LA PEUR DES REVENANTS
d’ordinaire avec les siens, et c’est dans une de ces pièces somptueuses que l’on me fit coucher.
L’installation de ces chambres datait du temps d’Auguste le Fort ; les magnifiques meubles rococo étaient recouverts de lourdes étoffes de soie, mais le tout était fort usé. Je me plaisais énormément dans ces grands salons fantastiques d’où l’on apercevait le marché, si animé, de Leipzig ; les cortèges d’étudiants dans les anciens costumes de leurs corporations me captivaient particulièrement. Mais, dans ces salons, on voyait, suspendus aux murs, de vieux portraits, et ces portraits, surtout ceux de nobles dames en robe à panier, au jeune visage sous les cheveux poudrés, me faisaient beaucoup souffrir. Ils me produisaient l’effet de revenants qui s’animaient aussitôt que je me trouvais seul dans la pièce où je dormais. Et j’en avais une peur horrible. Coucher dans l’antique lit de gala d’une de ces chambres isolées où je n’avais d’autre compagnie que celle d’un de ces portraits inquiétants, c’était pour moi quelque chose d’atroce. Je m’efforçais de dissimuler ma frayeur à ma tante, qui me mettait au ht ; mais dès que la lumière avait disparu, je devenais la proie de visions terribles et il ne se passait pas de nuit sans que je me réveillasse baigné d’une sueur froide et le cœur battant.
Les trois habitants de cet étage étaient bien faits pour augmenter encore l’impression fantastique que me produisait ce séjour. Jeannette Thomé était très petite et très grosse ; elle portait une perruque blonde à la Titus et semblait se complaire dans le souvenir de ses grâces disparues. Ma tante, sa fidèle amie et garde-malade,