‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 110 sur 276 · EXÉCUTION INSUFFISANTE · texte numérisé non relu

EXÉCUTION INSUFFISANTE

sant pas obstacle à la compréhension du discours poétique et la facilitant au contraire, à mon avis. La construction rythmique de la mélodie ne s’amplifiait que sous l’influence de la passion, sans être interrompue par des modulations inutiles. De là aussi l’emploi parcimonieux des instruments d’orchestre dans l’accompagnement et mon renoncement volontaire à tous les effets musicaux. Ceux-ci n’entraient en jeu que peu à peu, lorsque la situation devenait si tragique qu’on ne la comprenait plus que par le sentiment et non par la pensée.

Quand je jouais moi-même tout le Tournoi poétique au piano, nul ne pouvait nier que l’effet voulu ne fût atteint. Mais ici gisait précisément la grande difficulté que j’ai éprouvée dans tous mes opéras : obtenir de mes chanteurs l’exécution désirée. Le laisser aller dont je m’étais, dans mon inexpérience, déjà rendu coupable dans les répétitions du Fliegender HoUaender se manifesta avec toutes ses préjudiciables conséquences dans le Tannhâuser. Dès que je m’en rendis compte, je cherchai avec ardeur le moyen d’inculquer la véritable interprétation à mes chanteurs. Malheureusement, il était impossible d’influencer Tichatschek dails ce sens ; en lui conseillant des choses qu’il ne comprenait pas du tout, on eût risqué de le troubler et de l’intimider.

Il savait qu’il possédait une belle voix métallique, qu’il chantait juste et avec rythme et prononçait très distinctement. Je ne m’aperçus de 1 insuffisance de ces avantages qu’à la représentation, lorsque, à la fin du Tournoi, je visÿe que, chose extraordinaire, je n’avais pas remarqué aux répétitions, Tichatschek se plaçant devant

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Élisabeth et lui adressant, dans l’extase et l’enivrement, rh}anne destiné à Vénus. Je songeai alors à l’avertissement de Mme Schrœder-Devrient à peu près comme Crésus s’écriant sur son bûcher : « O Solon ! Solon ! »

Si ce chanteur, malgré sa perfection musicale, ne sut point rendre les éléments de vivacité et de charme mélodique de Tannhâuser, je réussis du moins à éveiller à la vie un nouvel élément, jusqu’alors à peu près inconnu à l’opéra. Dans divers de ses rôles, j’avais observé le jeune baryton Mitterwurzer, homme singulièrement renfermé et de peu d’entregent, et j’avais deviné dans sa voix agréable et prenante la magnifique faculté de toucher profondément les âmes. Lui ayant confié le personnage de Wolfram, j’avais sujet d’être satisfait de son zèle et du succès de ses études. Je me raccrochai donc à lui pour faire valoir les exigences que je n’avais encore osé exprimer ; il fallait qu’elles le fussent jusque dans leurs dernières conséquences pour que dans ce problématique Tournoi on comprît la justesse de mes intentions et de mon procédé.

Nous étudiâmes donc ensemble le chant d^ouverture de cette scène, et, le lui ayant chanté moi-même à ma façon, je fus très étonné que mon interprétation lui parût si nouvelle et si difficile. Il se sentait incapable de m imiter et retombait à chaque essai dans sa manière banale, ce qui me prouvait clairement que jusqu'alors il n'avait rien vu dans ce morceau que le soi-disant récitatif à inflexions facultatives. Il croyait avoir le droit de moduler celles-ci suivant les dispositions de sa voix.

Lui-même, du reste, se montrait surpris de son impuis-

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