‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 106 sur 276 · PLAN SCÉNIQUE DE « LOHENGRIN · texte numérisé non relu

PLAN SCÉNIQUE DE « LOHENGRIN

Me souvenant de la défense du médecin, je résistai vaillamment à la tentation d*écrire le plan que je venais de combiner et j'employai un remède énergique et singulier pour ne pas faiblir. Quelques notices de Y Histoire de la littérature allemande de Gervinus m'avaient fait prendre grand intérêt aux Maîtres chanteurs de Nuremberg et à Hans Sachs. Le nom seul de Merker (i) et ses fonctions dans le concours des maîtres chanteurs suffisait à me ravir.

Sans rien savoir de plus sur Hans Sachs et les poètes de son époque, j'eus pendant une promenade l'idée d'une scène comique dans laquelle le maître cordonnier, frappant de son marteau sur sa forme, donne en poète populaire une leçon à Merker, qui, en punition de ses méfaits de pédant, est contraint de chanter. Je concentrai l'attention sur les signes distinctifs des deux antagonistes : d'un côté la tablette noire sur laquelle Merker a tracé ses coches à la craie, de l'autre les souliers, marqués de signes également, que Hans Sachs brandit en l'air, tous deux se prouvant mutuellement les fautes qu'ils ont faites en chantant. Pour placer cette scène à la fin du second acte, je combinai rapidement une rue étroite et tortueuse, remplie de voisins, de vacarme et de coups de poing,... et soudain toute ma comédie des maîtres chanteurs se dressa si vivante devant moi que je me crus permis, puisque c'était un sujet gai, de la transcrire sur le papier, malgré l'ordre du docteur. Je le fis immédiatement dans l'espoir que je me délivrerais ainsi de l'ob-

(i) Celui qui note les fautes des chanteurs.

ÉTUDE DE « TANNHÂUSER

session de Lohengrin. Erreur ! A peine fus-je entré dans mon bain vers midi, que le désir de noter Lohengrin s'empara violemment de moi. Incapable de passer l'heure entière dans l'eau, je sautai hors de ma baignoire au bout de peu de minutes et, prenant à peine le temps de me vêtir convenablement, je courus comme un fou dans mon logis pour jeter sur le papier ce qui m'oppressait. Cela se renouvela plusieurs jours de suite jusqu'à ce que le plan scénique de Lohengrin fût complètement établi.

Le médecin trouva alors que décidément je n'étais pas fait pour ces sortes de cures et qu'il valait mieux que j'abandonnasse source et baignoire. Ma nervosité avait augmenté encore et les vains efforts que je faisais chaque nuit pour dormir produisaient régulièrement une série d'aventures.

Nous fîmes quelques agréables excursions, une entre autres à Eger, qui m'intéressa vivement par les souvenirs de Wallenstein ainsi que par le costume original de ses habitants. Vers la mi-août, nous rentrâmes à Dresde et mes amis se réjouirent de mon humeur joyeuse et exubérante. A moi, il me semblait que j'avais des ailes.

C'est dans ces dispositions que commença, avec le retour des artistes en septembre, l'étude de Tannhàuser; mais cette étude me rendit sérieux, de plus en plus sérieux. Les répétitions, au point de vue musical, marchèrent si bien que le moment de la représentation approchait. Mais l'exécution présentait des difficultés particuhères. Mme Schrœder-Devrient en eut conscience la première et elle les jugea avec tant de clarté qu'elle crut devoir m'exposer ses scrupules, ce qui me remplit

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