tempérament. Comme moi, il avait en horreur les nobles prétendants et leurs visites, plus fréquentes encore à la ville qu’à la campagne. Mais, tandis que mon déplaisir se manifestait d’une manière plutôt humoristique, le sien, sombre et mélancolique, le poussait à commettre des balourdises.

Un soir qu’on devait faire grande illumination en l’honneur d’un de ces galants de marque, Hascha, de sa haute tête perchée sur son long corps, heurta le lustre en cristal, qui tomba et se brisa, rendant ainsi impossible l’éclairage projeté. La comtesse Pachta fut tellement exaspérée de cette inqualifiable maladresse, que le confiseur dut cesser ses visites à partir de ce soir-là.

Je me souviens d’avoir ressenti à cette époque les premiers symptômes de ce que peut faire souffrir 1 amour : je devins jaloux sans être vraiment amoureux. Voulant un jour faire visite aux jeunes filles, je fus retenu par leur mère dans l’antichambre ; à certains indices, je m’aperçus bien que les demoiselles se trouvaient au salon avec les adorateurs aristocrates qui m’étaient le plus antipathiques et même qu’elles s’étaient mises en frais de toilette pour les recevoir. Tout ce qui, dans les sataniques rivalités d’amour de certains contes d’Hoffmann, m’était resté incompréhensible s’ouvrit subitement à moi et je quittai Prague avec une opinion, sans aucun doute injuste, des choses et des personnes dans le cercle desquelles j’avais éprouvé des sensations passionnelles inconnues jusqu’alors.

Cette expérience ne fut cependant pas le seul gain de

TEXTE D’OPÉRA : « LES NOCES

ma première grande excursion dans le monde. A Pravonin, j'avais écrit des vers et composé. Mon travail de compositeur avait consisté à mettre en musique un poème de mon ami d'enfance, Théodore Apel. Il était intitulé : Sons de cloches.

L'hiver précédent, à Leipzig, j'avais déjà noté et fait exécuter un grand air pour soprano et orchestre, qui avait été chanté dans un concert de théâtre. Mais ce nouveau travail était ma première composition vocale qui fût pénétrée d’une véritable inspiration. Par son caractère général, elle émanait visiblement du Liederkreis de Beethoven; je me souviens cependant d’y avoir mis une pensée personnelle dont le sentiment doucement exalté s'exprimait surtout dans la rêverie de l’accompagnement.

Quant à mon travail de poète, c'était le canevas d'un sujet tragique d'opéra que j'achevai à Prague sous ce titre : les Noces . Je l'écrivis en cachette, et ce n'était pas chose aisée. Les froids étant venus et ma petite chambre d'hôtel ne pouvant pas se chauffer, j'étais forcé, pour travailler, de m'installer dans le logis de Moritz, où je passais la matinée. Je me rappelle avoir mainte fois caché précipitamment mon manuscrit derrière le canapé quand mon ami entrait à l’improviste.

Le sujet de cette œuvre dramatique a son histoire. Plusieurs années auparavant, j'avais lu dans l'ouvrage de Busching sur la chevalerie la brève esquisse d'un événement tragique que depuis je n'ai trouvé narré nulle part. Une châtelaine a été attaquée de nuit par un homme qui l’aime d’une passion secrète. Luttant pour

TEXTE D’OPÉRA : « LES NOCES

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défendre son honneur, elle a la force de le précipiter du balcon dans la cour du château où il s'écrase. Sa mort demeure une énigme jusqu'à l’heure des funérailles. La noble dame y assiste aussi. Soudain, au moment de la prière, elle s'affaisse pour ne plus se relever. Ce récit imposa à mon imagination l'empreinte ineffaçable de la puissance mystérieuse d’un sentiment passionné et renfermé en lui-même. Sous l'influence de la manière d’Hoffmann, qui a traité de semblables sujets dans ses Contes , je traçai les grandes lignes d'une nouvelle dans laquelle je fis entrer le mysticisme musical qui m'était si cher alors. L'action devait se passer dans le domaine d’un nouveau Mécène. On va célébrer le mariage d un couple d’amants. L'ami du fiancé, jeune homme mélancolique, taciturne et intéressant, est invité à la noce. Un vieil organiste étrange se trouve intimement mêlé à cette société. Les liens invisibles qui unissent le vieux musicien, le jeune homme mélancolique et la fiancée devaient se révéler par le dénouement du drame, tragique comme celui de Busching.

Le jeune homme ayant été tué d'inexplicable façon, on expose son cadavre dans le cercueil. La fiancée de son ami expire alors à ses côtés tout aussi mystérieusement. Et le vieux musicien qui touche de l'orgue à cette saisissante cérémonie meurt à son tour sur son clavier en plaquant un dernier accord de trois notes, qui se prolonge à l'infini. Je n'étais pas arrivé à écrire cette nouvelle, mais comme il me fallait le texte d'un opéra, je repris ce sujet sous sa forme primitive. J'en gardai les traits principaux et je construisis l'action dramatique suivante :

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