‹ Ma vie. II, 1842-1850Chapitre 114 sur 276 · M. C. GAILLARD · texte numérisé non relu

M. C. GAILLARD

insuccès, j'ai eu, dans le cours de ma vie, lieu de me féliciter de rimpression que cette première rencontre avait laissée dans Tesprit de cette femme remarquable et énergique.

Un singulier pendant à cette visite fut celle d'un original, M. C. Gaillard, éditeur d'une revue musicale berlinoise créée récemment. J'avais lu dans ce journal le premier et unique compte rendu favorable de mon Fliegender Hollaender ; malgré l'indifférence forcée que m'inspirait le monde de la critique, cet article me produisit beaucoup d'impression et j'invitai son auteur, qui m'était complètement étranger, à venir entendre la première de Tannhàuser. Il dut faire quelques sacrifices pour répondre à mon appel, mais il vint et je fus saisi d'ime certaine émotion en voyant un jeune homme menacé de consomption et qui traînait avec peine une existence pleine de difficultés matérielles. Sans réclamer aucun dédommagement, ni même l'hospitalité, il avait cru de son devoir de venir à Dresde. Je m'aperçus bien que par ses connaissances et ses capacités il n'arriverait jamais à une influence notable, mais son caractère honnête et son intelligence me remphrent d'estime pour lui. Le malheureux a succombé à sa maladie au bout de quelques années, sans avoir jamais cessé de me donner dans les moments difficiles des preuves de sa fidéhté et de son attachement.

Mon ancienne amie Ahvine Frommann était arrivée aussi. C'était elle qui m'avait marqué sa sympathie à l'occasion de la représentation du Fliegender Hollaender à Berlin. Je ne la connaissais pas personnellement et je la vis chez Mme Schrœder-Devrient avec laquelle elle

était liée et qui me la présenta, en souriant, comme une de mes conquêtes les plus glorieuses. Alwine Frommann n*était plus jeune et ne pouvait avoir aucune prétention à la beauté, mais ses grands yeux pénétrants et expressifs témoignaient de sa belle âme. Elle était sœur de T éditeur Frommann de léna et savait quantité de détails intimes sur Gœthe, qui logeait dans la maison de son frère quand il venait à léna. En qualité de lectrice, ellé avait approché de fort près la princesse Augusta de Prusse et ceux qui connaissaient ses relations avec la future impératrice la considéraient presque comme son amie et sa confidente. Elle n'en demeurait pas moins dans une situation nécessiteuse et semblait fière de s'être créé une sorte d'indépendance par son modeste talent de peintre d'arabesques. Elle m'est toujours restée très attachée et elle fit partie du petit nombre de ceux qui ne se laissèrent pas influencer par l'impression désastreuse de cette première de Tannhàuser et se déclarèrent immédiatement et catégoriquement en faveur de cette œuvre.

Quant à la représentation elle-même, voici les expériences instructives qu'elle me procura. Son défaut, que j'ai déjà mentionné, résidait dans la composition par trop sommaire et maladroite du rôle de Vénus et de tout le grand prologue du premier acte. Ce défaut influençait défavorablement l'exécution théâtrale en ne provoquant pas l'éclosion de l'intérêt passionné qui, d'après la conception du poème, doit préparer le spectateur à la catastrophe. Ce prologue en est déjà le point de départ et doit éveiller l'angoisse avec laquelle on suit le tragique développement du drame.

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